Vigne

Publié le 02/03/2020

Le cercle d’œnologie Six fûts-six caisses de Dingsheim-Griesheim régale les papilles de ses membres lors des soirées gastronomiques qu’il organise tous les deux mois.

Il s’appelle Bernard Freund. Vous pouvez aussi lui dire Berni. Bernard, Berni donc, a le vin communicatif et partageur. Ancien conducteur de train, il est le responsable et l’animateur depuis vingt-cinq ans du cercle d’œnologie Six fûts-six caisses, une des activités de l’association Souffel culture sports loisirs (ASCSL). « Avant mes trente ans, je ne buvais pas de vin », rappelle-t-il. De fréquenter des médecins cardiologues lui fait découvrir « de bons rouges ». Bernard va se rattraper. Le vin devient sa passion. Il se forme en suivant des cours du sommelier Paul Brunet, au contact des viticulteurs dont il visite vignes et cave, en parcourant les allées des salons professionnels comme Vinexpo ou Vinisud, ou les rendez-vous réguliers des caves particulières, en devenant membre de l’Université des grands vins, en discutant avec des cavistes qui lui donnent accès à l’un ou l’autre de leur flacon en sélection restreinte. Bernard a ses domaines fétiches, en Roussillon, dans le Languedoc, la vallée du Rhône et en Alsace… Les travaux pratiques n’ont pas manqué. « J’ai acheté beaucoup de vins », dit sobrement Bernard. « Chacun m’apporte un enseignement, même s’il a plus de trente ans. » Les réunions du club obéissent à une programmation rituelle. Bernard les entame toujours en commentant l’actualité viti-vinicole, politique comme technique. « Je parle aussi bien de la qualité d’un millésime que d’une innovation dans la filtration. Tous les membres savent ce qu’est une cuve à chapeau flottant et comment est élaboré un effervescent ! Nous comparons beaucoup les vins entre eux. Les plus chers ne sont pas forcément les meilleurs. Nous discutons aussi des prix. Il y a des vins chers qui ne ressemblent à rien. Et des vins de génie largement abordables. L’idéal, c’est de trouver du bon à un prix raisonnable. En Alsace, cela met le crémant à 8 €, le riesling générique à 8,50 € et le grand cru à 12 € et plus. » Bernard a son avis sur la philosophie qui doit régir la conduite de la vigne. « La faire pisser du vin en Alsace n’apporte rien. Mais 80 hl/ha, ici, c’est comme 50 hl/ha, dans la vallée du Rhône. Et en vendangeant plus tôt, les domaines peuvent éviter l’écueil du sucre », évalue-t-il. Trois blancs, cinq rouges Depuis que Bernard a décidé de lever le pied, les membres du club ne se retrouvent plus que cinq fois par an au lieu de onze. « Je ne veux pas qu’on vienne comme si on allait au restaurant, lance Bernard. Nous sommes ensemble pour partager, nous faire plaisir. » « Ce sont des réunions conviviales, l’une ou l’autre fois des escapades en Italie ou en Espagne, qui permettent d’élargir notre connaissance à de nouveaux domaines et à de nouveaux vins. La manière de Berni de narrer ses informations fait beaucoup dans la dynamique du club », complète Richard Hertenstein, membre assidu du cercle. La règle est d’avoir à chaque rendez-vous huit vins au menu, trois blancs et cinq rouges, sélectionnés par Bernard. Aucun ne vient du nouveau monde car « ils ont tous le même goût ». « La tendance actuelle est aux rosés et aux vins matures qui restent sur le fruit comme des grands crus bordelais de dix ans d’âge », signale-t-il. 80 % des vins dégustés sont certifiés bio. « Pourquoi boire du vin d’une vigne qui reçoit des traitements chimiques ? De toute façon, le bio, c’est l’avenir. C’est certain », affirme Bernard. Environ la moitié des membres du club est sensible à cet aspect de la production, les autres moins. Pousse-t-il jusqu’aux vins nature ? « J’en prends l’un ou l’autre de temps en temps. Nous en avons dégusté une dizaine dont un d’Alsace. Ils ne nous ont pas convaincus. Les blancs ont souvent un côté jus de fruit, pomme ou poire, qui s’installe. Je ne les vois pas vieillir comme ceux qui sont stabilisés avec des sulfites. Mais je pense qu’ils peuvent progresser. Je suis prêt à les revoir dans quelques années. » Et les alsaces ? « Ce sont les vins les plus fruités du monde. Dommage que cette caractéristique soit aussi méconnue. Je crois que, depuis des années, l’Alsace n’a pas su vendre ses vins à leur juste valeur. Je me demande si les opérateurs sortent assez à l’international. Je compte sur les jeunes générations qui maîtrisent les outils informatiques, qui sont actifs sur les réseaux sociaux, pour séduire de nouveaux clients. Je cherche régulièrement les domaines où il y a eu une succession. J’intègre mes trouvailles dans les repas. Je parle également aux membres des autres vins que j’ai dégustés et je les incite à aller sur place. Ce n’est jamais très loin. Les membres du club boivent plus d’alsaces aujourd’hui que par le passé. Parce que les vins sont plus secs, plus minéraux, plus complexes. » Les vins d’Alsace se placent deuxièmes dans le classement des vins blancs du club, derrière les bourgognes, comme Pouilly-Fuissé, Mâcon ou Chablis.

