Vie professionnelle

Publié le 17/02/2021

Alors que les négociations commerciales censées fixer les prix des produits agricoles pour 2021 doivent se terminer le 1er mars, pour les agriculteurs du Bas-Rhin, l’heure est à la mobilisation. Ils craignent que leur travail ne soit pas valorisé à sa juste valeur, contrairement à ce que prévoit la loi Egalim.

Mercredi 10 h, sur le parking du supermarché Cora, à Haguenau, une quarantaine de tracteurs surmontés de drapeaux FDSEA et JA bas-rhinois se fraie un passage au milieu des caddies et des voitures de clients. Jacky Amann, éleveur de vaches laitières, est venu d’Hatten pour ouvrir le cortège. Dans sa cabine, son petit garçon d’à peine deux ans l’accompagne. « Au moins, il est content, il voit plein de tracteurs », concède l’agriculteur, qui est lui très remonté aujourd’hui. « Comme d’habitude, nous sommes traités comme le dernier maillon de la chaîne, alors que c’est nous qui fournissons les produits », souligne-t-il, en se stationnant devant l’entrée du magasin. Comme Jacky, une centaine d’agriculteurs des cantons nord ont répondu à l’appel de la FDSEA, des JA et du Syndicat ovin du Bas-Rhin. En toile de fond de leur colère, les négociations en cours entre transformateurs et distributeurs qui vont régir le prix des produits agricoles de marques nationales pour cette année. Et les nouvelles du front parisien ne sont pas bonnes. « Apparemment, les enseignes veulent faire baisser le prix du lait et ne pas augmenter celui des volailles, annonce Philippe Boehmler, responsable de la section bovine à la FDSEA du Bas-Rhin. Pour justifier une baisse, les représentants de la GMS prétendent que le pouvoir d’achat des consommateurs a diminué, alors qu’en 2020, leur chiffre d’affaires a explosé par rapport à 2019 (+6% d’après la FNSEA, N.D.L.R.). Il y en a marre qu’ils se fassent de l’argent sur notre dos. »   ? Ce mercredi matin 17 février, les agriculteurs du réseau FDSEA du Bas-Rhin et Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin... Publiée par EAV PHR sur Mercredi 17 février 2021   Un pas en arrière Ces agriculteurs ont le sentiment d’être le dindon d’une farce dont ils sont exclus, alors que la loi Egalim, votée en octobre 2018 et approuvée par tous les acteurs au moment des États généraux de l’alimentation oblige la prise en compte du coût de production de l’agriculteur dans les négociations. « En 2019 et en 2020, nous avons eu un petit espoir que les relations commerciales s’améliorent, se souvient Yohann Lecoustey, directeur de la FDSEA 67. D’ailleurs, dès janvier 2020, plusieurs accords avaient été signés. À ce jour du 17 février, seulement quelques groupes (Lidl, Carrefour et Système U) se sont entendus avec Sodiaal et Lactalis pour le premier, ainsi que Yoplait, Savencia et Eurial pour les autres ». Les deux accords ont abouti à un prix du lait supérieur ou égal à 370 €/1 000 l, un peu plus que le prix payé actuel de 344,79 €/1 000 l, mais toujours inférieur au coût de production de 403 €/1 000 l, d’après les chiffres de la FDSEA. « Nous sommes en train de faire un pas en arrière et de retourner à la guerre des prix », regrette le directeur. Cette année, en particulier, les agriculteurs peinent à peser dans la balance. « D’habitude, à cette période, le salon de l’agriculture était l’occasion de faire du lobbying, mais comme il est annulé… sans compter la concentration de plus en plus forte des distributeurs, face à une myriade d’intermédiaires », ajoute-t-il. Toutes les filières touchées C’est pourquoi, les représentants locaux de la profession clament haut et fort leurs revendications devant le supermarché Cora, « qui ne joue pas trop le jeu », confie le syndicaliste. À commencer par « une organisation du prix en sens inverse, à partir du prix de production », exige Yannis Baltzer, secrétaire général des JA 67, depuis la tribune improvisée sur une remorque de tracteur. Ce prix devrait tenir compte des coûts de production qui enflent ces derniers temps. « Pour les vaches, le coût de l’alimentation en céréales et protéines a augmenté de 3 %, ces six derniers mois. Il faudrait déjà prévoir 10 € en plus sur 1000 l pour compenser ce changement. Pour les volailles, c’est encore plus grave, comme le prix d’une tonne d’aliment a pris 45 €», détaille Thomas Gillig, responsable de la section lait, aux JA 67. Ces considérations en tête, une délégation de cinq représentants syndicaux part rencontrer le directeur du magasin, avec la ferme intention de l’informer de la nécessité d’instaurer un recouvrement du prix minimum de production dans tous les secteurs. Car, aujourd’hui, par exemple, les coûts de revient s’élèvent à 1,52 €/kg pour le porc ou 4,76€/kg chez le jeune bovin, pour des prix payés de 1,20 €/kg et de 3,80 €/kg. De quoi nourrir sa réflexion avant de s’asseoir à la table des négociations, à laquelle les agriculteurs rêvent d’être conviés. Pendant ce temps d’échange, les agriculteurs restés sur le parking en profitent pour sensibiliser les clients à leur cause. « Oh la vache », ne peut retenir Christine, la soixantaine et fille de « petits » paysans bretons, quand elle comprend qu’elle paie son litre de lait plus de quatre fois plus cher que le prix reversé à l’agriculteur. « Je ne peux pas payer plus cher, car mon salaire en 10 ans n’a pas connu de hausse, il a même diminué à cause du chômage technique, concède cette salariée de l’hôtellerie. Il serait donc temps que les intermédiaires se sucrent moins. » Une mobilisation balbutiante Après quelques minutes, la délégation rejoint le promontoire du jour, sans grands engagements, sauf celui de la part du directeur du magasin de « se faire le porte-parole de nos revendications auprès de la direction nationale de son groupe », annonce Yannis Baltzer, des JA, qui ne se fait pas non plus d’illusions sur l’écho de ce positionnement. « Il a expliqué que lui aussi avait des coûts, avec 300 employés, et nous comprenons cela. Mais nous lui avons rappelé que le contexte est le même pour nous. En tant que gérants d’entreprises, nous ne pouvons pas continuer à vendre à perte », poursuit le jeune agriculteur. Ce manque de considération inquiète pour l’avenir de l’agriculture française, surtout à l’heure où « la moitié du lait est produite par un agriculteur qui partira à la retraite dans cinq ans », rappelle Yohann Lecoustey. Pour que leurs préoccupations résonnent au plus près des négociateurs, les syndicats ont prévu d’autres journées de mobilisation dans le département : le 18 février au supermarché E.Leclerc d’Erstein et le 19 février au Auchan de Marlenheim. Si leurs interlocuteurs font toujours la sourde oreille, d’ici le 1er mars, date de fin des négociations, ils ont prévenu, ils ne se contenteront pas de pareilles « actions douces ».

