Technique

Publié le 24/02/2023

L’année 2022 a été chaude, tant d’un point de vue agronomique que syndical. Fabien Metz, président de la commission environnement et protection des ressources de la Chambre d'agriculture Alsace, et Patrice Denis, conseiller irrigation du même organe, en ont dressé le bilan lors d’une réunion destinée aux irrigants, mercredi 8 février à Ebersheim, alors que, déjà, le spectre d’une nouvelle sécheresse se profile, les effets de l’absence de pluies efficaces depuis plusieurs semaines se faisant sentir.

L’année 2022 a été « la plus chaude jamais enregistrée en France », pose Patrice Denis, qui précise qu’en termes de somme de températures, « 2022 est proche de 2003 ». Autres caractéristiques : un ensoleillement abondant et un déficit de pluviométrie qui a atteint 25 %. Les précipitations ayant été très inférieures aux besoins en eau des cultures, il a donc fallu compenser ce manque d’eau par de l’irrigation. Mais, dès le 1er août, un certain nombre de départements français étaient placés en arrêté sécheresse, donc avec l’impossibilité pour les agriculteurs de prélever l’eau en rivière pour irriguer les cultures. Heureusement, la campagne d’irrigation s’est arrêtée tôt, « le 15 août ». Et heureusement aussi, « le matériel d’irrigation a évolué ». Mais tout de même, la campagne d’irrigation a été « coûteuse et compliquée ». Améliorer la réalimentation de la nappe En plus des ETP élevées qui ont mis la pression sur l’irrigation, la campagne a aussi été marquée par la hausse du coût de l’énergie, des intrants, et la baisse du prix des céréales, pointe Fabien Metz. Durant cet été qui a été chaud et sec pendant très longtemps, l’irrigation a parfois été présentée, et perçue, comme du gaspillage de la ressource en eau. Fabien Metz rappelle, à un auditoire convaincu, que « l’irrigation sécurise la production, ainsi que la qualité des aliments et la souveraineté alimentaire ». Dans la fournaise estivale, les champs irrigués ont en outre fait office d’îlots de fraîcheur. Et puis « l’eau absorbée par les cultures entre dans un cycle naturel et permet de régénérer de la pluie, comme une forêt », poursuit Fabien Metz, qui l’affirme donc : « L’irrigation, ce n’est pas du gaspillage. » Reste que la profession doit « s’opposer » à une vision « environnementaliste » de l’utilisation de l’eau, qui conduit à une volonté de restreindre les volumes alloués à cette fonction, à celle de mettre en place des zones de restriction des prélèvements dans la nappe autour des cours d’eau phréatiques… « Un projet d’arrêté cadre interdépartemental, pris par le préfet, avec des mesures de gestion de l’eau évoluant en fonction du niveau de sécheresse, avec quatre niveaux d’alerte correspondant chacun à des mesures adaptées, est dans les tuyaux », informe Fabien Metz. L’objectif de ce dispositif est de « renforcer et améliorer la gestion des sécheresses, notamment pour que les cours d’eau ne soient jamais à sec ». Il inclut donc aussi des mesures de restriction pour les industriels. Pour les prélèvements dans les cours d’eau, a priori, pas de changement. Mais pour les prélèvements dans la nappe, « des discussions sont en cours ». Autre sujet d’actualité : pour réaliser de nouveaux forages en zone humide remarquable, il convient d’abord de prouver qu’ils n’auront pas d’impact sur la nappe et la zone humide. « Pour l’instant, cela revient à faire appel à des bureaux d’études pour réaliser des mesures d’impacts. Nous militons pour une simplification des démarches, en se fondant sur un logigramme et la cartographie des sols d’Alsace », indique Fabien Metz. « Ce sont des sujets compliqués », euphémise-t-il. D’où l’importance que la profession agricole soit efficacement représentée dans les instances qui gèrent la ressource en eau. Notamment pour faire passer le message que, limiter les prélèvements, sans améliorer la réalimentation de la nappe revient à donner des coups d’épée dans l’eau.

