Vie professionnelle

Nicolas, lecteur passionné

Vivre l’agriculture à travers la lecture

Publié le 09/01/2021

Pour Nicolas Eckert, 10 ans, l’école relève plus de la corvée qu’autre chose. Alors dès que la cloche sonne, il ne rêve que d’une chose : aller dans les champs, sur un tracteur. Et quand il ne peut pas le faire, il découvre l’univers rural à travers les publications agricoles.

Christelle et Philippe Eckert s’en souviennent comme si c’était hier : leurs deux enfants, Élodie et Nicolas, étaient « sur un tracteur avant de savoir marcher ». Aujourd’hui, Élodie est en 1re agricole au CFA de Rouffach et se voit à la tête d’un élevage bovin. Nicolas est en CM2 à Habsheim. Pour lui, être agriculteur c’est « aller dans le champ avec des tracteurs. On laboure, on sème… J’aide papa au bois, aux asperges, pour faire les foins et les petites bottes en été », vendues au zoo de Mulhouse et à l’écurie de Blodelsheim. Dans sa classe, un autre camarade veut devenir agriculteur, l’autre boucher. Mais cela reste entre eux, les autres ne comprendraient pas. Frère et sœur aux (futures) commandes Son rêve, il le vit sur les deux exploitations familiales. Celle que ses parents partagent à Habsheim et l’autre à Illzach, reprise il y seize ans par son père ; mais aussi lorsqu’il rend visite à un élevage laitier de 45 têtes à Habsheim. Son imaginaire se prolonge au fil des pages de la France agricole et du Paysan du Haut-Rhin. Ce qu’il préfère, « les pages avec des machines ». Élodie confirme : « Quand il y a des beaux tracteurs, il lit ce qu’il y a écrit en dessous ! ». Nicolas se rend compte que l’agriculture est un travail prenant. Sa maman travaille à la cantine de l’hôpital de Rixheim, le matin, et rejoint son mari sur l’exploitation, l’après-midi. Pourtant, le labeur ne l’effraie pas. « Si je suis avec ma sœur ça va aller », répond-il simplement. « C’est vrai qu’il dit souvent que lui s’occupera des travaux manuels et que sa sœur s’occupera de la paperasse », sourit la maman. Lorsqu’il sera aux rênes de la ferme, il continuera à faire du bois de chauffage, comme son père actuellement, mais il voudra plus de vaches (seulement deux aujourd’hui pour le plaisir de la famille) et des moutons. Et surtout, il changera les tracteurs pour des « plus modernes avec plus de manettes ». Christelle souligne : « On ne les a pas poussés, mais c’est vrai que depuis petits, ils nous accompagnent et participent à la vie de l’exploitation. Je crois qu’ils sont fiers de nous, de ce que l’on fait. Et on est fiers d’eux ».

Théo, futur arboriculteur

Amateur de tracteur et de liberté

Publié le 08/01/2021

Depuis quatorze ans, Théo Tuchscherer grandit au milieu des quetsches, des pommes et des champs de Roppenheim, au nord de l’Alsace. Pour rien au monde, il ne voudrait quitter ce village entouré de vert, sa couleur préférée. Simple mais très déterminé, il compte reprendre l’exploitation de son père, telle qu’il la connaît.

