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Le conteur des vignes
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Publié le 20/12/2016
Le vignoble alsacien est une terre de vins mais aussi de légendes, aujourd’hui presque totalement oubliées. Stéphane Herrada les met en scène pour mieux les raconter.
« Mon métier ? Mais c’est de raconter des histoires ! ». Même s’il part d’un grand éclat de rire en répondant, Stéphane Herrada dit vrai. Cela fait un peu plus de dix ans qu’il a fait une croix sur sa carrière dans l’agro-alimentaire pour lui préférer ce qu’il n’envisageait jusque-là que pour occuper ses loisirs. « Depuis mes années de lycée, j’ai toujours fait beaucoup de théâtre. Je suis membre de plusieurs associations de théâtre et de conteurs amateurs. Le conte m’a bien parlé. Et comme je ne pouvais pas galoper en permanence sur deux fronts, j’ai tenté d’être conteur » glisse Stéphane. Le cadre de la ferme lui semble le plus indiqué pour démarrer. « Il se prête bien aux contes et aux légendes » dit Stéphane. Pendant un été, il s’imprègne de cette vie en se rendant régulièrement un ou plusieurs jours par semaine dans cinq exploitations de la vallée de Saint-Amarin. Il y prend note des indications qui lui servent ensuite à construire un spectacle mêlant la vie des paysans de montagne aux légendes des environs. Le succès est au rendez-vous. En 2006, Stéphane joue dans d’autres vallées haut-rhinoises et dans les Vosges. Notre conteur est lancé ! Stéphane produit ses spectacles de A à Z. Il travaille le plus souvent un thème par an. Il trouve son inspiration dans une quinzaine d’ouvrages anciens, parfois traduits de l’allemand, et d’autres plus contemporains traitant du légendaire alsacien. Il lui arrive d’emprunter un personnage et une trame à une histoire et de « rhabiller » le tout autrement. Avec lui dès lors, les lutins, les géants, les sorcières, les fées, les animaux fabuleux, prennent vie et corps. Stéphane crée un monde, son monde. « Je répète à haute voix chez moi. La musique de mes propres mots doit me plaire. Devant le spectateur, je refais le film de mon histoire et je raconte ce que je vis. J’utilise souvent les mêmes mots. Mais ils peuvent changer d’une fois sur l’autre. Il y a un espace de liberté dans le récit. Ce n’est pas la restitution d’un texte comme au théâtre. Je me place dans la situation du témoin, même fictif de la légende, comme je l’ai vue. Cela me donne du crédit et fait que les spectateurs y adhèrent » explique-t-il. Quand, dans son public, un enfant se retourne pour voir la personne imaginaire dont il parle, Stéphane sait qu’il tape dans le mille… Le dragon de Turckheim La vigne et le vignoble fournissent leur petit lot de légendes à Stéphane. Connaissez-vous celle de Bacchus ? Ayant ramassé une jeune plante, en réalité un plant de vigne, il la plante successivement dans un os d’oiseau, dans un os de lion et dans un os d’âne. Voilà pourquoi celui qui en boit le vin est d’abord gai comme un pinson, puis fort comme un lion et à la fin entêté comme un âne ! Il y a plus local. Jadis les vignes alsaciennes étaient parcourues par le Schellemannala, le petit lutin aux grelots. En les faisant sonner, il éloignait l’orage, la grêle, le gel de printemps et contribuait finalement à ce que la vendange soit abondante. À Gueberschwihr, c’est le diable du Schrankenfels qui hantait les esprits. Deux copains d’enfance en quête de fortune apprennent d’un sorcier comment dénicher un trésor. En le découvrant au pied des ruines du château, ils aperçoivent le diable. Effrayés, ils brisent le vœu de silence qui leur avait été imposé et le coffre disparaît. Mais la légende la plus emblématique du vignoble reste celle du Brand à Turckheim. Car le sang du dragon qui y a été vaincu en a rendu la terre fertile ! Stéphane Herrada ne court pas l’Hexagone, mais s’adresse à tous les publics. « On aime me classer dans la rubrique jeune public, mais mes histoires ne sont pas que pour les enfants. D’ailleurs, de plus en plus d’adultes qui viennent avec leurs enfants, reviennent sans eux » précise-t-il. Le conteur se produit ainsi dans des écoles, mais aussi dans des bibliothèques, sur des domaines viticoles, devant des groupes de quinze à cinquante personnes. « Je veux travailler sur le légendaire du territoire sur lequel je vis. La vigne et le vin sont une thématique logique » confie-t-il. En salle, Stéphane a un penchant pour la veillée. Il capte alors son public pour une bonne heure. À l’extérieur, il aime les ballades contées dans le vignoble, sur deux heures avec des arrêts de dix minutes et une dégustation. « L’idée est de se poser pour raconter trois à quatre histoires, de permettre aux gens de respirer autrement et en même temps de découvrir le milieu viticole » indique Stéphane qui a déjà conté ses histoires à la cave du Vieil Armand à Wuenheim en 2014 et au domaine de l’école du lycée de Rouffach en 2015. Investir un caveau, une cave lui va comme un gant. Un tel lieu aide à recréer l’ambiance souvent sombre des contes et légendes. Et quand Stéphane Herrada vous dit qu’il aime vous raconter des histoires, il faut le prendre au mot. Et l’écouter !












