La coopérative des Maraîchers réunis de Sélestat fête ses cinquante ans d’existence en 2021. En un demi-siècle, l’idée née dans l’esprit d’une bande de copains est devenue une entreprise florissante. Son président, Denis Digel, revient sur cette aventure collective qui a vocation à rayonner bien au-delà du Centre Alsace.
En ce 21 octobre 1970, Henri, Paul, Robert, Pierre, les deux Alexandre et Eugène, tous maraîchers à Sélestat, réfléchissent à une nouvelle manière de vendre leurs légumes. Certains grossistes historiques avec qui ils avaient l’habitude de travailler viennent d’arrêter leur activité. Les regards se tournent désormais vers Strasbourg et son marché gare, là où « tout se passait » à l’époque. Mais en ce début des seventies, pas d’autoroute pour se rendre dans la capitale alsacienne, juste l’historique RN 83 et ses communes à traverser. Un périple quotidien, devenu nécessaire pour assurer la survie et la pérennité d’une activité maraîchère vieille de plusieurs siècles. L’enjeu est historique, la réponse est collective. La bande de copains imagine une nouvelle façon de fonctionner ensemble pour livrer et vendre ses légumes. La coopérative des Maraîchers réunis de Sélestat naît dans les esprits, et voit officiellement le jour un an plus tard.
Chacun s’engage à mettre la majorité de sa production dans le panier commun. Pour la livraison, ils font l’acquisition d’un camion, chose rare pour l’époque. Tous passent le permis poids lourds. Chacun leur tour, ils assurent les tournées nocturnes jusqu’au marché gare. Là, ils réussissent à acquérir un carreau pour écouler leurs légumes. « C’était encore plus rare », se remémore Denis Digel, l’actuel président de la coop, fils et petit-fils de Robert et Eugène. Enfant (il est né en 1972), il a vécu l’ébullition du marché gare. « Il y avait une vie incroyable, comme dans une fourmilière. On achetait, on vendait… une vraie image d’Épinal ! » Une époque bénie qui a permis aux maraîchers de Sélestat d’acquérir une renommée commerciale bien au-delà de leurs terres d’origine. Une sorte d’âge d’or de la profession maraîchère qu’on retrouve aussi dans le syndicalisme de l’époque. Cette bonne dynamique incite d’autres producteurs à rejoindre la coop et permet, progressivement, de s’installer durablement dans le paysage agricole alsacien.
Un pilier solide face à la concurrence
Cinquante ans plus tard, l’idée des copains est devenue une entreprise florissante, forte de ses seize producteurs (dont douze coopérateurs), six salariés (une directrice, une responsable des ventes, deux chauffeurs, deux préparatrices de commande), deux camions, deux millions de salades (le produit phare) produites, des transporteurs tiers, et ses 2,6 millions d’euros de chiffre d’affaires annuel. La commercialisation a bien évolué avec l’essor des supermarchés et des centrales d’achat. « On a toujours su aiguiller nos courants commerciaux là où il y avait la demande », souligne Denis Digel. Certains clients historiques du marché gare, comme Pomona, sont même encore présents. Le tour de force est d’avoir réussi à s’implanter durablement au-delà de la crête des Vosges, dans les autres supermarchés de la région Grand Est, mais aussi vers le sud, en Franche-Comté. « Et quand la demande est forte et qu’on est en mesure d’y répondre, ça nous arrive d’aller jusqu’en région parisienne. »
Cette success story à l’alsacienne revient de loin. Du début des années 1990 jusqu’au début des années 2000, la coopérative se retrouve confrontée à une nouvelle et importante difficulté : la concurrence venue des voisins européens. Avec leur main-d’œuvre à moindre coût, l’Espagne et l’Allemagne, fraîchement réunifiée, commencent à envahir le marché de produits à bas prix. Une aubaine pour la grande distribution de l’époque, mais un sérieux coup d’arrêt pour les maraîchers alsaciens, et plus globalement français. « Ces années étaient très difficiles. Sur les marchés, les clients se fichaient bien que les produits soient locaux ou pas, tout le monde voulait du pas cher. Heureusement qu’on avait la coop pour tenir le coup. Si on était tous restés dans notre coin, le maraîchage aurait disparu à Sélestat », reconnaît objectivement Denis Digel.
Une « grande famille » à rejoindre
Le « renouveau » de la coopérative survient en 2001 avec l’arrivée de la main-d’œuvre polonaise payée aux conditions françaises. « Des gens motivés qui nous ont permis d’être plus compétitifs sur les marchés et de faire évoluer nos exploitations. » C’est dans cette période que naissent deux institutions aujourd’hui indissociables du maraîchage alsacien : la station d’expérimentation Planète Légumes et l’Interprofession des fruits et légumes d’Alsace (Ifla). « La coop a joué un rôle moteur dans leur création, toujours avec cette idée première d’améliorer nos produits et notre image. »
Face aux distorsions de concurrence, les Maraîchers réunis de Sélestat avaient bien compris que la qualité serait leur meilleure carte à jouer pour les années qui allaient suivre. Un choix judicieux conforté dans les années 2010, lorsque le « manger local » a pris de l’ampleur chez les consommateurs. Aujourd’hui, cette tendance ne faiblit pas. La coopérative aimerait ainsi « recruter » de nouveaux maraîchers, à défaut de pouvoir cultiver de nouvelles terres à Sélestat, pour répondre à la demande grandissante. « Mais nous sommes bloqués entre le Ried inondable d’un côté et les zones résidentielles qui ne cessent de grossir », déplore Denis Digel.
Les regards se tournent donc vers les autres communes du Centre Alsace et bien au-delà. « Concrètement, notre coopérative est ouverte à tous les maraîchers d’Alsace, de Ferrette à Wissembourg. Il faut par contre des structures capables de fournir du volume. » En lançant cette bouteille à la mer, Denis Digel prépare le jour d’après, quand la génération actuelle de coopérateurs partira en retraite. Pour certains, l’échéance est très proche et la succession n’est pas assurée. « Il y a une tradition à faire perdurer », rappelle le maraîcher. Il y a aussi et surtout une « grande famille » à rejoindre, où chacun a voix au chapitre de la même façon. Un état d’esprit corporatif issu du Moyen-Âge qui a vocation à perdurer dans le temps aux yeux de Denis Digel. « C’est une philosophie qui a fait ses preuves pendant cinquante ans, et qui aura toute sa place dans le demi-siècle à venir. »