Théo enfile son gilet bleu sans manches, sa paire de chaussures de marche. C’est parti pour un samedi après-midi de travail. Il monte à l’avant de la fourgonnette, à côté de son papa. Le duo sort du village de Roppenheim. Direction une parcelle de 1,8 ha de quetschiers, située le long de l’autoroute A35. À destination, pas besoin de donner d’instructions, chacun sait ce qu’il doit faire. Avec sa tronçonneuse, Charles Tuchscherer coupe la cime d’un premier arbre. Théo, lui, regroupe les bois tombés sur le côté de la rangée. « Ce sera plus simple pour passer le broyeur pour ensuite replanter des pruniers », explique ce jeune de 14 ans, avec une assurance timide, propre à son âge. Le matin, Théo était en train de labourer une parcelle de maïs, non loin de là, tout seul, comme un grand. « C’est normal, il y a tellement de choses à faire pour préparer l’hiver qu’il faut être efficace », poursuit ce garçon aux cheveux bruns qui, s’il le pouvait, raterait bien ses cours de 4e pour rester dehors à aider son papa et ne rien rater de la vie de l’exploitation. « Nous avons essayé de l’inscrire à des activités sportives mais ça n’a pas marché », avoue le papa, arboriculteur et céréalier, un brin résigné mais pas si dérangé que cela par la situation car, au fil des années, son fils est devenu son bras droit. « Il sait tout faire. Et si je lui demande de se lever à 6 heures du matin pour venir irriguer avec moi, pas de souci, il est toujours prêt. » Charles n’a pas forcé son enfant dans la passion pour le métier. Tout s’est fait naturellement, dans l’environnement familial. « Je me souviens encore de ce jour où mon fils est resté seul au volant d’un tracteur, à l’âge de 2 ans, raconte Sonia, remplie d’émotions alors qu’elle sort un petit album photo qui retrace les débuts de Théo et de sa sœur aînée, Emma. Quand on a voulu l’en descendre, il s’est mis à pleurer si fort. » À 6 ans sur le Kubota Théo a eu gain de cause. À 6 ans, sous la surveillance de ses parents, il a même appris à conduire son premier tracteur de verger, autour de la maison : un Kubota M8540. « C’est devenu mon préféré », confie le garçon. D’abord sans outil, puis avec une petite remorque, maintenant avec n’importe quelle machine, sauf le pulvérisateur « par précaution pour sa santé », préfère son papa. « Ce n’est pas si facile de conduire, comme les cabines ont plein de boutons. Il faut apprendre à accélérer le moteur, à allumer la coupe, mais ça va », admet Théo, qui roule dans les champs avec son papa, mais jamais sur la route. Des tracteurs, Théo en a rempli la maison. En Légos, dans le salon, ou agencés avec des pièces en bois, dans la petite mezzanine qui dessert les chambres. Il ne joue plus avec mais chaque objet conserve sa place. « Cela fait partie de la décoration », commente sa maman, amusée. Même les grains de maïs que Théo utilisait pour sa petite moissonneuse sont restés bien en vue, dans un bac, à côté du garage en carton. Maintenant, Théo collectionne plutôt les posters de tracteurs dont il tapisse les murs de sa chambre. À droite de son lit, il a déjà accroché le calendrier 2021 de la maison John Deere que lui a commandé sa maman, complice de sa passion. « Parfois, la nuit, je rêve de conduire une machine avec une charrue à 12 socs », partage Théo, conscient que cela ne lui arrivera sûrement pas. Sauf s’il part aux États-Unis, mais ce n’est pas son intention. Lui veut succéder à son papa, sur sa soixantaine d’hectares de céréales et de verger de pommes, poires et prunes. L’espoir de la natti Devant la motivation de son fils, Charles Tuchscherer, 55 ans, s’est lancé dans la culture de la nouvelle pomme alsacienne natti sur 3,5 ha. Il estime que cette activité durera au moins vingt ans, de quoi faciliter l’entrée de son garçon dans le métier. Théo, lui, a fait son premier plant en mars 2018, et récolté ses premiers fruits l’année suivante. « Il y en avait déjà beaucoup, alors j’ai l’espoir que ça continue », déclare l’enfant. Les chiffres lui donnent pour l’instant raison. En 2019, Charles Tuchscherer a obtenu 30 t/ha de natti ; en 2020, 52 t. Reste à découvrir et comprendre les coulisses du métier. « Souvent, il vient me trouver après avoir regardé des vidéos sur Youtube, pour me dire qu’il faudrait acheter telle ou telle machine. Je lui réponds qu’il faut d’abord avoir les sous », témoigne Charles Tuchscherer qui essaie de distiller à son fils autant de conseils que possible pour « avoir une exploitation viable, réfléchir avant de se lancer mais pas trop longtemps ». Même si elle a souvent « la frousse » quand elle voit son fils monter sur des machines, comme bien des mamans, Sonia encourage Théo dans son parcours. Elle a déjà contacté le lycée agricole d’Obernai pour qu’il y parfasse ses connaissances, directement après la fin de sa scolarité au collège de Seltz, ou après une année de 3e au lycée de Wintzenheim. Une pareille formation lui permettra d’explorer davantage encore son désir de protéger la nature et les animaux. En attendant, ces jours où la nuit tombe plus vite qu’il ne le voudrait, Théo finit par s’entraîner à moissonner le blé sur le jeu vidéo Farming Simulator. En cinq minutes, il parvient à accumuler 8 061 € en revenu de récolte. « Si c’était comme ça en réalité, on n’aurait pas besoin de planter des pommes », lâche Charles, en interpellant son fils. Théo acquiesce par un rire franc.

