Publié le 17/02/2020
Agathe Bursin est viticultrice à Westhalten. Mickael Moltès est viticulteur à Pfaffenheim. Ces deux passionnés de la vigne et du vin d’Alsace, amoureux depuis plus de vingt ans, mariés depuis dix ans, parents d’une petite fille de sept ans, sont tous deux propriétaires de leur propre domaine. Une force pour leur couple où se mêlent complicité, complémentarité, compréhension et humour.
Chacun ses vignes, chacun son domaine, un seul amour. Vingt-six ans après leur première rencontre dans les couloirs du lycée viticole de Mâcon, dix ans après s’être passé la bague au doigt et sept ans après la naissance de leur fille Clotilde, Agathe Bursin et Mickael Moltès sont toujours aussi complémentaires… et amoureux. Elle, ce sont six hectares de vigne travaillés, récoltés et vinifiés avec passion au cœur de Westhalten depuis 2001. Lui, c’est le cohéritier du domaine Moltès à Pfaffenheim. Une entreprise familiale qu’il a développée aux côtés de son frère Stéphane, la faisant passer progressivement d’un parcellaire de 8 ha au milieu des années 1990 à 27 ha l’an passé. Mais les chiffres, ici, importent peu. Agathe et Mickael ont surtout réussi à faire de leur union une histoire d’amour où se mêlent passion du vin et de la vigne, écoute de l’autre, humour omniprésent et indépendance au travail. Mots doux sur les rails Au début, ce n’est pourtant pas gagné. En 1994, le BTS Viticulture Œnologie n’existait pas au lycée de Rouffach. Direction la Bourgogne pour les deux futurs vignerons qui ne se connaissent pas encore. Là-bas, ils sont les seuls représentants de leur Alsace natale. Loin de la famille, le prétexte est déjà tout trouvé pour se rapprocher de l’autre. Ou pas. « Ma première impression a été plutôt négative. Il est passé à côté de moi, sans me saluer. J’étais un peu perdue. Lui a tout de suite pris ses marques », se souvient Agathe. Et puis le train a fait le reste. Entre Mâcon et le retour au bercail, il y avait alors cinq longues heures à patienter au fil des voies ferrées. Sans téléphone, sans ordinateur, il reste la parole à son voisin. Mais chaque chose en son temps. À l’ancienne, ils ont d’abord pris le temps de se connaître. Il faut dire qu’il y avait de la matière à échanger, surtout quand on aime l’Alsace, sa viticulture, ses cépages, ses terroirs. De son côté, Agathe avait encore le souvenir joyeux de ses premières dégustations de jus de raisin. Elle avait quatre ans à peine. Avec son cousin, elle avait le droit de presser quelques grappes récoltées par ses grands-parents coopérateurs. Arrivée à l’école, elle se fait des copains, tous fils de vignerons, qui parlaient tracteurs. « Moi, je n’en avais pas, mes parents n’avaient pas repris l’activité. Je me suis promis qu’un jour, j’en aurai un. Aujourd’hui, j’en ai trois ! » Dans ce train qui faisait escale à Bourg-en-Bresse, Montbéliard ou Dijon, ce rêve d’enfant prend forme au fil des discussions avec Mickael. Ils parlent de projets futurs, vision du métier et, tout simplement, de tout ce qui leur plaît dans la vie. Jusqu’au jour où ils se rendent compte… « On s’est mis ensemble trois mois avant les examens de deuxième année. J’étais très travailleuse, Mickael un peu moins. Du coup, je l’ai fait bosser pour qu’il réussisse son année. » À l’arrivée, mission accomplie pour les deux tourtereaux. Mickael peut officiellement reprendre le domaine familial aux côtés de son frère. Agathe fait le choix de continuer ses études, histoire d’être fin prête le jour où elle créera son propre domaine. Pas question pour elle de rejoindre son amoureux au sein de l’entreprise Moltès. Son rêve a toujours été de devenir viticultrice, mais à son propre compte. De toute manière, la question de travailler ensemble ne s’est jamais posée. Le couple d’un côté, l’entreprise viticole de l’autre. Une formule gagnante à leurs yeux. « On a chacun la fierté de dire : « c’est mon entreprise ». Et si jamais on rate quelque chose, on ne peut s’en prendre qu’à nous-même », souligne