Agriculture de conservation et eau, journée BASE à Obernai

Des systèmes mieux adaptés aux effets du changement climatique

Publié le 21/02/2023

« Le changement climatique est une réalité qui a des conséquences hydrologiques majeures », a rappelé Lionel Alletto, directeur de recherche à l’Inrae, lors de la journée BASE, à Obernai. Le chercheur, qui a scruté la dynamique de l’eau, a décelé plusieurs leviers actionnés en agriculture de conservation (AC), permettant de favoriser l’infiltration et la rétention de la précieuse ressource.

S’adapter aux événements climatiques pluvieux extrêmes, aux sécheresses et canicules, qui jalonnent de plus en plus souvent les saisons, demande d’actionner plusieurs leviers. L’AC, qui s’appuie sur les principes suivants : le non-travail du sol, la présence de cultures intermédiaires et la rotation des cultures, est propice à la mobilisation de ces différents leviers. Le chercheur de l’Inrae, Lionel Alletto, qui a ouvert la journée BASE en visioconférence, en compte une dizaine. Ils favorisent l’infiltration et la rétention de l’eau dans des sols agricoles préservés, l’objectif étant, bien sûr, de produire. Le premier levier consiste à réduire l’énergie cinétique des pluies, donc le lessivage des sols, l’érosion. Pour ce faire, un couvert végétal à la surface du sol et/ou un mulch sont tout à fait appropriés. Des études scientifiques prouvent que 4 t/ha de résidus stoppent tout ruissellement et toute érosion, quand, sur un sol nu, l’eau « fuit » à 45 %, entraînant 12 t/ha de terre avec elle. Pour que l’eau s’infiltre au mieux dans la terre (levier n°3), Lionel Alletto conseille de « stabiliser les agrégats » (levier n°2) et, pour cela, d’accroître les teneurs en carbone des sols, « surtout en surface » ! Les capacités d’infiltration (levier n°3) sont encore augmentées par le non-travail du sol, favorisé lui, par cette teneur en carbone augmentée. « Plus le sol est dense, portant, plus les capacités d’infiltration sont grandes, puisqu’il y a plus de microporosité », souligne Lionel Alletto. Comme dans une forêt. Le phénomène est étudié, depuis les années 1990, relève le chercheur, exemples à l’appui. L’agroécologie comme levier Les leviers 4, 5 (pour faire face aux pluies diluviennes), 6, 7 et 8 (pour supporter les sécheresses) ne sont pas l’apanage de l’AC. Dans tous les systèmes, ils sont déjà ou peuvent être actionnés. Ils consistent à recréer des ruptures de pente, réduire la longueur des parcelles (levier n°4) ; maintenir ou réintroduire des infrastructures agroécologiques dans et en périphérie des parcelles (haies, agroforesterie, bandes enherbées, etc.) (levier n°5) ; reconcevoir des systèmes de culture plus diversifiés, avec des cultures moins consommatrices ou plus efficientes dans l’utilisation de l’eau (la voie génétique est privilégiée) (levier n°6) ; adapter les itinéraires techniques (opter, par exemple, pour la stratégie d’esquive, qui consiste à décaler les stades phénologiques les plus sensibles au déficit hydrique, souvent la floraison, par le choix de variétés précoces ou de semis anticipés) (levier n°7) et maintenir les sols couverts (par un végétal vivant ou un mulch) (levier n°8), ce dernier levier favorisant autant la rétention de l’eau dans le sol que son absorption. Surmonter une sécheresse nécessite d’améliorer la rétention en eau des sols (levier n°9) et donc de remplir le « réservoir utilisable » du sol, qui représente la quantité d’eau maximale que le sol peut contenir et restituer aux racines pour la vie végétale, et qui dépend de la texture de la terre, de la teneur en éléments grossiers et de la profondeur du sol. Lionel Alletto observe que les successions culturales modifient, à moyen terme, la réserve en eau utile des sols. Alterner cultures et prairies semble, d’après des expériences de terrain, la meilleure voie pour retenir l’eau et la rendre disponible, jusqu’à 1 m sous la surface. Conjugué au non-labour et à la couverture des sols permanente qui amène encore de la matière organique, comme préconisé en AC, cette rotation fait des merveilles : photos à l’appui, montrées par le chercheur. Par contre, irriguer en hiver pour augmenter la réserve utile lui semble vain, puisque les besoins se font sentir en été et que certaines cultures n’apprécient pas l’eau, en hiver. Des champignons amis Le dixième levier à actionner pour s’adapter au changement climatique consiste à améliorer l’alimentation hydrominérale des plantes. Se basant sur les récents travaux d’Arthur Maes (2018-2021), Lionel Alletto relève qu’en AC, la mycorhization est plus importante, sans doute due à la couverture des sols. Cette mycorhization, des racines de la plante, permet une meilleure absorption de l’eau, notamment car les racines prospectent plus. Lionel Alletto conclut son exposé par une synthèse de ses recherches. Selon lui, les systèmes agroécologiques, tels ceux potentiellement développés grâce à l’AC, peuvent permettre d’améliorer ou de restaurer plusieurs fonctions écosystémiques : la rétention (+ 5 à 12 %) et l’infiltration d’eau (x 1,5 à 5), l’atténuation des effets du changement climatique (par stockage de carbone, notamment), l’activité biologique et microbiologique ; de maintenir ou d’améliorer les performances économiques des exploitations agricoles (notamment par une moindre dépendance aux intrants) et de réduire certains impacts environnementaux (érosion, lixiviation de nitrate, etc.). Cependant, l’utilisation des pesticides demeure un talon d’Achille, notamment en AC, remarque-t-il, quant à la gestion qualitative de l’eau. Pour que les fonctions et services suscités s’améliorent, le chercheur a identifié un objectif prioritaire : accroître les quantités de matières organiques des sols afin de bonifier le couplage des cycles du carbone, de l’azote et de l’eau.

