Manifestation devant le Parlement européen à Strasbourg
« Restaurer la nature sans les agriculteurs, ce n’est pas possible »
Manifestation devant le Parlement européen à Strasbourg
Publié le 12/07/2023
À l’initiative du Copa-Cogeca*, environ 300 agriculteurs européens ont manifesté mardi 11 juillet devant le Parlement européen à Strasbourg contre le projet de loi sur la restauration de la nature et la directive IED. Deux textes soumis au vote des députés européens cette semaine. Malgré l’opposition des syndicats adhérant au Copa-Cogeca et d’une partie des députés, le Parlement européen a adopté le premier texte. En revanche, l’élevage reste exclu de la directive sur les émissions industrielles.
« Certains imaginent restaurer la nature sans les agriculteurs, contre les agriculteurs, contre l’avis des agriculteurs, ce n’est pas possible. » Juchée sur le plateau d’une remorque servant de tribune, Christiane Lambert, présidente du Copa, s’adresse aux agriculteurs réunis devant le Parlement européen de Strasbourg, des adhérents aux syndicats membres de l’organisation. Ils sont autour de 300, venus principalement du Bas-Rhin - avec une cinquantaine de tracteurs - et du Bade-Wurtemberg voisin, mais en tout, ce sont 20 pays qui sont représentés. Mobiliser autant d’agriculteurs en pleine période de moisson, c’est déjà un succès, se réjouit Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin et vice-président de la FNSEA. Le Copa-Cogeca et les organisations affiliées ont appelé à se rassembler à la veille du vote sur deux textes décisifs : la proposition de loi sur la restauration de la nature et la directive IED sur les émissions industrielles. « Descendante, punitive et sans budget » L’objectif du premier texte est de restaurer au moins 20 % des zones terrestres et marines dégradées en Europe d'ici 2030. En le présentant, voici un peu plus d’un an, la Commission avait expliqué « vouloir ramener la nature dans tous les écosystèmes, depuis les forêts et les terres agricoles jusqu’aux écosystèmes marins, d’eau douce et urbains ». Selon ce projet, des objectifs juridiquement contraignants devaient s’appliquer à chaque État membre, en complément de la législation existante. « Au Copa, nous sommes favorables à la restauration de la nature, mais nous ne pouvons pas le faire avec cette loi car elle est descendante, punitive et sans budget », affirme la présidente du Copa en développant ses arguments, mi en anglais, mi en français. « Descendante car les agriculteurs, les organisations et les députés sensibles aux questions agricoles n’ont pas été assez écoutés. Il est demandé aux agriculteurs de faire plus, mais sans budget, c’est impossible. Si nous n’atteignons pas les objectifs, nous devrons payer, qui accepterait une mauvaise loi comme celle-là ? Personne. » Encouragés par Christiane Lambert, les manifestants scandent le slogan, qui servira de refrain tout au long de la manifestation : « Nature restauration, yes we can. Nature restauration law, no we can’t** ». La présidente du Copa dénonce « l’addition des textes » qui sont autant de contraintes supplémentaires pour les professionnels. Et pointe un paradoxe : alors que l’agriculture européenne est « une des plus durables au monde », l’Union européenne négocie des accords commerciaux qui conduiront à importer davantage de produits agricoles dans l’UE. « Comment pouvons-nous accepter d’importer des produits qui ne respectent pas les mêmes règles que les nôtres ? Toujours plus vert en Europe et des frontières toujours plus ouvertes, ce n’est pas tenable. C’est la fin de très nombreuses fermes », assure Christiane Lambert, qui appelle au rejet du projet de loi sur la restauration de la nature. « Nous voulons un nouveau texte, nous voulons travailler avec la nature, avec les évolutions qui vont nous permettre de trouver des solutions. Nous sommes pour l’innovation, pour le progrès, pour la biodiversité mais ce texte doit être revu », dit-elle, en écho aux propos introductifs de Franck Sander. « Qu’on n’affaiblisse pas l’élevage » Hervé Lapie, secrétaire général de la FNSEA, enchaîne sur la directive IED sur les émissions industrielles. Celle-ci prévoit de soumettre à autorisation les élevages à partir de 150 UGB chez les bovins et d’abaisser les seuils en volailles et en porcs (40 000 places actuellement dans les élevages de poules pondeuses ; 2 000 places de porcs charcutiers ou 750 places de truie dans les élevages porcins). Hervé Lapie réclame un « statu quo » sur le sujet « pour qu’on n’affaiblisse pas encore une fois l’élevage en France et en Europe. L’enjeu, c’est le maintien de la production », affirme le secrétaire général de la FDSEA, qui rappelle la part déjà très importante prise par les importations en France : jusqu’à 50 % de la viande ovine. « Produire doit redevenir un mot noble », scande Hervé Lapie, qui y voit aussi une garantie pour la souveraineté alimentaire des 500 millions de consommateurs européens. Plus largement, il appelle à « redonner une vision, un projet » aux agriculteurs, afin d’assurer le renouvellement des générations et le développement économique des territoires ruraux. En Europe, les conditions d’élevage sont déjà « les plus élevées au monde », renchérit Jean-Michel Schaeffer, président de la Confédération française de l'aviculture. Ce texte va ajouter de la bureaucratie et alourdir les coûts de production, prédit-il en dénonçant « une politique irresponsable et mortifère » conduisant à une perte de souveraineté alimentaire. Dominique Fayel, président d’un groupe de travail consacré à l’élevage au Copa-Cogeca, pointe du doigt « l’hypocrisie et le dogmatisme » consistant à ratifier des accords commerciaux avec des pays tiers dont les produits « ne respectent pas le quart du dixième de ce qui nous est imposé ». Alors que de l’autre côté du pont, les organisations écologistes livrent une vision diamétralement opposée, plusieurs députés européens sont invités à s’exprimer. Norbert Lins (PPE, Allemagne), Alexandre Bernhuber (PPE, Autriche), Asger Christensen (Renew Europe, Danemark) s’opposent au projet de loi sur la restauration de la nature qui, selon eux, ne reconnaît pas les efforts déjà réalisés par les agriculteurs en matière de biodiversité et risque de créer davantage de bureaucratie. Anne Sander (PPE, France) dénonce un projet inspiré par l’idéologie et par « le modèle de la décroissance » : « la production n’est pas un gros mot. Nous devons mieux produire certes, mais continuer à produire. Nous avons cette responsabilité d’assurer la sécurité alimentaire en Europe. » Ses collègues Elsi Katainen (Renew Europe, Finlande) et Marlene Mortler (PPE, Allemagne) approuvent, alors qu’un député européen néerlandais, seule voix divergente, motive son choix par la volonté de faire barrage à l’agriculture industrielle et appelle à « un Egalim européen » permettant de mieux rémunérer les agriculteurs pour les efforts de restauration de la nature. « Nous défendons toutes les agricultures », objecte Christiane Lambert. Vice-président du Copa et président du syndicat irlandais Ifa (Irish farmers’association), Tim Cullinan, Lode Ceyssens, président du Boerenbond flamand, Joachim Rukwied, président du DBV (deutscher Bauernverband), tous expriment leur rejet des textes soumis au vote du Parlement européen. Produire dans le respect de la biodiversité, c’est le souhait des jeunes agriculteurs, dont la voix est portée par un jeune Néerlandais et par Yannis Baltzer, président des Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin. Le lendemain de la mobilisation, mercredi 12 juillet, le Parlement a voté la loi sur la restauration de la nature à 336 voix pour, 300 contre et 13 abstentions. Le texte a néanmoins été largement amendé.