Louis, invité surprise

Tant qu’il s’agit d’animaux

Publié le 07/01/2021

Louis ne grandit pas sur une ferme, mais c’est tout comme. Dès qu’il n’a pas école, il enfourche son vélo et traverse le village de Jebsheim jusqu’au Gaec Malaitis. Entre la famille Ritzenthaler, éleveuse de vaches laitières, et l’enfant de 9 ans, une amitié s’est créée et une vocation est née.

« Allez, viens Louis ! Nous allons chercher Bébé Rose pour la promener », propose Charlotte Feuerbach, salariée au Gaec Malaitis, à Louis Petitberghien. Ce sera la première mission du garçon pour ce samedi après-midi. Une mission avec un enjeu important à la clé, car Charlotte et les autres exploitants de la ferme ont prévu d’inscrire Louis au prochain concours du festival de l’élevage de Brumath. « Tu la tiens fort au niveau du collier et tu tires pour la faire avancer », indique la jeune fille de 25 ans. L’enfant se lance et parvient doucement jusqu’à la cour d’entrée. La génisse de six mois n’a pas vraiment envie de marcher droit. « Comme tu as tout dans le bras, dès qu’elle avance trop vite, tu serres », lui conseille Alfred Ritzenthaler, dit Freddy, en s’approchant de Louis pour corriger sa position. « Je n’ai pas peur mais je suis un peu stressé », rétorque ce petit brun de 9 ans. « Une confiance réciproque va s’installer entre la génisse et toi », l’encourage le gérant de l’exploitation. Le duo repart, avec plus d’aisance. Dans le marron de ses yeux, l’espoir jaillit. Ça y est, avec sa compagne à la panse en poire, Louis se projette sur le ring, concourant dans la catégorie « jeune présentateur »… Jusqu’à ce que Freddy s’écrie, en rigolant : « Attention, ne rentre pas dans la voiture ! » Fin de la rêverie. Du labour au soin des vaches Quelle belle ambiance règne au sein de cette drôle de famille agricole. « Louis, c’est P’tit Louis », déclare Charlotte qui connaît l’enfant depuis trois ans et qui l’a pris sous son aile. « C’est mon grand-père, un ami de Freddy, qui m’a amené ici pour la première fois, quand j’étais encore dans le couffin », raconte Louis. Il passe désormais ses mercredis, samedis et vacances sur cette ferme aux 120 vaches laitières. Il a même hérité des combinaisons que les garçons Ritzenthaler, Yves et Lucas, portaient petits. « Je sais que je ne vais jamais m’ennuyer quand je viens ici », confirme ce dernier, incollable sur le cycle de la vache. Avec l’équipe du Gaec, il apprend aussi à raboter les sabots, à détecter les dermatites, à presser la paille. Il se familiarise avec le labour, la moisson et l’ensilage. Des bons souvenirs, surtout quand les journées d’été se terminent dans la piscine. Et puis, il y a les mauvais souvenirs. Comme ce jour, où Louis a voulu soigner une vache atteinte d’une fièvre de lait. « On lui a donné de l’eau par un gros tuyau qui atteignait son ventre. J’ai pompé et repompé », se souvient l’enfant. En vain, la bête a succombé d’un AVC une semaine plus tard. « Louis était tellement triste, il y avait mis tout son cœur, regrette Charlotte, mais il a compris que cela pouvait arriver. » Éleveur sans aucun doute Malgré cette mésaventure, son envie de devenir agriculteur reste intacte. « Et les contraintes du métier, de devoir être présents tous les jours, ne m’inquiètent pas. J’aime être dehors tout le temps, et l’agriculture est un métier important, qui sert à nourrir ou à nous vêtir, avec la laine », pense le garçon. « Voilà quelques années, nous étions une trentaine d’éleveurs à Jebsheim, nous ne sommes plus que deux, donc c’est bien qu’un jeune s’intéresse autant à notre activité, ça nous fait plaisir », remarque Freddy. L’agriculteur