Détection de métabolites de produits phytosanitaires dans l’eau potable

Un feuilleton à rebondissements

Publié le 21/02/2023

L’année dernière, plusieurs collectivités ont dû demander des dérogations pour distribuer une eau non conforme sur le paramètre des pesticides. Des dérogations qui se sont par la suite avérées inutiles, mais qui ont jeté le doute sur la qualité de l’eau potable et la confusion dans l’esprit de consommateurs déjà prompts à faire de l’agriculture le bouc émissaire de la pollution, multifactorielle, de son environnement. Dernier épisode de ce feuilleton : l’annonce par l’Anses de retirer les produits à base de s-métolachlore.

Le point de départ de ce feuilleton est la mise à jour de la liste des paramètres mesurés dans l’eau potable par l’Agence régionale de santé (ARS), suite à la parution des résultats de l’inventaire de la qualité des eaux souterraines par l’Aprona, en 2017. Il avait révélé de nombreuses détections de produits phytosanitaires et de leurs métabolites dans les eaux souterraines. Un nouveau contrôle sanitaire a été mis en place à partir de janvier 2021. Les premiers résultats ont été confirmés par d’autres analyses, qui ont mis en évidence des traces de métabolites de s-métolachlore et de chloridazone dans l’eau distribuée au robinet de certaines communes alsaciennes. À noter que le métolachlore est encore en vente mais est bien moins utilisé aujourd’hui qu’il y a 20 ans. Quant à la chloridazone, elle est retirée du marché. Pour comprendre la suite des événements, « il faut bien avoir en tête que le seuil réglementaire de potabilité, fixé à 0,1 µg (microgrammes) de molécule active ou de métabolite par litre d’eau, est purement réglementaire et a une vocation de surveillance. Il n’a rien à voir avec une quelconque toxicité ou risque pour la population. Le risque sanitaire, lui, est représenté par la Vmax (valeur maximale) lorsqu’elle est connue. Jusqu’à récemment, elle était de 510 µg/l pour le métolachlore ESA, soit 5 100 fois plus que la norme réglementaire », explique Nathalie Brobeck-Allard, cheffe de service Agronomie Environnement à la Chambre d'agriculture Alsace (CAA). À noter que lorsque la Vmax n’est pas encore définie par l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses), les départements et régions appliquent des valeurs approchées transitoires très différentes : « 0,1 µg/l, 0,3 µg/l dans le Grand Est, beaucoup plus en Bretagne, ce qui pose question… », pointe Nathalie Brobeck-Allard. Des dérogations soumises à obligations Or, « les teneurs mesurées dans l’eau potable allaient de 0,1 à 2 µg/l, le plus souvent de 0,2 à 0,8 µg/l ». Si le risque sanitaire était, a priori, négligeable, le seuil de 0,1 µg/l pour l’eau potable distribuée était effectivement dépassé, ce qui exposait les distributeurs ne respectant pas les normes réglementaires à des actions judiciaires, à des refus de payer des factures… Pour se protéger, les distributeurs peuvent demander à la préfecture une dérogation pour distribuer une eau non conforme aux normes réglementaires sur