Cultures

Truffes d’Alsace

Un défi pour Jean-Luc Halter

Publié le 16/11/2022

Homme d’audace et entrepreneur, Jean-Luc Halter a planté dès 2015, plusieurs hectares d’arbres truffiers à Wasselonne, où il produit déjà du lait de prairie, des asperges, des fraises et de la rhubarbe. L’EARL Domaine des racines est née en 2017, mais les premières truffes ne seront vendues que cette année !

« J’ai investi pour ma retraite », plaisante à peine Jean-Luc Halter, exploitant à Wasselonne sur 110 ha, diversifié en lait de prairie, asperges, fraises, rhubarbe et depuis peu, en truffes ! Il en faut de la patience sur ce dernier coup, ainsi qu’une bonne dose de courage, voire de témérité. En effet, une fois les arbres mycorhizés plantés, plusieurs années sont nécessaires à leur pousse et au développement de leurs racines, sur lesquelles naissent les truffes… lorsque le climat le permet ! Les sécheresses d’été peuvent être fatales. Jean-Luc Halter a pris le pari (un peu fou) de produire des truffes d’automne en Alsace, il y a plus de sept ans maintenant. Des veines calcaires propices « Historiquement, trois secteurs sont propices à la truffe en Alsace, dont le mien. Ici, nous sommes sur une veine calcaire qui peut produire », déclare Jean-Luc, au milieu de ses lignes d’arbres truffiers, en hauteur de Wasselonne. Fin gourmet, amateur de truffes et déjà fournisseur de restaurants en asperges, fraises et rhubarbe, le quadragénaire a planté des noisetiers, des charmes, des pins noirs d’Autriche, des bouleaux, des tilleuls, des chênes verts et des cèdres, mycorhizés, dans ses prairies et terres labourables, en 2015. Les trois premières années de vie de ces arbres truffiers, Jean-Luc a biné manuellement autour des pieds. Le but de la manœuvre ? Maintenir propre autour de l’arbre, pour éviter la concurrence des autres champignons. Cinq ou six ans après la plantation, il a effectué une taille, pour restimuler la pousse mais aussi pour que sa petite chienne d’un an et demi, Mira, ne se pique pas le museau. Si elle est dressée à la détection de truffes - à « caver », comme on dit dans le milieu -, elle se préserve des aiguilles de pin. « Je tente, je teste, j’essaie. C’est expérimental. Aujourd’hui, nous ne savons rien de la production de truffes en Alsace, car je suis le seul à m’être lancé professionnellement. Les grosses plantations sont dans l’Aube et la Marne, en Champagne. Mais même là-bas, il y a très peu de techniciens et encore moins de littérature scientifique. Un hectare de mes truffières est d’ailleurs dédié à la recherche (lire l’encadré sur les aides régionales). L’Inra de Nancy me suit sur celui-ci. De moi-même, j’ai planté et soigné différemment les parcelles : enherbées, désherbées, etc. Je ne saurais dire, pour l’instant, ce qui fonctionne le mieux. J’ai travaillé six ans sans aucun résultat. On n’est entré en production que maintenant, à l’automne 2022 ! », s’exclame-t-il. Produit de niche mais pas de luxe De septembre à aujourd’hui, Jean-Luc Halter a cueilli des truffes de Bourgogne à nervure brune ; à partir de novembre, il a enchaîné avec les truffes mésentériques, les seules qu’on peut chauffer sans qu’elles perdent leurs arômes, et à partir de décembre, il récoltera la truffe noire melanosporum, la même que dans le sud de la France, la plus connue. « Une bonne truffe est mûre à 100 %. Elle se déguste avec un vin blanc fruité mais pas sucré, surtout pas acide non plus, ou avec des bulles », précise Jean-Luc, qui est vice-président de l’association des trufficulteurs du Grand Est (ATGE), chapeautant toutes les associations locales. Si des investisseurs sont prêts à financer des truffières en Champagne, ce n’est pas encore le cas en Alsace. Se lancer seul est forcément risqué, au regard du coût, de l’attente et de l’incertitude. Mais Jean-Luc est convaincu par son projet. « La truffe est un produit de niche mais pas de luxe. Avec une patate de 100 g, à 70 €, on peut préparer un bon repas pour six personnes », dit-il. Il a eu la chance d’en découvrir une de 360 g chez lui déjà… mais c’est rare ! Local et sans pesticide Aussi, Jean-Luc Halter a d’autres idées pour valoriser son nouveau produit et ce qu’il a déjà mis en place. Propriétaire du gîte de Brechlingerthal, non loin de l’étable des vaches laitières, l’agriculteur souhaite proposer des week-ends de découverte et de dégustation de truffes… d’Alsace ! Si les plus gros négociants européens sont les Italiens, les plus gros producteurs sont les Espagnols ; ils répondent à la majeure partie de la demande française. Jean-Luc Halter mise donc sur l’argument local. « Et le champignon peut se targuer de se passer de tout produit phytosanitaire », remarque-t-il. Le chef d’entreprise travaille avec l’équivalent de deux salariés à temps plein et une trentaine, voire une quarantaine de saisonniers, toutes productions confondues ; les deux désherbages annuels des truffières sont prenants, par exemple. Mais même si la truffe est friande en ressources humaines, elle semble promise à un bel avenir tant les arguments marketing correspondent aux goûts du moment… « Le plus gros enjeu, c’est le changement climatique. La météo fera qu’on va produire ou pas », conclut le trufficulteur.    

