Christophe Diss, agriculteur à Landersheim, est en quête d’autonomie alimentaire et protéique pour son troupeau. C’est pourquoi il a introduit les cultures associées, de graminée et de légumineuse, dans ses rotations. Afin d’améliorer la valeur alimentaire du mélange, il le fait toaster par le moulin Burggraf-Becker. Témoignage.
Christophe Diss gère son exploitation, l’EARL du Buebelskraut - certifiée bio depuis avril 2020 - avec pour objectif l’autonomie alimentaire et protéique du troupeau. Un objectif qu’il cherche à atteindre en actionnant des leviers zootechniques (lire en encadré) et agronomiques. Il a notamment introduit les cultures associées dans ses rotations. Elles sont toujours constituées d’une graminée et d’une légumineuse. Soit de l’orge d’hiver deux rangs (Séduction ou Bastille) et du pois protéagineux d’hiver (Balltrap). Ou du triticale et une féverole d’hiver, Diva ou Hiverna. Des associations que Christophe Diss a choisies parce qu’elles sont « simples à gérer, que les maturités sont synchrones, mais aussi pour leur potentiel de rendement et leur facilité de triage. » Les associations reposent toujours sur le même principe : 80 % de la dose pure du protéagineux et 40 % de la dose pure de la céréale. « Le pois protéagineux est très différent du pois fourrager. Son gros intérêt est qu’il ne verse pas la culture, contrairement au pois Arkta, souvent associé au triticale. Idem pour la fèverole avec le triticale : la verse est rare et ne se produit qu’en cas de très fort reliquat azoté », précise Christophe Diss.
Les cultures associées ont été introduites dans trois systèmes rotationnels, gérés en non-labour. Dans les terres à maïs, après deux années de prairie temporaire, viennent deux années de maïs grain avec une interculture de seigle et de pois fourrager. Après le second maïs, l’association féverole-triticale est semée à la volée, avec une fraise, dans les pailles de maïs. Vient ensuite l’association pois-orge, avant le retour de la prairie temporaire, semée en sous couvert de l’association « quand c’est possible », précise l’agriculteur. Toujours dans les bonnes terres, il a construit une autre rotation pour couvrir les besoins de l’élevage avec une ration la plus autonome possible. Cette fois, les deux années de prairie sont suivies par un blé, dans lequel est semé un trèfle incarnat en interculture, suivi par un maïs. L’association féverole triticale est semée dans les pailles du maïs. Elle est suivie par l’association pois orge, avant le retour de la prairie temporaire. Dans les argiles superficielles sur marne, la faible réserve utile n’est pas propice au maïs, qui a donc été abandonné, Christophe Diss avait commencé par une succession blé, association pois-orge puis association féverole-triticale. « Mais cette succession de trois pailles installe le cycle du vulpin. J’ai donc décidé de la casser avec une association entre un sorgho multicoupe BMR, du tournesol, et du trèfle d’Alexandrie, avec un peu de luzerne semée en simultané pour commencer son installation dans les argilo calcaire », décrit Christophe Diss. Ce troisième système est donc le suivant : deux ans de prairie temporaire suivis par un blé, puis l’association pois-orge, suivie d’un trèfle incarnat en interculture, récolté ou pas au printemps. Vient ensuite le sorgho associé au tournesol et à la luzerne, suivi par l’association féverole triticale, et le retour de la prairie temporaire, semée dans la luzerne qui reste en place, quand les conditions de post-récolte le permettent. En semis de prairie tardif, une prairie à base de trèfle violet, RGA, RGH est semée simultanément avec un peu de céréales pour maximiser la première coupe.
