Dégats de corvidés dans le Haut-Rhin
Agir collectivement contre la « marée noire »
Dégats de corvidés dans le Haut-Rhin
Publié le 31/12/2021
Les agriculteurs haut-rhinois s’inquiètent de l’invasion de corbeaux et de corneilles dans leurs parcelles. Leur surpopulation occasionne d’énormes dégâts dans les cultures agricoles des campagnes, mais aussi de vrais problèmes de salubrité publique dans les villes. Pour y remédier, la profession souhaite mobiliser élus, collectivités, services de l’État et associations pour mettre en œuvre des solutions « communes » et « durables » face un problème qui ne cesse de croître au fil des ans.
Une marée noire s’abat sur le Haut-Rhin. Année après année, les populations de corvidés vont en grandissant, occasionnant au passage des dégâts de plus en importants sur les cultures agricoles. En juin 2020, le secteur de la Porte du Ried, à côté de Colmar, s’était retrouvé au centre de toutes les attentions suite aux ravages continus des corbeaux nichés dans le quartier du Ladhof, à quelques kilomètres de là. Près de 17 000 euros de dégâts sont estimés par un expert dépêché sur place par la FDSEA du Haut-Rhin sur les parcelles de sept agriculteurs. En parallèle, le syndicat majoritaire alerte l’État, la ville de Colmar et Colmar Agglomération sur la nécessité d’agir, et vite. L’appel est entendu : au printemps 2021, trois chasseurs du ban dégainent leurs fusils, les louvetiers sont mobilisés par la préfecture, des arbres sont élagués et des nids sont détruits par l’ONF. Une grande opération « coup de poing » qui porte ses fruits : seuls 2 à 3 hectares ont dû être resemés cette année autour d’Holtzwihr contre une vingtaine en 2020. La directrice de la FDSEA 68, Christelle Jamot, s’en félicite : « On a réussi à mettre fin à la pression dans ce secteur, ou presque. Il reste malheureusement des endroits à Horbourg-Wihr où la pression reste forte. Ce qui confirme que ces oiseaux aiment bien se concentrer sur des parcelles en particulier. » Yves Jauss les a filmés début décembre et a partagé la vidéo sur les réseaux sociaux. L’agriculteur, ancien directeur adjoint de la Chambre d’agriculture Alsace, dresse un constat sans équivoque de la situation : « Les corvidés ont toujours fait partie du paysage. Mais depuis une dizaine d’années, il y a un développement massif des populations avec les conséquences que l’on constate sur nos cultures. Et concrètement, plus personne n’est à l’abri. Les céréaliers sont touchés comme les maraîchers. Les corvidés sont tellement nombreux qu’ils mangent tout ce qu’ils trouvent, même des semences enrobées. Il y a urgence à agir. » Pour un plan d’actions national ou européen Si cette opération a démontré une réelle efficacité localement, elle ne peut malheureusement pas suffire selon les représentants du monde agricole. « C’est un problème qui dépasse le cadre de notre profession. Des entreprises comme Liebherr sont touchées, tout comme les habitants de Mulhouse ou Colmar qui en subissent aussi les nuisances. Aucun territoire n’est à l’abri », souligne Christelle Jamot. Cette année en effet, le Sundgau, du sud de Mulhouse au Jura alsacien, a enregistré des dégâts colossaux liés aux corvidés (lire par ailleurs). Si certains ont élu domicile dans la métropole mulhousienne, d’autres ont leur quartier général à Bâle ou autour de la déchetterie de Retzwiller. « Ceci milite pour un plan d’actions qui soit plus vaste que le seul cadre départemental ou régional. Nos voisins d’outre-Rhin ont le même problème. Nous devons donc réfléchir ensemble à des solutions, pourquoi pas via un programme Interreg financé par des fonds européens », continue la directrice du syndicat. Comme avec le sanglier, les collectivités locales ont un rôle à jouer dans la régulation des populations de corvidés. « En travaillant en réseau, en sensibilisant les élus, on arrive à faire bouger les choses. Mais malheureusement, cela ne suffit pas. On le voit bien à Colmar : on a bien régulé, ça allait pendant un temps, et une nouvelle colonie de corvidés vient s’installer. Du coup, il faudrait faire cela chaque année, de mars à mai, pour protéger les semis. C’est trop restrictif. Nous sommes face à un problème qui nécessite des solutions plus poussées », continue la directrice de la FDSEA du Haut-Rhin. L’an passé, les agriculteurs de la Porte du Ried sont allés dans ce sens en essayant de « duper » l’animal : semer toutes les parcelles en même temps, effacer les lignes de semis à la herse étrille, l’effarouchement… « Le problème est que le corbeau est l’un des oiseaux les plus intelligents qui existent. Vous pouvez l’effaroucher une fois, et la fois d’après, il vous voit arriver à un kilomètre, il reconnaît votre voiture. Et s’il a vraiment faim, il creusera la terre jusqu’à ce qu’il trouve quelque chose. J’en ai déjà vu certains chercher la graine au stade quatre/cinq feuilles du maïs », témoigne Thomas Ritzenthaler, agriculteur à Holtzwihr, en première ligne en 2020 face aux attaques de corvidés. Des solutions pas ou peu adaptées Alors que faire d’autre ? La stérilisation des œufs serait une piste intéressante comme celle déjà