Utiliser moins de produits phytosanitaires tout en gardant les mêmes rendements et sa marge brute, c’est l’objectif qu’essaient d’atteindre chaque année les fermes expérimentales Dephy. Armand Heitz, à Petit-Landau, fait partie de ce réseau national animé par les Chambres d’agriculture. Le 5 mars, il a ouvert ses portes pour présenter le bilan encourageant de trois années d’essais, mais aussi les limites qu’il a rencontrées.
Moins traiter, mieux traiter, voire ne plus traiter du tout. Voilà plusieurs années que le réseau des fermes Dephy éprouve, valorise et déploie les techniques et systèmes agricoles réduisant l’usage des produits phytosanitaires tout en promouvant des techniques économiquement, environnementalement et socialement performantes. Chiffres à l’appui, les résultats enregistrés jusqu’à maintenant sont plutôt probants. Dans le Haut-Rhin, par exemple, l’Indice de fréquence de traitement (IFT) a ainsi pu être réduit de 12 % au sein du groupe « grandes cultures, polyculture, élevage ». « Globalement, la plupart des fermes ont réussi à réduire leur IFT herbicide ou hors herbicide », se félicite Jean-François Strehler, référent Dephy au sein de la Chambre d'agriculture Alsace (CAA). C’est le cas d’Armand Heitz, agriculteur à Petit Landau. Le 5 mars, il ouvrait les portes de son exploitation pour présenter le bilan de trois années (2016, 2017 et 2018) d’essais et d’expérimentations. De la monoculture de maïs au début des années 2000, il a progressivement diversifié son assolement - 147 ha au total irrigués en grande partie - au gré des évolutions réglementaires imposées par la Politique agricole commune. Aujourd’hui, il cultive toujours le maïs grain en majorité sur 103 ha, mais produit également du blé sur 20,8 ha, du soja sur 9,2 ha, du colza sur 7,3 ha et enfin 6,7 ha de surfaces diverses (SIE, herbe...).
Actionner plusieurs leviers à la fois
Il a activé plusieurs leviers pour diminuer ses IFT : réduire les doses d’application des produits, veiller davantage aux conditions d’application, ou diversifier ses cultures pour pouvoir faire des impasses de traitement. Depuis l’année dernière, il expérimente les plantes associées au colza, un nouveau levier auquel il croit beaucoup pour améliorer la fertilité du sol et empêcher le développement des adventices. « Et il reste des choses à explorer comme le biocontrôle, les huiles essentielles ou le purin d’orties. Ce seront les prochaines étapes que j’explorerai dans mon exploitation », révèle l’agriculteur.
En attendant d’investiguer ces nouvelles voies, il est déjà en mesure de porter un regard critique sur la faisabilité de réduire ses IFT au sein d’une exploitation céréalière. Il constate, par exemple, que l’utilisation des herbicides peut davantage être maîtrisée que celle des fongicides et insecticides. « Il y a des années où l’on peut faire l’impasse en traitement septoriose, d’autres non. Idem pour les traitements contre la pyrale du maïs », souligne Jean-François Strehler. Malgré ses efforts, Armand Heitz a constaté une légère augmentation de son IFT insecticide, contrairement à l’IFT herbicide qui est resté relativement bas. « Avec le changement climatique, la pression des insectes est de plus en plus forte. Forcément, cela a des conséquences. » Quand c’est possible, il privilégie l’utilisation de trichogrammes pour lutter contre la pyrale du maïs. Mais, là encore, il remarque que l’efficacité est aléatoire en fonction des années. « Et puis cela requiert de la main-d’œuvre. Je suis seul sur mon exploitation. C’est pour cette raison que je compte m’orienter vers du lâchage de trichogramme par drone. Après, cela reste aussi une opération délicate qu’il faut faire au bon moment pour que cela soit vraiment efficace. »
Pour diminuer ses IFT herbicides, il travaille le sol en maïs et blé, mais pas en soja. « Cela remonte les cailloux et nous avons l’obligation de livrer du soja très propre », justifie-t-il. Du coup, il effectue un traitement en pré-levée afin de ne « pas prendre de risque ». « Il n’y a pas de solution miracle de toute manière pour le soja », regrette-t-il. Pour éviter le désherbage en blé, il essaie aussi de retarder ses semis au maximum, vers la fin du mois d’octobre. Un choix qui a le double avantage de diminuer fortement, voire d’éviter complètement, la présence des pucerons vecteurs de jaunisse. Grâce à ces actions combinées, il peut aujourd’hui se satisfaire d’un niveau d’IFT herbicide quasi nul en blé (entre 0 et 0,2).
Au préalable, il a veillé à sélectionner des variétés tolérantes aux ravageurs, maladies fongiques et à la verse. Ça aide, mais cela ne fait évidemment pas tout. L’agriculteur passe ainsi beaucoup de temps dans ses parcelles de blé pour regarder ce qui lève pour traiter le cas échéant. Ou alors faire une impasse de traitement quand c’est possible. Une tâche facilitée par l’utilisation d’outils d’aide à la décision. Pour lutter plus efficacement contre la verse, il ajuste sa densité de semis à la baisse afin d’éviter une concurrence trop grande entre les plantes qui les ferait pousser davantage. Il se limite ainsi à 360 grains au mètre carré. Enfin, il rappelle un élément essentiel à prendre en compte pour diminuer ses IFT : bien choisir son matériel, le régler correctement et être sûr que les conditions d’application (température, vent) soient propices.
Des chiffres encourageants
Quand on compare le bilan de ces trois années d’expérimentation aux chiffres « références » du groupe Économie et gestion de l’exploitation (EGE) de la Chambre d'agriculture, le résultat confirme que la réduction d’IFT n’est pas synonyme de baisse de marge ou de rendement pour le maïs grain (aux alentours de 140 q/ha pour Armand Heitz). Un point que n’a pas manqué de rappeler Jean-François Strehler aux agriculteurs présents à ces portes ouvertes. « Globalement, les chiffres sont similaires à la moyenne du groupe « grandes cultures irriguées » de l’EGE. L’IFT global s’élève à 1,43 contre 1,83 pour la moyenne EGE. Il y a certes eu quelques prises de risque, mais aucune perte de rendement ou de marge brute pour le maïs. Et puis le coût des produits phytosanitaires a aussi été divisé par deux étant donné qu’il en faut moins. » En blé, Armand Heitz a pu faire deux fois l’impasse sur le traitement septoriose, en 2017 et 2018. En 2019, il a dû revenir à un traitement chimique associé à du soufre pour lutter contre la maladie. Seul le traitement fusariose a été constant au cours de ces trois années. « C’est un point sur lesquels les agriculteurs ne veulent pas prendre de risques », indique Jean-François Strehler. À l’arrivée, une marge brute supérieure à celle du groupe « témoin » de l’EGE et surtout de meilleurs rendements compris entre 87 q/ha et 90 q/ha en fonction de l’année. Un constat quasi équivalent est fait sur le soja. Les rendements (entre 40 et 50 q/ha) sont également supérieurs à ceux du groupe référent, tout comme la marge brute qui est « régulièrement au-dessus ».
Lire aussi : « Moins de phytos, plus de marge », sur le site de L'Est agricole et viticole, et sur le site du Paysan du Haut-Rhin.