Vins « en méthode naturelle »

Quel modus vivendi dans l’appellation ?

Publié le 02/03/2020

Elaborés en appellation d’origine, les vins en « méthode naturelle » ne satisfont pas toujours aux critères de dégustations d’appellation et risquent l’exclusion, voire la distillation. En attendant une mention « méthode naturelle » à l’étude à l’Inao, ils devront trouver un modus vivendi dans le vignoble alsacien pour continuer à être vendus.

Selon l’Avla, l’association des vins libres d’Alsace, il s’écoulerait actuellement quelque 1,3 millions de cols de vins d’Alsace estampillés naturels, à un prix moyen de 8€ HT départ cave. Singuliers dans leur définition gustative, non filtrés, macérés, oranges, pétillants, effervescents, ces vins suscitent actuellement un intérêt grandissant auprès d’un public d’initiés et de néophytes. Si bien que nombre de vignerons alsaciens de la place, connus et reconnus, ont leur production réservée déjà en janvier. Mais l’intégration de ces vins dans l’appellation des vins d’Alsace pose problème. Ils font l’objet d’exclusion dans les procédures d’agrément. Exemple, un crémant 2015 du domaine Jean-Pierre Frick, « jugé à défaut majeur en contrôle externe », paradoxalement arrivé en troisième position parmi une centaine lors de la dégustation organisée par la Revue Falstaff en 2018. Dans un récent courrier adressé à l’organisme de contrôle Qualisud, suite à une exclusion d’une autre de ses cuvées de l’appellation, le vigneron de Pfaffenheim demande « une trêve ». « Travaillons ensemble, écrit-il, pour que la plus belle route des vins du monde ne devienne pas un désert par l’abandon des petits opérateurs qui, compte tenu de leur « échelle », croulent sous les incessantes tracasseries administratives et financières ». Il arrive que des vins « naturels » sortent des critères gustatifs définis par l’appellation fondés bien souvent sur la typicité cépage. Bien qu’appréciés des amateurs, ces vins font souvent l’objet de mauvaise notation dans les dégustations d’agrément. Coutumier de ce type de difficultés, au même titre que de nombreux autres vignerons « naturels », Jean-Pierre Frick s’est fendu d’une réponse auprès de Qualisud, l’organisme d’agrément : « Les « mauvaises » notes qui justifieraient la « punition » de prélèvements et de coûts supplémentaires ne résultent pas d’un manque d’attention et de soins à la cave ou d’erreurs techniques mais d’une éthique de vinification pour un respect accru de l’amateur buveur de vin », se défend le vigneron de Pfaffenheim, qui justifie le succès de vins naturels notamment par des intolérances croissantes aux conservateurs : par exemple, les sulfites ajoutés ou le sorbate de potassium. Aujourd’hui, écrit-il, « d’autres circuits nécessitent des vins plus singuliers qui reflètent tout autant la richesse et la diversité des terroirs alsaciens ». Alors comment comprendre que « des clients de multiples pays différents achètent aujourd’hui des vins - à « défaut » d’après la norme Qualisud ODG-AVA-INAO - au double du prix moyen des vins d’Alsace. Tous nos clients seraient-ils de si piètres dégustateurs » questionne-t-il ? Pour sortir de l’impasse, le groupe des vignerons de vins naturels