Jeunes Agriculteurs de Saint-Amarin/Masevaux

« Nous voulons pouvoir chasser »

Publié le 28/01/2021

Les Jeunes Agriculteurs de Saint-Amarin/Masevaux sont lassés des dégâts de gibiers observés sur les parcelles des exploitations. Ils veulent chasser. Mais les lots sont difficiles à acquérir. Ils viennent d’écrire aux maires du canton pour qu’ils privilégient des locaux et demandent qu’on stoppe cette « chasse business ».

Ils sont installés, ouvriers agricoles et parfois jeunes élus locaux. La nouvelle équipe dirigeante des Jeunes Agriculteurs (JA) de ce canton des Hautes Vosges d’Alsace ne manque pas de projets. Mais, comme ailleurs dans la région, ils sont occupés par un problème récurrent : les dégâts de gibiers. « Nous n’en pouvons plus. Nous sommes confrontés au quotidien à ces sangliers et cervidés qui nous empêchent de travailler sereinement. Il faut que cela bouge. Sinon de nombreux jeunes ne vont pas reprendre les exploitations de leurs parents. Une génération part à la retraite dans les prochaines années. Si nous ne les remplaçons pas, il n’y aura plus d’agriculture dans le secteur », explique Lucas Burgunder. Âgé de 20 ans, il est depuis un an le président des JA du secteur. S’il exploite des terrains, il n’est pas installé et travaille dans le bâtiment. « Néanmoins, nous nous sentons tous concernés. Ici, nous vivons la ruralité », ajoute-t-il. Dans ce débat, ils réclament de pouvoir chasser. Certains ont déjà leur permis. C’est le cas de Marc Gewiss. Âgé de 25 ans, cet ouvrier agricole dont les parents gèrent la ferme-auberge du Kohlschlag au-dessus de Soultz, chasse depuis déjà dix ans : « Dès mes 15 ans, j’ai commencé. Mon père est lui-même chasseur. Je l’ai suivi avant de me lancer. Le problème de la chasse, ce sont les prix des différents lots. Ils représentent un coût trop important pour des jeunes comme nous. La plupart du temps, les communes privilégient les gens qui ont un certain pouvoir d’achat. C’est pour cela que dans notre vallée, il y a beaucoup de personnes qui viennent d’ailleurs et qui chassent pour leur plaisir. C’est ce que j’appelle la « chasse business ». Or, dans le même temps, la population de gibier augmente. Cette situation n’est plus acceptable ». La nouvelle génération « n’est pas aussi patiente que la précédente » Les JA du canton de Saint-Amarin/Masevaux ont donc décidé d’interpeller les maires des villages de la vallée. « Nous leur rédigeons un courrier. Dans trois ans, en 2024, il y a les adjudications. Les lots de chasses vont devoir être renouvelés. Nous souhaitons pouvoir défendre notre cause. En tant que chasseurs locaux, nous voulons avoir notre mot à dire et une chance d’obtenir ces lots. Pas pour nous, mais pour pérenniser l’activité agricole de notre vallée », précise Joanie Lutz, secrétaire des JA du canton et jeune adjointe à l’urbanisme et aux activités agricoles de la commune de Goldbach-Altenbach. Avec son collègue, Benjamin Ludwig, paysan dans le village et également adjoint en charge précisément de la chasse, ils se sentent concernés. « Nous tenons à préciser que nous n’incriminons personne. Il y a des communes où cela se passe très bien. La chasse est très bien gérée. Mais nous voulons agir là où il y a des difficultés. Et quand c’est le cas, des locaux doivent pouvoir intervenir dans la chasse. Il faut faire respecter le cahier des charges qui précise d’ailleurs clairement les choses », insiste Benjamin Ludwig. Le sujet est d’autant plus d’actualité que la chasse et le foncier seront le thème de la table ronde organisée lors de la prochaine assemblée des Jeunes Agriculteurs le 11 février, dont le sujet principal concernera les circuits courts. « La chasse est désormais un dossier que nous évoquons dans toutes nos discussions. Il y a actuellement des pics de population de gibiers et dans certains lots, on ne chasse pas. Ce n’est plus acceptable. Car ce sont nos parcelles qui sont saccagées. Nous devons chercher nos fourrages de plus en plus loin. Cela représente un coût toujours plus important. Sans parler de l’équilibre agro-sylvo-cynégétique. Il y a une nouvelle génération qui arrive, mais elle n’est pas aussi patiente que la précédente. Si la société veut que nos paysages de montagne soient préservés, il faut soutenir l’agriculture. Car c’est bien elle, et donc nous, exploitants, qui entretenons ces paysages », conclut Florent Pierrel du Gaec Schoeffel-Pierrel à Fellering.

