Les 6, 7 et 9 février, la Chambre d'agriculture d’Alsace, Arvalis-Institut du végétal et le syndicalisme agricole organisent trois « Rendez-vous des irrigants » du nord au sud de l’Alsace. Réduction des coûts, opportunités liées aux nouvelles technologies font partie des thèmes qui seront abordés. Gérard Lorber, responsable irrigation à la FDSEA du Bas-Rhin, et Joël Haumesser, représentant haut-rhinois à Irrigants de France, nous en disent plus.
EAV-PHR : L’irrigation requiert de l’énergie. Quelles sont les formes d’énergie envisageables ? Comment les amener à la parcelle ? À quel prix ?
Gérard Lorber : « L’énergie nécessaire à l’irrigation provient de deux sources : le diesel ou l’électricité. Les inconvénients du diesel résident dans son prix, très variable car lié à celui du pétrole, et dans la nécessité d’entretenir les moteurs thermiques. Mais c’est une source d’énergie souple, transportable, donc disponible partout. L’électricité est - pour l’instant - moins chère que le diesel, mais elle est plus difficilement accessible car il faut pouvoir raccorder les parcelles à irriguer au réseau, et cela représente un coût qui peut être parfois important. Mais si l’irrigation est nécessaire, et à une intensité assez élevée, il est souvent intéressant d’investir dans une source d’énergie électrique, plus pratique à l’usage à long terme. »
EAV-PHR : Quels sont les leviers pour optimiser la consommation d’énergie ?
GL : « La première énergie économisée, c’est celle qui n’est pas utilisée ! Il faut donc piloter l’irrigation au plus près des besoins de la culture. Le second levier consiste à investir dans du matériel adapté à chaque situation. Il s’agit de respecter un équilibre entre perte de pression, débit requis et sectionnement du matériel. Car plus on doit faire passer un débit élevé dans une petite section, plus cela requiert de l’énergie. »
EAV-PHR : Il existe de nombreuses formes d’irrigation (enrouleur, rampe...), comment faire les bons choix ?
Joël Haumesser : « Cela dépend d’abord de la structure de l’exploitation et de la taille des parcelles. Personnellement, je donne ma priorité au pivot rang, qui nécessite le moins de main-d’œuvre. C’est un confort pour l’irrigation. Là où on ne peut pas mettre de pivot, on met des enrouleurs. Enfin, il y a la couverture intégrale qu’il faut réserver aux petites parcelles et aux coins de pivot. C’est une méthode d’irrigation qui demande beaucoup de main-d’œuvre car il faut tout le temps être derrière. »
EAV-PHR : L’irrigation est-elle toujours gage de sécurisation du rendement ? Ou peut-elle s’avérer superflue, voire inutile, au regard du coût qu’elle représente ?
JH : « L'irrigation c’est vraiment une sécurité pour les rendements, surtout sur certains types de sols où, sans irrigation, on peut se retrouver certaines années à 20 ou 30 quintaux, voire à zéro. Par exemple, sur Hettenschlag ou Grussenheim, dans les zones à gravier, si on n’irrigue pas, on n’a rien. Après, c’est vrai, il y a un coût, ça se calcule. Vouloir tout irriguer et mal le faire, ce n’est pas bien non plus. Pour ma part, là où j’irrigue, j’irrigue à fond, et là où ce n’est pas vraiment rentable, je laisse tomber et je fais de la culture sèche, comme sur mes parcelles à Illhaeusern, où je dois arroser une année sur dix. »
EAV-PHR : Comment les besoins en eau des plantes sont-ils estimés ? Sur quels outils les irrigants peuvent-ils s’appuyer pour piloter leur irrigation ?
JH : « Personnellement, je me base sur les avertissements irrigation envoyés par la Chambre d’agriculture. Des e-mails sont envoyés toutes les semaines avec les besoins en eau des plantes. Après, on connaît notre sol. On sait par quelles zones on commence à irriguer. Ensuite, le rythme d’irrigation est imposé par l’ETP et la pluviométrie locale. Certains utilisent des sondes tensiométriques. Pour ma part, je m’appuie sur les données de la Chambre et la pluviométrie locale sur mes parcelles. »
EAV-PHR : Les irrigants sont soumis à une redevance. Comment est-elle calculée ? À quoi sert-elle ? Comment est-elle amenée à évoluer à l’avenir ?
