Viticulture

Publié le 07/05/2017

À Rosheim, Isabelle Jean-Claude Schmitt ont restauré un ancien moulin et restructuré son vignoble. Le « projet de leur vie » constitue leur plus belle carte de visite.

Isabelle Jean-Claude Schmitt n’ont pas froid aux yeux. Il leur fallait bien ça en 1993 pour créer leur domaine en partant de rien. En quête de vignes, ils prospectent toute la vallée du Rhône, de Hyères, dans le Var, jusqu’au sud de Lyon. Rien ne convient. Le hasard ramène Isabelle et Jean-Claude en Alsace. Il a la forme d’une petite annonce parue dans la presse agricole : un moulin délabré de 1 000 m², ses quelques poules et cochons, ses douze hectares de terre agricole et ses six de vigne sont à vendre. Quarante-cinq candidats sont sur le coup. Mais Isabelle et Jean-Claude emportent l’accord du vendeur. « Nous étions les seuls à nous intéresser au bâtiment en plus du foncier » expliquent-ils. Leur course d’obstacles commence. Ils négocient un prêt bancaire pour deux tiers de la somme convenue et un prêt au vendeur pour le dernier tiers. Ils règlent les droits de préemption exigés par la Safer. En mars 1993, ils rejoignent un domaine où la maison d’habitation est à rénover, dont les vignes ne sont pas taillées, tout en sachant qu’ils n’auront pas de revenu durant un an car ils n’ont rien à vendre ! Jean-Claude abandonne les terres agricoles, commence à restructurer un vignoble qui se résume à 20 % d’auxerrois, de riesling et de gewurztraminer et surtout 80 % de sylvaner. « À l’époque, avec un butoir à 96 hl/ha et un prix proche de celui d’un riesling, il nous a permis de tenir » rappelle Jean-Claude. Il bénéficie pendant un an de l’aide de l’ancien propriétaire, propose de la prestation de services, démarre immédiatement le crémant et fait jouer ses talents de maçon pour réaliser lui-même une bonne partie des travaux de rénovation. « Sept ans pour aménager les bâtiments, dix pour donner au domaine son aspect actuel, vingt pour tout restructurer » calcule Jean-Claude. Mais aujourd’hui le résultat se voit. Avec sa belle grille s’ouvrant sur une superbe cour dallée ceinte de bâtiments habillés de bois, le domaine du vieux moulin force l’arrêt. « Les voitures freinent et se garent. Chaque visite, c’est une vente » se félicite le viticulteur. Entre temps Isabelle et Jean-Claude ont pu s’agrandir. Six hectares repris d’un coup sur Heiligenstein et environs. Une opportunité qui se présente rarement deux fois dans une carrière. Le petit hic, c’est qu’elle survient en 1995, deux ans à peine après l’installation à Rosheim. L’accord de la commission des cumuls est obtenu au forceps une fois qu’Isabelle s’engage à passer sa formation de chef d’exploitation. Les hypothèques données en garantie et les sacrifices personnels font le reste. Une croix sur l’export Jean-Claude revendique une conduite « écologique » de ses vignes. Il jugule habituellement l’herbe du cavaillon de ses rangs à l’enherbement alterné tous les cinq ans environ grâce à un tandem interceps/disque. Mais en 2016, il a eu recours à un défanant et à deux systémiques pour préserver un objectif de rendement de 72 hl/ha en générique et de 55 hl/ha sur les cuvées. Jean-Claude fait récolter mécaniquement depuis 1995 l’essentiel de sa surface. « Ce n’est pas la technique de vendange qui fait la qualité du vin, mais la conduite de la vigne et l’hygiène en cave » dit-il. Ajoutons-y un début de récolte dès 7 h dans les parcelles éloignées afin que les raisins soient sur l’un des deux pressoirs de 25 ou de 40 hl dès 8 h 15. Les jus sont refroidis à 12-14°, enzymés et ensemencés avec un pied de cuve qui « préserve du côté amylique ». 60 % des vins sont secs (à moins de 5 g/l) et 40 % annoncent plus de sucre résiduel pour « répondre à la demande des particuliers et du négoce ». Le domaine écoule deux tiers d’une récolte en vrac entre mi-janvier et fin mars. Les salons dans le nord et l’ouest de la France pèsent 60 % des ventes en bouteilles et le caveau 40 %. « La jeune génération s’y rend moins. La part de la bouteille est difficile à augmenter car les modes d’achat changent » juge Jean-Claude. Avec Isabelle, il a fait une croix sur l’export vers l’Italie ou la Belgique il y a six ans. « Il faut passer par des procédures compliquées. Cela consomme de la trésorerie pour peu de valeur ajoutée. C’est du vin à 4 €, voire parfois moins quand les Alsaciens se piquent les clients entre eux. Nous connaissons le seuil de prix sous lequel il ne faut pas aller. Les grossistes sont séduits par une qualité, mais ils achètent d’abord un prix ». Cette analyse fait s’interroger Isabelle et Jean-Claude sur la taille de leur domaine, pas assez grand pour payer un salarié supplémentaire, presque trop pour la main-d’œuvre actuellement disponible. Redescendre d’un cran est une option qui n’est pas encore tranchée.

