Pour les élus de la Chambre d'agriculture d’Alsace, la politique agricole de la région Grand Est ne pourra pas se faire sans prendre en compte les identités territoriales « fortes » des anciennes régions administratives.
Quelle place pour l’agriculture alsacienne dans la région Grand Est ? Quid de ses spécificités, de ses terroirs, de sa marque dans un territoire plus grand que la Belgique ? Depuis la réforme territoriale et la loi NOTRe, ces interrogations agitent la profession agricole et viticole, qu’elle soit bas-rhinoise ou haut-rhinoise. Comme le souligne justement le président de la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA), Laurent Wendlinger, lors de la dernière session du 10 mars, « les cartes ont été rebattues » au niveau des compétences entre les collectivités et du périmètre de la Région. « C’est un changement important avec la fusion de trois anciennes régions fort différentes d’un point de vue agricole, et avec des politiques de soutien qui étaient spécifiques à chaque territoire », rappelle l’élu de la CAA. Pour la collectivité présidée par Philippe Richert, l’enjeu est conséquent : l’agriculture dans le Grand Est, c’est 3 millions d’hectares, 8 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 49 000 exploitations et 104 000 actifs permanents. « L’agroalimentaire est le premier employeur de la région », résume Anne-Sophie Bonnin, adjointe à la direction de l’agriculture et de la forêt de la Région.
Inscrire l’irrigation dans le projet agricole de demain
Derrière ces chiffres éloquents, il s’agit surtout de faire converger trois entités distinctes vers une base « commune ». Pour y arriver, la Région veut mener cette nouvelle politique de manière « constructive » en y associant l’ensemble des organisations agricoles, syndicales, économiques et institutionnelles. « L’idée est de créer une politique Grand Est tout en conservant des spécificités plus locales. Tout ne sera pas figé dans le marbre », explique Patrick Bastian, conseiller régional, et lui-même exploitant agricole dans le Bas-Rhin. Avec Anne-Sophie Bonnin, ils ont profité de la session de la CAA pour présenter aux élus agricoles alsaciens les quatre « priorités » listées par la Région en matière d’agriculture et de viticulture : la compétitivité et la modernisation de l’ensemble de la chaîne alimentaire, le développement des marchés régionaux, l’innovation, et l’installation des jeunes. De grandes orientations « intéressantes » sur le papier mais qui sont pour le moment incomplètes pour de nombreux élus de la Chambre d'agriculture d’Alsace.
Fabien Metz regrette ainsi que l’irrigation, ce « superbe outil de compétitivité », n’apparaisse pas dans la brochure présentant la politique agricole du Grand Est. « Ce serait regrettable que cette pratique ne soit pas soutenue par la Région. L’irrigation permet d’assurer le développement des exploitations et de maintenir leur compétitivité. C’est une source de progrès qui permet de répondre à de nouvelles attentes. Après les deux années que l’on vient de connaître, caractérisées chacune par une forte sécheresse, nous n’avons plus le droit à l’erreur », fait-il remarquer. Face à ce manquement, Patrick Bastian ne se dérobe pas, au contraire. Pour lui, l’irrigation est l’une des « plus belles assurances » à mettre en place dans la région Grand Est dans les années à venir. « Cela a été dit aux assises des fruits et légumes : il faudra réellement l’inscrire dans le projet agricole de demain. »
Poursuivre la communication sur les territoires
La « diversité », qu’elle soit celle des modèles de production ou des destinations des produits, est le maître mot utilisé par Jean-Michel Schaeffer pour décrire ce que doit - et devra être - la politique régionale du Grand Est. « Nous devons trouver une complémentarité intelligente entre cette nouvelle collectivité territoriale et les identités régionales historiques. L’Alsace, pour ne citer qu’elle, est un atout pour la production locale comme pour les marchés export. » C’est dans cet esprit que la profession agricole a créé la marque « Savourez l’Alsace – Produit du Terroir », en collaboration avec la Région Alsace, l’Aria Alsace et Alsace Qualité. « Avec cette marque, on veut créer une stratégie pour apporter le vrai produit alsacien de nos fermes aux assiettes des consommateurs. Mais sans budget et sans suivi, on ne pourra pas le faire », prévient-il.
C’est grâce à cette mise en avant du territoire que la filière alsacienne des fruits et légumes a pu retrouver un second souffle ces dernières années. Et si un projet de filière Grand Est a été déposé, il est essentiel pour Pierre Lammert, de poursuivre la communication sur les territoires. « C’est ce qui compte pour les consommateurs, et cela doit être conservé », insiste le président de l’Interprofession des fruits et légumes d’Alsace.