GL : « Comme tous les consommateurs d’eau, les irrigants sont soumis à une redevance, qui sert à alimenter le budget de l’Agende de l’eau Rhin Meuse, notamment pour financer des actions environnementales visant à protéger la qualité de l’eau. Mais pas d’amalgame, cette redevance n’est pas comparable à celle que paient les particuliers qui, en fait, ne paient pas l’eau, mais le service de l’eau, c’est-à-dire les infrastructures, leur entretien par le Syndicat des eaux et de l’assainissement Alsace-Moselle. Alors que l’agriculteur paie son matériel d’irrigation et l’eau qu’il consomme puisque le montant de sa redevance est calculé sur la base du volume d’eau utilisé par chaque agriculteur. J’ajouterais qu’entre les particuliers et les irrigants, les volumes d’eau utilisés ne sont pas les mêmes, et les utilisations non plus, puisque l’eau de l’irrigation sert à produire de la nourriture. En 2013, le montant de la redevance irrigation a augmenté de 220 %. Nous estimons qu’à l’avenir elle doit donc rester stable. »
EAV-PHR : Les irrigants doivent donc être équipés obligatoirement d’un compteur volumétrique ? Comment leur consommation est-elle évaluée sinon ?
GL : « Non. L’obligation qui est faite aux irrigants dans le cadre de la loi sur l’eau, c’est de disposer d’un moyen de comptage. Mais, dans le cas d’eaux chargées en sable, les compteurs volumétriques ne tiennent pas sur la durée. Les agriculteurs ont donc aussi la possibilité de s’équiper de compteurs horaires, dont les enregistrements sont ensuite convertis en volumes d’eau consommée. »
EAV-PHR : Comment sont assurées les cultures irriguées ? Et le matériel d’irrigation ?
JH : « Pour les cultures irriguées, il n’y a pas d’assurance ; l’assurance Climat ne marche pas. Pour la sécurisation de l’eau, il n’y a pas d’assurance récolte, uniquement le travail de l’exploitant. Par contre, pour le matériel d’irrigation, il y a des assurances « bris de machine », ainsi que des assurances contre les vols de câbles. »
EAV-PHR : Quelles sont les applications des nouvelles technologies en matière d’irrigation ? Les irrigants peuvent-ils en attendre de réelles avancées en matière de confort de travail ?
GL : « Depuis quelques années la Chambre d’agriculture d’Alsace envoie chaque semaine des bulletins d’avertissement irrigation qui permettent aux irrigants de piloter le déclenchement et l’arrêt de l’irrigation sur la base de relevés tensiométriques. Mais certains irrigants sont équipés de leurs propres tensiomètres et élaborent leurs propres bilans hydriques. Demain ce sera peut-être accessible à davantage d’irrigants. Il y a déjà eu de nombreuses évolutions en termes de matériels d’irrigation qui peuvent être mis en œuvre : enrouleur, pivot, rampe, couverture intégrale… Et l’électronique fait partie intégrante du matériel d’irrigation depuis une dizaine d’années. Désormais, il est possible de piloter l’irrigation à distance par GSM, de moduler la quantité d’eau apportée par les enrouleurs au sein d’une parcelle en fonction du sol, sur des bases empiriques. Mais à l’avenir, il sera possible de le faire à partir de cartographies du sol. La quantité d’eau apportée sera alors plus finement adaptée aux qualités agronomiques des parcelles. Tout est imaginable, mais c’est aussi une question de coût ! »
EAV-PHR : Pensez-vous que les technologies GSM et GPS pourront vous apporter un plus ?
JH : « Elles apportent déjà un plus maintenant ; on a des pivots qui sont pilotés par GPS. Il y a d’autres outils qui existent depuis plus longtemps et qui sont aussi très pratiques : l’allumage des pompes à distance par téléphone ou par télécommande. Cela évite des allers-retours en voiture d’un bout du champ à l’autre. Après, allumer des stations par téléphone c’est bien, mais c’est bien d’avoir le parcellaire qui va avec. »
EAV-PHR : Utilisez-vous déjà ces technologies ? Par exemple ?
JH : « Mes deux pivots sont équipés avec un boîtier GPS qui m’indique le positionnement de la machine dans la parcelle, et qui m’avertit dès qu’il y a une panne, une perte de pression ou un défaut d’avancement. Je reçois un SMS sur mon téléphone. Je peux ainsi réagir rapidement et aller voir ce qu’il se passe au champ, surtout chez moi avec deux fermes distantes de 25 kilomètres. C’est vraiment un gros confort et beaucoup de stress en moins. »
EAV-PHR : Peut-on et doit-on imaginer la mise en commun des moyens d’irrigation ?