Publié le 06/11/2022

Dernière d’une série de rencontres techniques organisées par le Comptoir agricole en 2022, les rendez-vous d’octobre étaient consacrés aux cultures intermédiaires. Plus de 80 modalités semées cet été à six semaines d’intervalle étaient en présentation.

Jeudi 20 octobre, le Comptoir agricole organisait ses rendez-vous d’octobre à Oberhausbergen. Avec pour thème les cultures intermédiaires sous toutes leurs formes (espèces pures, cultures intermédiaires à valorisation énergétique ou fourragère, cultures intermédiaires pièges à nitrates). La matinée était organisée en partenariat avec le semencier Lidea et le constructeur Amazone. Elle s’organisait autour de la visite d’une plateforme de 81 modalités, avec 60 modalités semées en direct le 8 juillet avec le semoir Primera d’Amazone et une vingtaine d’autres semées six semaines plus tard, le 24 août. C’est la troisième année que le Comptoir agricole implante une plateforme de cultures intermédiaires. Jusqu’à présent, la coopérative s’était limitée à une cinquantaine de modalités. L’objectif est de pouvoir comparer le comportement des différentes espèces et variétés au sein d’une même espèce, semées en pur ou en mélange, indique Thierry Kolb. Également chef de marché fourragères et intercultures, le technico-commercial de la coopérative possède désormais une vision interannuelle de ces cultures dont la réussite est étroitement liée aux conditions d’implantation et évidemment à la météo de l’arrière-saison. La visite démarre par la famille des crucifères, bien représentée dans les mélanges commercialisés par le Comptoir agricole : les moutardes, qu’elles soient blanche, brune ou d’Abyssinie, mais aussi les radis fourrager et chinois, le colza fourrager, la navette fourragère ou encore la roquette. « Il n’y a pas de mauvais produits, il n’y a que de mauvaises utilisations », pointe d’abord Thierry Kolb. Au sein d’une même espèce, toutes les variétés n’ont pas la même durée de cycle : il faut en tenir compte pour choisir la date de semis. Ainsi, dans la famille des crucifères, les besoins en somme de températures du semis à la floraison varient de 450 à plus de 1 400 degrés jours. Une variété semée trop tard n’aura pas le temps de finir son cycle et ne pourra pas produire autant de biomasse qu’attendu. Inversement, un couvert à cycle court semé précocement va être limité en potentiel de production et risque fort de lignifier et de créer un effet dépressif sur la culture suivante. Or, les services rendus par les cultures intermédiaires sont proportionnels à la biomasse produite. Un couvert piégera d’autant plus d’azote que sa biomasse sera développée, cite par exemple Thierry Kolb. Si l’objectif est de couvrir le sol pour lutter contre le salissement de la parcelle, on aura aussi intérêt à avoir un développement de biomasse rapide et important. Retour sur investissement « Si un couvert ne pousse pas, on aura certes respecté la réglementation en le semant, mais on n’aura pas de retour sur investissement. Ce sera juste un coût pour l’exploitation », illustre le technicien. Pour produire de la biomasse, il est préférable de choisir des plantes de cycle long et de semer tôt, recommande-t-il. À condition que celles-ci s’intègrent dans l’assolement de la parcelle : le temps disponible entre un blé et une orge ou entre un blé et un maïs n’étant pas le même, ce critère rentre en compte dans le choix des espèces et des variétés. Indépendamment de la date de semis, les conditions d’implantation des couverts ont leur importance : un semis direct « au cul de la batteuse » avec idéalement un outil à dents permet de bénéficier de l’humidité restante dans le sol. « Dans les 48 à 72 heures qui suivent la moisson, il y a des remontées d’eau par capillarité car l’aspiration des plantes est encore en route. Cela suffit souvent à faire lever les couverts », note Thierry Kolb qui se base aussi sur sa propre expérience. Une autre préconisation consiste à ajouter des légumineuses dans les couverts pour optimiser le rapport carbone/azote. « Des couverts trop carbonés entraînent des problèmes de faim d’azote », souligne le technicien. Cette famille nécessitant des jours longs, il convient donc de les semer tôt en saison.