a demandé auprès du conseil d’administration de l’Association des viticulteurs d’Alsace de s’engager dans une politique de la main tendue, d’observer une trêve dans les contrôles et d’inscrire les vins naturels dans « les pistes d’avenir des vins d’Alsace au titre de l’expérimentation », explique Florian Beck-Hartweg. L’idée pour ces vins consisterait à « requalifier les défauts en singularités et en originalités vectrices du terroir - puisque l’appellation d’origine se fonde sur les originalités du terroir. De sortir de l’esthétique aromatique, et de se fonder sur des valeurs éthiques, des valeurs émotionnelles », ajoute le vigneron de Dambach-la-ville, en considérant tout ce que ces vins « apportent d’histoire, de culture, de valeur environnementale ». Bref, de changer les référentiels de dégustation pour ces vins en méthode naturelle. Dans une fin de non-recevoir, le conseil d’administration de l’association des viticulteurs d'Alsace (Ava) a répondu que certains vins naturels « ne correspondent absolument pas aux critères collectivement admis pour les vins d’Alsace et aux plans de contrôle ». Et que « si des vins sont considérés de façon récurrente comme ayant des défauts « rédhibitoires », les suites à donner doivent être les mêmes pour tous et s’appliquer ». Traduisez : pas de mansuétude à l’égard de ces vins qui sortent des clous de l’appellation. Ce que rappellent d’ailleurs les courriers Qualisud invoquant le code de la consommation. Le Conseil d’administration de l’Ava rappelle encore qu’il a été demandé aux responsables de l’Avla « de faire le ménage dans leur production pour ne pas présenter en « Alsace » des produits avec des défauts considérés comme rédhibitoires ». Devant ce refus, nombre de vignerons élaborateurs de vins naturels envisagent d’inscrire leurs vins dans la catégorie des Vins de France pour ne plus être exposés aux dégustations d’agrément. Invoquant le droit du sol, Jean-Pierre Frick a pour sa part décidé d’aller au bout des procédures juridiques en contestant l’exclusion de ses cuvées jusqu’en tribunal administratif. Ainsi, en 2017, la procédure concernant un crémant vendu 14,10€, visant à son exclusion de l’appellation a fini par être jugée à Strasbourg. Le tribunal a conclu au rejet de la requête de l’Inao qui condamnait le vigneron à 1 500€ d’amende et a rejeté également la requête du vigneron qui demandait l’annulation de l’exclusion. Du côté alsacien, on s’en remet pour l’heure aux décisions nationales. Car une action est menée par le vigneron ligérien Jacques Carroget, président d’un syndicat de défense des vins naturels. Il a présenté un projet de charte en lien avec les services du ministère de l’Agriculture, de l’Économie et l’Institut National de l’Origine et de la Qualité (Inao). L’idée d’une mention de droit privé « méthode naturelle » est à l’étude. Elle pourrait alors sortir les vignerons alsaciens de l’ornière si tant est que cette mention sera admise à l’Inao, puis par le Crinao en Alsace. Les procédures à l’Inao sont cependant longues. D’ici là, les vignerons alsaciens « en méthode naturelle » devront trouver un modus vivendi pour continuer à vendre leurs vins avec ou sans le label AOP.    