a de quoi se réjouir car Louis est déterminé à s’installer, justement, dans le village. « J’ai déjà repéré où mettre le hangar », assure ce garçon, si spontané, dès qu’il parle de sa passion. En tant qu’éleveur, bien sûr. De quoi ? Il ne sait pas encore. De chèvres peut-être. Pourquoi ? « Parce qu’il n’y en a pas beaucoup », répond l’enfant, un peu vague. « Parce que son amoureuse le voudrait », murmure Charlotte, les yeux malicieux. Une raison tout à l’honneur de ce visionnaire. « Avec mon copain qui a 12 ans - le frère de l’amoureuse, notons au passage -, nous pensons créer une Cuma, parce que son papa a déjà des tracteurs. Nous allons bientôt dessiner les plans », détaille Louis. P’tit Louis a une autre volonté : poursuivre sa scolarité à la Maison familiale rurale de Ramonchamp, pour y apprendre l’élevage de lapins, après le collège ou, peut-être, dès la fin de la 4e. « Dès cette année, j’ai prévu d’installer des clapiers dans la grange que mon papa est en train de retaper, dans la cour de notre maison. J’ai déjà demandé au voisin d’en face de m’en donner », avoue Louis. Et le futur agriculteur est au point sur la méthode. Son parrain, ouvrier agricole, et son papi, qui a une mini-ferme chez lui, lui ont tout expliqué. « Il faut procéder logiquement, commence l’enfant, décidément surprenant. J’aurai un mâle et six femelles. Comme il vaut mieux mélanger les races, je prendrai un lapin papillon et d’autres races. » Les qualités d’un grand « Quand il a quelque chose dans la tête, c’est vrai qu’il n’en démord pas », constate Fanny, la maman de Louis. « Si on ne le freinait pas un peu, notre jardin ressemblerait déjà à l’arche de Noé », renchérit Vincent, le papa, un sourire en coin. Ils lui ont concédé les poules et feront de même avec les lapins. Aucun ne travaille dans le milieu agricole, mais tous deux soutiennent leur enfant. « L’important, c’est qu’il se fasse son expérience à lui sans qu’on lui dicte quoi que ce soit. Nous essayons juste de lui ouvrir les yeux sur la réalité de ce métier, dont le salaire ne reflète pas la quantité de travail investi, pour qu’il ne soit pas déçu plus tard. Mais j’ai confiance en lui, il est raisonnable », affirme Fanny. De leur côté, Charlotte et les Ritzenthaler s’empoignent à lui faire découvrir une agriculture moderne « dont on peut vivre et qui peut, et doit, durer dans le temps, pas comme l’agriculture de subsistance d’antan », espère Charlotte. 16 h 15 : direction Muntzenheim, l’autre site du Gaec Malaitis, où une soixantaine de vaches commencent à s’impatienter. L’heure de la traite approche. Louis rejoint le fond du hangar pour diriger les bêtes vers l’entrée. « C’est comme un jeu de réflexion. Il doit parcourir chaque recoin pour être sûr de ne pas en oublier », explique Charlotte qui, quelques instants plus tard, conclut : « Le compte est bon, il a gagné. » Une douzaine de bêtes s’installent le long des appareils. Louis empoigne le tuyau de mousse nettoyante et passe sur chaque trayon pour enlever les impuretés. « Rien que ce geste nous aide beaucoup », constate Charlotte. L’agricultrice a aussi confiance en Louis. « Il connaît maintenant tous les termes techniques, mais il est surtout réactif, très patient et à l’écoute. Il a toutes les qualités pour travailler avec du vivant. » 18 h 30, fin de la journée pour toute l’équipe. Louis retourne à son vélo pour rejoindre sa maison. Dans son sac, il découvre quelques épis de maïs que Freddy lui a glissés, à son insu, pour ses poules. Une générosité et un partage devenus évidents pour tous.

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