89e foire aux vins d’Ammerschwihr

Mi-gel, mi-raisin

Publié le 06/05/2017

Première festivité vinique de l’année en Alsace, la foire aux vins d’Ammerschwihr a eu lieu cette année dans un climat un peu morose, dix jours après les gels qui ont détruit de nombreuses parcelles. Heureusement pour les viticulteurs de la commune, l’enthousiasme du public pour la production locale - Kaefferkopf en tête - est resté intact.

La fête malgré tout. Rebaptisée « Festi’Vins » pour se démarquer des foires aux vins commerciales des grandes surfaces, la 89e foire aux vins d’Ammerschwihr s’est tenue cette année dans un contexte un peu particulier, dix jours après des gels inhabituels pour la saison. Sur toute l’Alsace, ce sont 3 000 ha qui ont été touchés, dont 1 500 ha « rasés à blanc ». Lors de l’inauguration qui a eu lieu samedi 29 avril, le président du syndicat viticole d’Ammerschwihr, Romuald Bohn, a fait part de sa frustration légitime alors que le potentiel « était très bon ». « L’an passé, nous avons tous été surpris par des volumes généreux et de belle qualité après une année capricieuse. Pour 2017, la messe est malheureusement déjà dite. La nature nous a brusquement rappelés à l’ordre. » Sur le seul ban d’Ammerschwihr, les parcelles ont enregistré des dégâts qui vont de 15 % à plus de 80 % pour celles situées en plaine. Une situation d’autant plus compliquée pour certains viticulteurs de la commune qui ont également des parcelles sur les bans de Sigolsheim et de Bennwihr, d’autres communes du secteur particulièrement meurtries par ce gel. « Après des années difficiles en 2013, 2014 et 2015, de nombreuses exploitations auront des problèmes de trésorerie », prévient Romuald Bohn. Pour Ammerschwihr, seule une petite moitié est assurée contre le gel. Il va donc falloir agir rapidement pour soulager les entreprises en difficulté. « Nous allons demander un dégrèvement de la taxe foncière. Nous comptons aussi demander à la MSA ce qu’il est possible de faire. » Ça, c’est pour les solutions à court terme. Pour le long terme, le syndicat viticole d’Ammerschwihr souhaite qu’une ou des solutions soient mises en place pour permettre le stockage de production en cas de récolte importante. « Le Volume complémentaire individuel (VCI) est une solution mais ne saurait être suffisant pour l’ensemble de la récolte », estime Romuald Bohn. Il rappelle que c’est la « survie » des viticulteurs qui est aujourd’hui en jeu face aux extrêmes climatiques de plus en plus fréquents et violents. Sans oublier les ravages provoqués par l’esca, la flavescence dorée, ou encore la drosophile suzukii qui a fait tant de dégâts en 2014. « Il faut que l’on réapprenne rapidement que c’est la