Vers une politique d’installation « plus attractive »
Pour Franck Sander, ce qui compte, c’est que les produits des agriculteurs du Grand Est se retrouvent dans les assiettes des cantines de restauration hors domicile (RHD). Un dossier régulièrement mis en avant dans les discussions, tant le potentiel serait énorme aux yeux de la profession agricole. « Il serait temps qu’une garantie d’achat de produits locaux soit instaurée par la Région. Cela donnerait aux producteurs des contrats ficelés avec des prix garantis. Pour sortir de la crise, c’est plus de cela dont nous avons besoin que des aides de trésorerie. Nous préférons la voie économique aux subventions », tient-il à rappeler. Les plus jeunes, par l’intermédiaire du président des Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin, Thomas Gillig, espèrent de leur côté que le montant des aides pour les projets d’installation soit harmonisé sur tout le territoire régional avec, encore une fois, la prise en compte des spécificités locales. « Tout cela doit permettre de trouver une nouvelle politique d’installation qui soit plus attractive pour tout le monde », poursuit-il. « Tout le monde » sous-entend aussi de ne laisser personne, ni aucune filière sur le bord de la route. Sur ce point, la communication de la Région reste encore très perfectible vu les « oublis » sur sa brochure. Les filières bois, horticulture et paysage ne sont ainsi pas citées, laissant planer le doute dans l’esprit de certains élus de la CAA à l’image de Paul-André Keller, surpris de ne pas voir apparaître les stations d’expérimentation horticoles de Wintzenheim et Roville-aux-Chênes. Un « oubli » qui n’en est pas vraiment un, tient à rassurer Patrick Bastian : « Ces filières ne sont bien évidemment pas mises de côté, elles font partie intégrante du projet agricole de la Région. Nous allons beaucoup travailler dessus au cours des prochains mois. »
« Prudence » sur les reconversions bio
De son côté, Véronique Klein, s’interroge sur la place de l’agriculture biologique dans le projet en question. Si la filière alsacienne est aujourd’hui assez dynamique (encore 53 conversions en 2016), tout est à « construire » dans le Grand Est. « Nous allons avoir besoin d’innovation technique et d’accompagnement pour les agriculteurs bios, ou ceux en conversion. Nous devrons vraiment être présents vu le chiffre d’affaires en constante progression de la bio sur le plan national. Bien sûr, ce n’est pas la solution à tous les problèmes économiques des agriculteurs. Mais la bio sera l’une des multiples composantes de l’agriculture de demain », annonce la présidente de la commission agroécologie à la CAA.
Sur ce dossier, Patrick Bastian appelle à la prudence. Pour lui, cette reconversion « massive » vers la bio risque un jour de se retourner contre les agriculteurs, notamment dans les anciennes régions Lorraine et Champagne-Ardenne. « Il faudrait peut-être faire une pause des conversions dans ces deux régions. Pour le moment, les caisses sont vides ; les aides européennes à la conversion se font toujours attendre. Mais au-delà, ce n’est pas à travers des aides qu’on doit pouvoir fixer un prix. Il faut que les gens acceptent que la qualité a un prix. »
Pour une culture de l’innovation
Le représentant de la Coordination Rurale, Paul Fritsch dénonce pour sa part une stratégie axée sur « la productivité et la compétitivité ». « Toutes les aides apportées sont là pour booster la productivité, alors que nous devrions d’abord réguler notre production. Ce sont les filières qui doivent travailler pour les agriculteurs, et non l’inverse. Cela ne sert à rien de produire encore plus si on n’a pas la demande en face », souligne-t-il. Désireux d’écarter toute incompréhension à ce sujet, Patrick Bastian rappelle que « productivité ou compétitivité, ce n’est pas forcément plus de volume. Ce n’est pas ce qu’on veut faire. Ce qu’on recherche, c’est d’abord de meilleures conditions de travail, et une meilleure qualité de produit. » Une qualité qui ne pourra pas se faire sans une politique affirmée pour l’innovation considère la vice-présidente de la CAA, Danielle Bras. « Nous devrons améliorer nos concepts de production pour améliorer nos marges. Nous devons être capables de nous projeter dans un futur plus ou moins proche pour anticiper l’agriculture de demain. De ce fait, nous demandons que les efforts financiers de la Chambre régionale soient déployés dans l’ensemble de la région. Cette ambition de l’innovation doit être partagée par tous, et doit tenir compte des spécificités territoriales. »