Publié le 24/02/2020

La session viticulture de l’Institut français de la vigne et du vin (IFV) du 6 février, à Ostheim, a fait le point sur les travaux engagés dans le cadre du plan national dépérissement du vignoble (PNDV). La journée a également abordé l’émergence du virus du pinot gris et les essais de traitement par drone.

Un viticulteur, qui adapte la conduite de sa vigne en suivant l’ensemble des recommandations jugées les moins impactantes pour la santé de ses parcelles, a deux fois moins de chance que son collègue, qui garde ses habitudes, que ses ceps expriment des symptômes de maladies du bois (5 % contre 10 %). Voici le principal enseignement d’une étude copilotée par l’IFV et l’association des viticulteurs d'Alsace (Ava) avec l’objectif d’établir les liens entre les pratiques culturales et l’expression des maladies du bois. Un réseau de 73 parcelles d’auxerrois, de riesling et de gewurztraminer suivies depuis 2003 et 27 plus jeunes intégrées en 2019, a fourni la matière de l’analyse. « Les différences d’expression des symptômes entre parcelles peuvent s’expliquer par la différence des pratiques. Nous nous sommes intéressés à leur évolution entre 2003 et 2018 », rapporte Solène Malblanc de l’IFV Alsace. Dix variables ont été mises en évidence. Dans leur ordre d’importance : le millésime, le sol, le cépage, la propreté de la taille, l’entretien du cavaillon, la revendication dans une appellation, l’ébourgeonnage, l’âge de la vigne, l’épamprage, le respect du flux de sève. Un sol calcaire semble favoriser cette expression, un sol lourd à meilleure réserve hydrique la stimule moins sauf que si ce critère paraît pertinent en Alsace, il l’est moins en Suisse… Méfiance donc… Le gewurztraminer se montre plus sensible que le riesling. Les vignes entre vingt et trente ans sont les plus fragiles face aux maladies du bois. Les parades que le viticulteur peut mettre en œuvre s’appellent ébourgeonnage, travail du cavaillon, recépage, chicots laissés à la taille. D'ici 2021, l’étude visera à hiérarchiser les causes provoquant ces maladies et à calculer des indicateurs comme l’impact du recépage ou du temps de repos du sol entre arrachage et plantation. Mettre en terre des plants greffés irréprochables peut aider la vigne à accumuler plus de chances pour échapper à ces maladies. Comment s’assurer de la qualité de la soudure ? C’est là qu’intervient l’image obtenue par tomographe. Cet appareil analyse une plante sous toutes ses faces en prenant 1 400 images par individu. Il le reconstitue ensuite en 3D. La technique actuelle permet de se déplacer absolument partout dans l’intérieur de la plante afin d’en cibler les zones. Si elle est blanche, elle indique une bonne jonction entre porte-greffe et greffon. Une zone grise montre des vides et des nécroses préjudiciables à la qualité du plant. Les recherches menées dans le cadre de ce projet baptisé Origine se poursuivent en 2020 afin d’obtenir des indicateurs pour qualifier les plants, aider à leur tri et identifier les étapes critiques du greffage. Les pépiniéristes sont évidemment les premiers demandeurs à souhaiter utiliser une telle technique en routine. Une telle éventualité qui peut s’envisager avec une résolution moindre des images devra faire l’objet d’un développement séparé. Une campagne d’essais drone en 2020 en Alsace Une autre maladie est à avoir à l’œil ces prochaines années : le virus du pinot gris ou GPGV. Découvert (sur pinot gris) dans le nord de l’Italie en 2003, détecté en France en 2015, transmis par un acarien connu (colomerus vitis), il fréquente tous les cépages, tous les porte-greffes et les vignes sans faire de distinction d’âge. « Il est difficile à identifier. Il se confond aisément avec l’acariose et ce n’est que l’analyse en laboratoire qui le différencie du court-noué », détaille Céline Abidon du pôle IFV Alsace. Quand la maladie se déclare, de manière rare pour l’instant, elle déforme et décolore les feuilles, elle donne un aspect buissonnant à la végétation qui se rabougrit. Sur un cépage sensible comme la glera en Italie, les grappes se réduisent à un tiers de leur taille habituelle. Le GPGV a été repéré dans l’ensemble des bassins viticoles français soit dans 70 % des 117 parcelles suivies. 32 % des 1 763 pieds analysés étaient porteurs du virus. L’Alsace fournit dix parcelles à ce réseau. Des symptômes ont été confirmés en 2019 sur gewurztraminer à Kienheim et du chardonnay à Leimbach. La problématique du traitement aérien par drone a peu progressé en 2019. L’autorisation de mener des essais est arrivée trop tardivement pour permettre l’organisation en bonne et due forme de la campagne nationale Pulvedrone prévue dans des vignobles à plus de 30 % de pente en Bourgogne, vallée du Rhône et Alsace. Les contraintes, même pour traiter avec de l’eau colorée, n’ont rien arrangé. « Nous nous sommes contentés d’une première approche pour apprécier la diversité des situations », indique le coordinateur du projet Xavier Delpuech de l’IFV Rhône Méditerranée. Des traitements ont été effectués au stade 3-4 feuilles étalées en Bourgogne, en pleine végétation en juillet sur les deux autres sites. À Guebwiller, la contrainte de date d’essai imposée par les pouvoirs publics coïncidait avec une journée trop venteuse. Difficile donc de juger de la qualité du travail, inférieure à l’application de référence, feuillage et grappes, effectuée par un aéroconvecteur sur chenillette… 2020 sera l’unique campagne d’essais pour le projet alsacien EDVIG. Ses données techniques se cumuleront avec celles des résultats des programmes Pulvedrone et Droneviti qui seront menés en 2020 et 2021. Elles serviront à monter des dossiers qui seront évalués par l’ANSES avant leur étude par les Ministères de la Santé, de l’Agriculture et de l’Environnement. Au final, le préfet gardera le pouvoir d’interdire le traitement, s’il en décide ainsi…

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