nature qui commande. Les lois et les textes des hommes ne font pas le poids face à elle. Il serait bon de s’en rappeler. » Comme le souligne le président de l’Association des viticulteurs d’Alsace (Ava), Jérôme Bauer, il y a des « lourdeurs administratives insupportables » pour les exploitations viticoles. « Il est temps que l’on puisse avancer rapidement là-dessus », explique-t-il en se tournant vers les élus présents : la sénatrice Patricia Schillinger, le conseiller départemental Pierre Bihl, le député et président du Conseil départemental Éric Straumann, le conseiller régional - et candidat aux prochaines élections législatives - Jacques Cattin, et le maire d’Ammerschwihr, Patrick Reinstettel. Ce dernier s’est déclaré « particulièrement touché » par la détresse vécue par les viticulteurs. Une situation d’autant plus préoccupante à ses yeux au regard des autres difficultés rencontrées par la filière. « Nous devons demeurer vigilants avec le repli du marché intérieur et la concurrence de plus en plus accrue à l’export », prévient l’édile de la commune. Fort heureusement, les vignerons d’Ammerschwihr restent toujours prophètes en leur pays. Et ce n’est pas près de changer si l’on se fie à l’affluence de cette 89e édition de ce « Festi’Vins ». Cette année encore, il avait de quoi faire… et boire. Si les enfants pouvaient se défouler dans le château gonflable installé pour l’occasion, leurs aînés avaient tout le loisir de découvrir une sélection des meilleurs crus de la commune, du dernier millésime 2016 jusqu’à des vins de réserve pouvant remonter à 1969 avec une dégustation verticale de muscats du domaine Sick-Dreyer. « Un bon millésime, ça peut se conserver longtemps », commente le vigneron. Au total, une vingtaine de viticulteurs de la commune ont répondu présent pour faire découvrir les subtilités des nombreux vins produits dans leurs caves : l’incontournable grand cru Kaefferkopf, véritable porte-étendard de la commune, le surprenant « Côtes d’Ammerschwihr » qui mêle astucieusement le pinot auxerrois et le muscat, ou encore les innombrables cuvées spéciales au nom du père, du grand-père, de la sœur ou de la fille. Tous les apprentis œnophiles pouvaient aller plus loin dans la compréhension des vins en participant à la dégustation commentée par François Lhermitte, sommelier chez Julien Binz, l’un des restaurants du village récemment récompensé par une étoile au Guide Michelin. Une raison de plus de faire la fête. Malgré tout.

Publié le 02/05/2017

Michel Daechert fait commerce de vin auprès d’une clientèle de particuliers et de professionnels. Son relationnel et sa capacité à satisfaire les demandes les plus inattendues font sa réputation.