le paramètre des pesticides. Cette dérogation est un arrêté préfectoral, qui passe donc devant le Conseil départemental de l’environnement et des risques sanitaires et technologiques (Coderst). Valable uniquement pour 3 ans et renouvelable une seule fois, elle implique des conséquences en termes de communication auprès des citoyens et de plans d’action. Le distributeur d’eau doit notamment communiquer sur la situation auprès de ses abonnés, mettre en place un volet curatif, comme une dilution de l’eau ou son traitement aux charbons actifs, et un volet préventif, qui permette de protéger et reconquérir la qualité de la ressource en eau. Volet préventif qui peut donc avoir des répercussions sur l’agriculture locale. Or à l’heure actuelle, « la profession n’a pas été associée, et nous ne savons pas s’il est prévu de mettre en œuvre des plans d’action, ni s’ils sont écrits, ni si les collectivités vont proposer un calendrier et une méthode pour les mettre en place, ni s’ils prendront la forme de recommandations ou d’obligations, d’interdictions », informe Nathalie Brobeck-Allard. Le risque de toxicité des métabolites revue à la baisse Dans le même temps, Syngenta, qui commercialise le s-métolachlore, a émis, en décembre 2021, la recommandation de ne pas appliquer cette molécule sur les aires d’alimentation de captages prioritaires. Et l’Anses a fixé de nouvelles conditions d’emploi pour les herbicides à base de s-métolachlore : ne pas dépasser la dose de 1 000 g/ha/an et ne pas appliquer sur parcelles drainées en période d’écoulement des drains. Enfin, le 30 septembre 2022, un nouvel avis de l’Anses est paru et a reclassé en métabolites non pertinents, cette fois d’après des tests biologiques robustes, et non par défaut (c’est-à-dire par manque de données), les principaux métabolites de la matière active. Il en résulte que le seuil des 0,1 µg/l ne s’applique plus, et que c’est le seuil de vigilance, fixé à 0,9 µg/l qui doit s’appliquer. Par conséquent, bon nombre de dérogations accordées en 2022 ne sont plus nécessaires et devraient donc être abrogées. Suite au nouvel avis de l’Anses, moins de cinq unités de distribution d’eau potable seraient concernées par des dépassements du seuil de vigilance de 0,9 µg/l pour des métabolites de produits phytosanitaires en Alsace. Reste que ces péripéties sont arrivées peu ou prou au même moment que les bons résultats du partenariat Ermes 2018-2022 (lire aussi en pages 13 à 16), ce qui a eu tendance à invisibiliser les efforts qui ont été faits et leurs résultats. Reste aussi que l’agriculture a une nouvelle fois été désignée comme le coupable idéal dans un procès où le banc des accusés devrait compter bien d’autres suspects, à commencer par les consommateurs d’eau potable eux-mêmes, générateurs de micropolluants. Ce feuilleton se termine, à l’heure où nous mettons sous presse, par l’annonce faite par l’Anses d’engager la procédure de retrait des principaux usages des produits phytopharmaceutiques à base de s-métolachlore.

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