Mickael. De la compréhension au réconfort Sur le terrain, cette complémentarité s’exprime parfois par des coups de main bienvenus. « Si on a le temps et que le matériel est déjà dehors, autant en faire profiter l’autre », justifient-ils d’une seule voix. Après, chacun conduit ses vignes comme il l’entend ou vinifie selon ses goûts. Le respect de l’indépendance d’autrui, encore lui. « Par exemple, Mickael aime bien les macérations dans le muscat. Moi, non. On a chacun nos petits trucs. On se complète vraiment. » Idem pour les essais. Si l’un expérimente quelque chose dans sa parcelle, l’autre peut bénéficier du retour d’expérience, et réciproquement. « Du coup, on peut tester davantage de techniques que si on était seuls. Ou alors, essayer chacun de notre côté la même technique et comparer les résultats. C’est un réel atout », considère Mickael. Dans leur couple, c’est lui le spécialiste de la technique, toujours à l’affût des dernières innovations ou technologies en vogue. Quand on veut acquérir une nouvelle machine, ça aide. Agathe le confirme : « Le jour où j’ai voulu acheter une charrue, je ne savais pas trop quoi prendre. Au final, j’ai fait quelques acquisitions qui n’étaient pas très pertinentes. C’est là que Mickael m’a apporté ses conseils et m’a orientée vers du matériel plus adéquat. » Si elle n’est pas vraiment à l’aise avec la technique, elle l’est en revanche plus sur les questions marketing et commerciales. Une expertise qu’elle n’hésite pas à lui partager s’il lui en fait la demande. Être marié à son alter ego viticole est aussi très utile quand il s’agit d’avoir un avis franc et objectif sur sa dernière cuvée. « Quand on tend un verre à l’autre pour savoir ce qu’il en pense, il n’y a pas de filtre. Si c’est bon, on le dit. S’il y a des défauts, on le dit aussi. Dans ce cas, on essaie de comprendre ce qui ne va pas pour faire mieux derrière. » Comprendre les difficultés et les contraintes peut être un vrai réconfort dans les moments les plus difficiles. « Face à un problème ou une épreuve, on peut vite être découragé. Avec une personne à nos côtés qui connaît le métier comme nous, c’est bien plus facile d’être conseillé et soutenu. Ça facilite grandement la vie de couple quand on doit s’absenter pour un salon, ou quand on doit, au dernier moment, aller régler un problème dans les vignes », témoigne Agathe. « Joviale, aimante, attentive » Grâce à ce fonctionnement mêlant indépendance, complémentarité et complicité, Agathe et Mickael ont su construire un couple harmonieux où les tensions et disputes sont très rares, voire inexistantes. « On a des caractères calmes tous les deux, ça aide aussi », reconnaissent-ils en chœur. Si l’un fait quelque chose sur son exploitation et que l’autre n’est pas d’accord, ce n’est pas grave. Chacun est toujours libre de faire ses propres choix, d’emmener son domaine là où il le souhaite. Au final, le choix de l’autre est toujours respecté. Il n’y a guère que pour le choix des vacances que la situation se complique parfois. « Vu qu’elle ne prend pas l’avion, ça nous limite un peu dans nos choix. Mais bon, rien de bien grave au final », s’amuse Mickael. Quand on leur demande de lister les qualités et défauts de l’autre, il y a beaucoup à dire et rien à dire à la fois. « À part le fait qu’il roule parfois un peu trop vite, je dirais surtout de Mickael est la personne parfaite à mes yeux. C’est quelqu’un de dynamique, qui a de bonnes idées et sur qui on peut compter quand on est en difficulté. » Pour lui, son épouse n’a « aucun défaut ». « En trois mots, je dirais qu’elle est joviale, aimante et attentive. » Vingt-six ans après, l’amour n’est plus « aveugle » comme aux débuts, il est juste, lucide et empreint de beaucoup tendresse. Il a surtout eu le temps de vieillir comme aurait vieilli un millésime d’exception et qu’on dégusterait avec le même plaisir des décennies plus tard. Bursin-Moltès, une cuvée à part, un couple qui dure. Pour le meilleur et pour les vignes.