Michel Daechert est, comme il aime le rappeler, « un ancien de la logistique ». Il pratique toujours. D’une certaine manière. Il s’organise pour concentrer ses déplacements sur un secteur géographique et ne pas faire de trajet en trop. « Le transport est inclus dans mon tarif. C’est une de mes forces. Je n’ai donc pas intérêt à faire un kilomètre qui ne sert à rien. Car c’est un kilomètre qui coûte » lance-t-il. Cela ne l’empêche pas d’avaler du bitume. Au volant de son véhicule, il parcourt 40 000 kilomètres par an, l’arrière chargé d’au moins cent bouteilles par rotation pour livrer ses clients. Michel Daechert est un autodidacte. Il démarre dans le commerce du vin il y a plus de dix ans après avoir cherché vainement un emploi correspondant à ses qualifications. À l’époque, un de ses amis, caviste dans le Haut-Rhin, lui donne un coup de pouce en lui permettant de vendre ses vins en stock. Cette collaboration dure toujours. « Mon partenaire me communique chaque lundi le stock de vins disponibles à la vente. Je sélectionne les vins et je trouve le client qui les achète. Ce n’est pas de l’achat-revente. Aucune bouteille ne m’appartient. Selon le vin, je suis commissionné entre 8 et 15 % sur son prix HT » explique Michel. « Le plus difficile a été de se constituer une clientèle. Cela m’a pris deux à trois ans » avoue Michel. Il livre actuellement 60 % de particuliers et 40 % de professionnels, essentiellement des cavistes. La quasi-totalité habite l’Alsace. S’il a percé, Michel l’attribue d’abord à son relationnel. L’homme a un franc-parler et ne se gêne pas pour « mettre les pieds dans le plat ». Il n’hésite pas à faire part à un professionnel de ce qu’il a aimé, mais aussi ce qu’il n’a pas apprécié. « Dire une vérité, ce n’est pas pénalisant » affirme-t-il. Michel estime aussi devoir une fière chandelle à l’offre qu’il retient. S’il la structure de manière classique à l’origine, il l’oriente rapidement vers les vins provenant de vignes conduites en bio ou en biodynamie. « C’était en 2005, lors d’une dégustation à l’aveugle de quarante vins. Parmi les dix meilleures notes que j’ai données, figuraient sept vins bio. J’ai visité des domaines dans la foulée. Moi qui ne faisais pas grand cas de ces vins, j’ai changé d’avis ! Les vins bio constituent environ la moitié de mes références au global, et plus de la moitié en vins d’Alsace ». Réseau de connaissances Au début de sa carrière, Michel travaille avec des échantillons qu’il fait goûter à ses clients. Ce temps est fini. « J’ai vite arrêté » grince-t-il. « Au fil des ans, les producteurs ont de moins en moins offert de bouteilles. J’ai donc été obligé d’en acheter en sus. Mais de telles dépenses plombent un résultat ». Michel utilise donc sa gouaille et son don de persuasion. Mais il se fend aussi régulièrement d’un courriel à ses clients pour leur signaler ses offres du moment. « J’ai adopté pour un rythme d’un par semaine. Il ne faut pas dégoûter ceux qui le reçoivent » remarque-t-il. Quand il dispose d’une disponibilité rare, Michel cible ses destinataires. Il peut par exemple n’envoyer qu’à une seule adresse une offre pour les dix-huit bouteilles d’un cru réputé auxquelles il a accès. Toutefois, « le commerce est devenu plus difficile. On commande moins de bouteilles ». Le progrès, c’est qu’aujourd’hui 90 % des réservations arrivent par courriel. Les crus de Sancerre, de Pouilly-Fumé, du Languedoc-Roussillon, tournent bien car « ils donnent envie de se servir un deuxième verre après le premier ». Les vins d’Alsace sont un peu le parent pauvre. À peine 15 % de ses ventes. « Mes clients sont à la source. Ils n’ont aucun mal à trouver leur bonheur » relève Michel. Deux choses l’interpellent : « j’ai l’impression que les vins d’Alsace sont plus connus à l’étranger qu’en France où, à mon sens, il manque des moyens pour communiquer. Et je mets au défi quiconque de me dire ce qu’il va boire s’il débouche une bouteille d’Alsace sans contre-étiquette dont il ne connaît pas le producteur ! ». Michel Daechert développe encore une autre qualité appréciée de sa clientèle : la réactivité. Elle lui permet de répondre à des défis qui pour beaucoup tiennent de la mission impossible. Se procurer 120 bouteilles de Champagne pour le surlendemain, dénicher une Coulée de Serrant de chez Nicolas Joly, mettre la main sur un Gevrey-Chambertin du domaine Dugat-Py ou un Châteauneuf-du-Pape Beaucastel Hommage à Jacques Perrin sont quelques-unes de ces demandes. « J’actionne mon réseau de connaissances. Et je trouve ! J’assure un service de majordome » rigole Michel. Dans ces cas-là, il ne gagne rien. Le bénéfice vient plus tard, sous la forme d’un renvoi d’ascenseur de ladite « connaissance ». De son passage chez un employeur japonais, Michel a retenu une devise : « un client satisfait, ce sont deux clients potentiels supplémentaires. Mais un client mécontent, ce sont automatiquement sept clients de perdu ! ».

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