GL : « La mise en commun de moyens d’irrigation existe déjà. Dans des secteurs où le parcellaire est morcelé, et où l’accès à la ressource en eau requiert des forages profonds, les agriculteurs ont, par le passé, creusé des puits en commun afin d’amortir à plusieurs l’investissement que cela représentait. Par contre, il y a très peu d’installations électriques en commun car, entre-temps, le parcellaire a souvent pu être regroupé. Mais cela révèle l’importance capitale du parcellaire dans les choix stratégiques d’irrigation. Cela n’a pas de sens d’investir seul dans du matériel pour irriguer 50 ares. Pour cela, il faut disposer d’un parcellaire qui permette de valoriser l’investissement. Alors, lorsque les remembrements ou les échanges de parcelles sont inenvisageables, la mise en commun de moyens d’irrigation doit effectivement être étudiée. Sachant que c’est aussi une question d’intensité d’irrigation puisque les charges d’irrigation ne sont pas les mêmes lorsqu’il s’agit d’une irrigation d’appoint, sur des cultures spéciales, ou d’une irrigation rendue nécessaire par une réserve utile insuffisante. »
EAV-PHR : Y a-t-il une ruée vers l’irrigation ?
JH : « Dans les zones où on doit irriguer, tout le monde est équipé. Après, il y a des zones plus sensibles où on se demande si c’est rentable ou pas, comme les collines sous-vosgiennes et une certaine partie du Bas-Rhin. C’est vrai qu’avec les deux années atypiques qu’on vient d’avoir, beaucoup se posent la question de sécuriser leurs rendements, que ce soit pour l’ensilage ou le grain. Ça devient primordial parce que deux mauvaises années de suite, ça fait très mal pour la pérennisation économique de l’exploitation. Après il y a des cultures qui se développent aussi comme le tournesol semences ou le maïs semences. Là, les opérateurs veulent de l’irrigation pour sécuriser les rendements car, derrière, il faut pouvoir assurer une récolte pour les industriels situés en aval. »
EAV-PHR : Pourquoi organiser ces trois réunions ?
JH : « Cela fait plusieurs années que rien n’a été organisé spécifiquement sur ce sujet. Il y a bien le salon Agriculture de demain qui abordait cette thématique l’an passé, sans pour autant se pencher sur tous les sujets à la fois : l’apport des nouvelles technologies pour le matériel ou la perte de charge, la consommation de gasoil, les coûts électriques, etc. Donc c’est très bien de refaire des réunions qui peuvent intéresser un maximum de monde. »
EAV-PHR : Quel message souhaitez-vous faire passer lors de ces réunions ?
GL : « Ces réunions sont organisées conjointement par Arvalis-Institut du végétal, la Chambre d'agriculture d’Alsace et le syndicalisme agricole. D’un commun accord nous avons trouvé important de faire le point sur plusieurs aspects, le temps d’une après-midi. L’objectif de ces réunions est de fournir des informations par rapport à la réglementation. Par exemple en ce qui concerne la mise aux normes des compteurs, un dossier sur lequel nous avons obtenu des avancées qui seront présentées lors de ces réunions. Par ailleurs, l’irrigation représente un poste de charges important pour les exploitations qui irriguent. Généralement il s’agit d’un mal nécessaire, pas d’un moyen de s’enrichir. Certes, les rendements sont souvent meilleurs qu’en situations non irriguées, mais les charges de production sont aussi plus élevées. Il est donc important de trouver des pistes techniques qui permettent de faire des économies, notamment d’énergie. Ces réunions devraient donc être utiles aussi bien aux agriculteurs aguerris à l’irrigation qu’à ceux qui envisagent de franchir le pas. Ces derniers en ressortiront mieux armés pour négocier avec les marchands de matériel. Et ils auront déjà acquis un peu du savoir-faire et de la technicité que requiert l’irrigation. Il est par exemple intéressant de constater qu’en année sèche on a tendance à irriguer un peu trop, et pas assez en année humide… Les précipitations ont en effet tendance à démobiliser les irrigants en fin de campagne, alors qu’il ne faudrait pas relâcher la pression jusqu’au bout. C’est ce qui fait la différence entre un arroseur et un irrigant ! »
EAV-PHR : Souhaitez-vous en faire un rendez-vous annuel ?
JH : « Non, on ne pourra pas avoir chaque année des nouveautés intéressantes pour drainer suffisamment de monde. Cela reste un événement ponctuel. Après, est-ce qu’il faut tenir un rythme plus espacé, comme tous les deux ans ou tous les cinq ans, ça reste à voir. »