Stabiliser, hygiéniser, améliorer
Dans ce système, il n’y a plus que le blé qui est vendu. Le reste des cultures sert à alimenter le bétail, ce qui suffit presque à atteindre l’autonomie en fourrage, en énergie et en protéine. La ration typique d’une laitière jersiaise se compose d’un mélange de 4 kg de céréales (2 kg de maïs et 2 kg de cultures associées toastées), auquel s’ajoute de l’ensilage d’herbe. En allant au robot, les vaches reçoivent encore de 1 à 3 kg de ce mélange de céréales, et en moyenne 1 kg/vache/jour de graines de soja toastées, le seul ingrédient qui n’est pas produit sur la ferme. Ainsi nourries, les vaches de Christophe Diss produisent 23 kg de lait brut par jour, avec un TB de 52 et un TP de 39. « On vise à ne pas utiliser de maïs ensilage, sauf si cela devenait nécessaire après plusieurs années de sécheresse. Car, en agriculture biologique, corriger le défaut de protéine de la ration peut coûter cher. Idem en énergie, si le stade de récolte de l’herbe est raté, commente Christophe Diss. D’ailleurs, en bio, comme en conventionnel, la qualité des fourrages et le rendement sont essentiels. »
Depuis 2018, année où il a introduit les cultures associées dans son assolement, Christophe Diss a toujours obtenu 50 q/ha de rendement de produit rendu après toastage. Il y a quelques jours, il a rentré une association pois-orge à 64 q/ha. Mais les associations présentent quelques inconvénients. Par exemple, la proportion entre la céréale et la légumineuse dans le produit fini est très fluctuante. Et il peut y avoir des adventices qui se développent dans le mélange. Le toastage est donc précédé de phases de nettoyage et de tri réalisées au moyen d’un nettoyeur séparateur. « Moins il y a d’impuretés, meilleur est le résultat, car la chaleur circule mieux. D’où l’importance aussi de soigner les rotations afin que les cultures arrivent les plus propres possibles au moulin », indique Jean-Yves Welsch, du moulin Burggraf-Becker, situé à Dossenheim-sur-Zinsel, qui toaste les cultures associées de Christophe Diss. « Le fait de cuire les graines à 70 °C permet de les stabiliser, donc de garantir leur capacité à être conservées. En outre, les valeurs alimentaires sont significativement améliorées », souligne Jean-Yves Welsch. Le toastage augmente notamment les PDIA et PDIE, et améliore l’efficacité énergétique de l’aliment. Le toastage présente d’autres avantages : il hygiénise l’aliment, inhibe les facteurs antinutritionnels et la faculté germinative des graines, notamment d’adventices. L’amidon est gélatinisé, ce qui permet d’augmenter les quantités dans les rations sans risquer l’acidose.
Toastage simultané
Au départ, les grains de la céréale et du protéagineux étaient séparés et seules les graines de protéagineux étaient toastées, ce qui exigeait pas mal de logistique. Jusqu’à l’an dernier, où les conditions météorologiques n’ont pas permis de récolter dans de bonnes circonstances. « J’ai pris la décision de récolter alors que le mélange était encore trop humide, et après concertation avec la minoterie. » Comme en plus les adventices restaient vertes dans le mélange, une opération de sauvetage a été réalisée : tout a été toasté en même temps, avec succès. Pour mener à bien le toastage combiné des deux espèces, « le toasteur est calé sur les protéagineux, tout en vérifiant que les céréales ne brûlent pas, puis il faut maintenir une température maîtrisée et régulière pendant un certain temps », rapporte Jean-Yves Welsch.
Suite au nettoyage et au toastage, environ 8 % du produit livré est perdu (eau, déchets de tri). La prestation du moulin est donc facturée à la quantité de produit sec livré, à raison de 60 €/t de produit rendu. Actuellement, le moulin toaste environ 500 t/an de graines pour une quarantaine de clients. Suite aux bons résultats du toastage combiné de cultures associées, le prestataire souhaite encourager cette technique : « Les cultures associées garantissent de récolter quelque chose, par rapport à un soja seul, dont les rendements sont aléatoires en fonction des années », pointe Jean-Yves Welsch. « Nous élaborons aussi des aliments pour gaver les palmipèdes gras à base de graines toastées, ce qui permet de diminuer le temps de gavage. Ou encore des aliments premier âge pour les porcs, afin de réduire le risque de maladies lorsque les animaux y sont le plus sensibles », ajoute-t-il. À noter encore que le toasteur fonctionne à l’énergie électrique, ce qui bannit le risque de dioxine.
Christophe Diss conclut : « Fournir des solutions de valorisation des aliments fermiers constitue un réel atout et devrait s’imposer aux fournisseurs de solutions pour les élevages, au même titre que le tri et le nettoyage de produits céréaliers complexes. Je constate un défaut de ce type de services et de savoir-faire dans nos filières. C’est un sujet que nous évoquons souvent en Cuma. Car c’est un levier pour favoriser l’innovation agroécologique dans nos fermes, et développer des solutions agronomiques à bas niveau d’intrants. C’est aussi une des conditions pour atteindre l’autonomie en protéine. Enfin, c’est un enjeu de souveraineté alimentaire. »