Symposium du houblon

Une plante aux mille facettes

Publié le 31/10/2022

Organisé par Interhoublon, l’interprofession du houblon, et le Laboratoire agronomie et environnement (LAE) de Nancy dans le cadre des Journées jeunes chercheurs, le premier symposium du houblon s’est déroulé à Nancy les 19 et 20 octobre. L’occasion de réunir la grande famille du houblon. Et de parler innovation, recherche, avenir.

La filière du houblon est petite, mais foisonnante. Il y a quelques années encore, elle portait bien son qualificatif de culture « mineure ». Mais aujourd’hui, elle est capable de rassembler 130 personnes pour deux journées d’interventions scientifiques, de brainstorming, de prises d’engagements et de position. En effet, la culture du houblon a bénéficié de l’essor des microbrasseries et des bières craft. Des néohoublonniers se sont mis à cultiver du houblon hors des régions historiques, drainant avec eux de nouveaux besoins, tant en termes de matériels que de connaissances. Dans le sillage de l’essor de la production houblonnière sont donc nées des entreprises, comme Hopen terre de houblon, des associations comme Houblons de France (lire en encadrés)… Quant à elle, l’interprofession, créée en 2020, a vocation à organiser la filière, à optimiser ce vent de renouveau en coordonnant les actions, en partageant les initiatives. C’était justement l’objet de ce symposium, ou réunion de spécialistes. En effet, outre un programme riche et dense, il a été l’occasion de réunir en un même espace-temps les divers membres de la grande famille du houblon. Une famille qui ressemble à tant d’autres, avec des aînés et des plus jeunes, des personnalités et des caractères différents, mais qui œuvrent tous à valoriser une culture et des savoir-faire. De la bière à la pharmacopée, humaine et végétale La première journée de ce symposium, dédiée à la recherche scientifique, a mis en lumière les multiples facettes du houblon. Josef Patzak, expert en houblon en provenance de République tchèque, a ouvert le bal avec une intervention sur les voies de biosynthèse de différents composés et leur régulation dans les glandes à lupuline. Ces polyphénols, terpènes et autres acides alpha, fabriqués à partir des sucres issus du processus de photosynthèse, sont notamment responsables de l’amertume que le houblon apporte à la bière. Retenons avec humilité que ces chemins sont compliqués et très interconnectés. « Ils font intervenir tout un tas d’enzymes dont l’expression est influencée par différents facteurs comme les stress biotiques », précise Josef Patzak. Tous ces métabolites sont encore méconnus. Et il y a fort à parier qu’ils peuvent trouver bien d’autres valorisations que la brasserie. C’est le thème de recherche de Céline Rivière, maître de conférences en pharmacognosie à la faculté de Lille. En médecine notamment, « les propriétés anti-stress et sédatives du houblon sont reconnues ». Mais des propriétés oestrogéniques, antioxydantes, anti-inflammatoires lui sont également attribuées. Il protégerait du diabète de type 2, des maladies cardiovasculaires… L’activité antimicrobienne du houblon a fait l’objet d’une thèse qui a permis de la démontrer. « Le xanthohumol, notamment, permet de réduire les doses d’antibiotiques de synthèse. » D’autres travaux ont permis de démontrer que l’application d’extraits de cônes de houblon permet de diminuer les doses de fongicides de synthèse dans le cadre de la lutte contre la septoriose du blé. D’autres encore consistent à caractériser les profils aromatiques des houblons