pratiquée sur les populations de goélands qui peuplent nos littoraux. « Mais pour la Ligue de protection des oiseaux (LPO), c’est non, il ne faut pas toucher au corbeau. C’est pourtant quelque chose de plus doux que de tuer des adultes vivants avec des fusils », constate Christelle Jamot. Autre piste évoquée par des chercheurs : créer un « dortoir » où les corvidés ne pourraient pas nuire à leur entourage. « On peut envisager cela dans des régions peu denses en cultures maraîchères et céréalières. En Alsace, c’est impossible. » Pour les protecteurs des oiseaux, le principal responsable de cette surpopulation serait la « surproduction de maïs ». Il faudrait donc en produire moins. Une hypothèse balayée d’un revers de main par Thomas Ritzenthaler : « Dans notre secteur, on faisait plus de maïs il y a vingt ans qu’aujourd’hui. Et à l’époque, nous n’avions pas ces problèmes. Ce n’est pas la culture qui est en cause. Il suffit de voir les dégâts sur les choux ou les salades dans notre secteur. » Yves Jauss poursuit : « Ce qui se passe est anormal. Il y a eu un dérèglement au fil des ans. On ne chasse plus le corbeau comme avant, et il n’y a pas de prédateur naturel. » Le hibou grand-duc serait un bon candidat. « Il est quasiment inexistant chez nous. Sa réintroduction pourrait être intéressante mais probablement pas suffisante », craint Christelle Jamot. Des scientifiques avancent aussi l’idée d’intercaler une prairie à côté du champ de maïs pour détourner l’attention des corbeaux et corneilles vers de l’herbe ou de la luzerne. « Ça pourrait peut-être fonctionner avec une petite population de corvidés. Mais dans le cas présent, cela reste une mesure temporaire », fait remarquer Yves Jauss. Un frein culturel à la démocratisation de la chasse Il y aurait aussi l’option d’intensifier la chasse des corbeaux et corneilles ; les agriculteurs sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à passer leur permis dans le département face à la recrudescence de dégâts de gibier. Yves Jauss l’a fait et dispose d’une autorisation de tir. Mais là encore, c’est loin d’être facile à mettre en œuvre. « J’admire le travail que les louvetiers ont fait à Colmar car tirer sur ces oiseaux, ce n’est pas facile. Et au-delà de ça, cela reste compliqué de tirer dans des parcelles situées à côté d’habitations ou de chemins de promenade. » Christelle Jamot voit aussi un « frein » culturel à la démocratisation de la chasse dans la population agricole alsacienne. « Dans la plupart des autres régions françaises, les agriculteurs sont les chasseurs. Ils arrivent plus facilement à se protéger. Chez nous, la politique d’attribution des lots de chasse est historiquement différente. Pour beaucoup d’agriculteurs alsaciens, notamment dans le Haut-Rhin, la chasse ne fait juste pas partie de leurs missions. » Là où la profession agricole pourrait trouver des alliés, c’est sur la biodiversité de nos campagnes, elle aussi fragilisée par la surpopulation croissante des corvidés. Thomas Ritzenthaler a pu le constater quand il a vu une dizaine de corbeaux s’acharner sur un cigogneau. L’impact des corneilles est le même, voire plus important, dans la mesure où elles s’en prennent à la petite faune, comme les lapereaux, ou les oisillons des autres espèces. Des dégâts psychologiques bien réels Reste une conséquence, invisible de prime abord, mais bien réelle liée à ces attaques de corvidés : l’angoisse, mais aussi le désarroi, vécus par les agriculteurs concernés. « Maintenant, on dort mal pendant les semis. Pendant plusieurs semaines, on vit dans l’inquiétude », témoigne Yves Jauss. L’an passé, certains ont dû resemer deux ou trois fois après le passage des corvidés, certains à la fin du mois de juin. « Outre le coût de la semence qui s’accumule, il y a une perte de rendement non négligeable à l’arrivée. Ça pourrait mettre en danger des structures d’exploitation si rien n’est fait sur le long terme », analyse-t-il. Contrairement aux dégâts de sangliers, ceux imputés aux corvidés ne sont en plus pas assurables. « Il n’y a pas d’indemnisation, pas de fonds. On n’a pas de filet de sécurité. Nous sommes seuls devant ce risque », déplore Thomas Ritzenthaler. La FDSEA du Haut-Rhin ne veut de toute façon pas se résigner à mener des actions dans ce sens. Christelle Jamot le justifie clairement : « L’indemnisation ne console pas la perte. Il y a un effet sur le moral qui n’est jamais réparé. Derrière ces dégâts, il y a d’abord la souffrance psychologique des agriculteurs. Notre mission est de protéger le fruit de leur travail, tout simplement. » Le syndicat, comme les agriculteurs concernés, espère désormais que les pouvoirs publics se pencheront sérieusement sur cette problématique avant les semis de maïs 2022. « On doit aller plus loin que ce qui a déjà été entrepris. Il y a des actions à mener sur le court terme, comme ce qui a été fait au Ladhof, et il y a des solutions à explorer sur le long terme. Pour cela, il faut arrêter les oppositions dogmatiques entre agriculteurs et associations. Nous devons travailler ensemble pour lutter contre ce fléau », conclut Yves Jauss.