sauvages, qui s’avèrent être des trésors de flaveurs. L’analyse de ces composés a permis d’en identifier 107, dont certains originaux. Les travaux se poursuivent avec l’exploration de l’effet du terroir sur les profils aromatiques des houblons, l’utilisation des métabolites du houblon pour contrôler ses propres ravageurs dans le cadre de stratégies de biocontrôle… Des lianes aux fibres Le houblon, ce ne sont pas que des cônes, ce sont aussi des lianes, particulièrement hautes et résistantes, qui ne sont pour l’instant valorisées que via leur valeur fertilisante, puisqu’elles sont broyées et restituées au sol après la récolte. Nicolas Brosse, chercheur à l’Université de Lorraine, s’intéresse à la valorisation de ces fibres, qui pourraient constituer une ressource pour l’industrie textile, la fabrication de composites… Une ressource d’autant plus vertueuse que les impacts des deux principales fibres utilisées actuellement (synthétiques et issues du coton) sont déplorables. La première étape de ce travail de recherche a été d’identifier la meilleure manière d’extraire les fibres longues, collées entre elles par une sorte de gomme, pour obtenir des fibres techniques. Différentes techniques ont été comparées : le rouissage (faisant intervenir de l’eau et des micro-organismes), un traitement chimique à la soude et à l’eau oxygénée, un traitement innovant, à base de décompression explosive à la vapeur d’eau dans un réacteur pressurisé qui engendre une fracturation de la matière. C’est d’ailleurs ce dernier traitement qui a donné les résultats les plus prometteurs. Les fibres de houblon obtenues présentent des caractéristiques techniques proches de celles du chanvre, bien qu’un peu plus courtes. Le bois du houblon, situé sous les fibres, a également fait l’objet de tests : il a été explosé à la vapeur afin d’y relocaliser de la lignine, ce qui a permis de rendre les fibres autocollantes et de fabriquer un panneau sans produits chimiques, ce qui assure une fin de vie et un recyclage plus simple que les panneaux de bois classiques, riches en colles de synthèse. Pour ne rien gâcher, ce composite présente « des propriétés mécaniques intéressantes », pointe Nicolas Brosse. Face au changement climatique Au cours de ce symposium, le changement climatique est revenu comme un leitmotiv. Il apparaît comme un facteur disruptif majeur pour les années à venir. Le houblon étant une culture pérenne, les houblonniers doivent adapter leurs pratiques dès à présent. C’est pourquoi le lycée agricole d’Obernai, pionnier de la production du houblon bio, met en place une houblonnière de rupture, destinée à tester des solutions innovantes. Se rapprocher de l’écosystème naturel du houblon, à savoir la ripisylve. Faire évoluer les structures des houblonnières qui représentent des investissements lourds. Étudier l’impact de l’implantation d’arbres dans les houblonnières, qui peuvent participer à la formation d’un microclimat favorable, aller capter de l’eau et des nutriments en profondeur via les mycorhizes. Faire pâturer l’inter-rang par des moutons, ce qui suggère aussi de trouver des alternatives au cuivre. Installer des filets paragrêles à 8 m de haut dans les houblonnières pour les protéger de la grêle et du rayonnement lumineux. Tester un système d’irrigation par goutte à goutte dans l’échafaudage, à 6 m du sol, pour irriguer et rafraîchir l’atmosphère. Soit, en tout, un laboratoire géant de 2,3 ha, qui va sortir de terre durant ce mois de novembre.    

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