Publié le 24/01/2021

Victor Brumpter et son père Jean-Philippe cultivent la vigne, des céréales et des asperges, à Furdenheim. À 19 ans, Victor a saisi l’opportunité de s’installer, grâce à la reprise de 4 ha de vignes. Brillant, le jeune homme a arrêté ses études : sans regret !

« C’est ce que je voulais faire, alors pourquoi attendre ? », s’exclame Victor Brumpter. Ses premières siestes, il les a savourées sur le tracteur de son père, bébé. À 4 ans et demi, il reçoit un quad. Deux ans plus tard, il attelle des outils traînés à son tracteur à pédales : pour égaliser le gravier. Il a son propre carré de verger, qu’il nettoie. Il apporte l’herbe aux lapins de l’arrière-grand-père. Avec les pommes, les Brumpter pressent un délicieux jus et vont même jusqu’à créer une belle étiquette « Au verger de Victor ». « Il avait l’impression d’avoir une terre et une production à lui », remarque son père. Victor adapte ensuite des machines à son quad pour ramasser les pieds noirs, dans les vignes, et les cailloux, dans les champs. « C’était pour jouer mais je l’ai laissé faire, ça lui a permis d’apprendre, constate Jean-Philippe. Et c’était du boulot ! Le travail était fait, intégralement. Il est si méticuleux, perfectionniste, et impliqué ! Chaque soir, quand je le couchais, enfant, il me demandait ce qu’on allait faire le lendemain. Il se réveillait à 6 h 30, avec moi, pour chercher le pain. Et, quand je sortais, après le petit-déjeuner, le matériel était prêt. » Victor est reconnaissant de la liberté qu’il a eue. Il rosit sous son masque, ravi et un peu gêné de tant de compliments. « On a toujours été très complices, on a toujours travaillé ensemble et on va continuer. C’est une belle aventure humaine. On en est conscient », reconnaît Jean-Philippe, qui a seulement 44 ans. Jean-Philippe a perdu son père très jeune et a été autorisé à reprendre la ferme familiale à 17 ans. Victor a 19 ans. Il s’est installé juste après son bac, à sa majorité. Pour de meilleures raisons, bien heureusement, puisque son installation a eu lieu à la faveur d’une reprise de 4 ha de vignes. « On a un meilleur rendement ensemble » « On s’entend très bien, acquiesce Victor. Depuis que je suis petit, Papa m’explique tout, avec passion, le bon comme le mauvais. On savait depuis longtemps qu’on voulait travailler ensemble. Dès que j’avais fini les cours, j’étais dehors. Mais ce que j’ai appris, en un an, sur l’exploitation, à y être sept jours sur sept, c’est énorme. Aucun jour ne se ressemble. Mon métier, c’est un plaisir. Je ne sais même pas quoi faire d’autre, je n’ai même pas envie d’autre chose ! Quand on aime, on ne compte pas ! » Le radieux jeune homme avait les moyens de continuer ses études et d’enchaîner sur un BTS. De toute évidence, il ne regrette pas son choix. Il a saisi une opportunité. Sans forcer ! Il confie, d’ailleurs, une préférence pour la vigne, une culture « technique ». « Dans les vignes, on est chacun dans sa ligne et on se motive. On a un meilleur rendement ensemble. C’est le moment où on parle de tout, où on récapitule, où on fait des projets », raconte Victor. Le jeune homme a une idée originale. « Une nouvelle machine à vendanger va arriver. L’ancienne, je vais la démonter entièrement et en faire un porte-outil pour travailler le sol, sur un rang complet. Aller à l’atelier, c’est ma passion. J’aime fabriquer des machines », s’enthousiasme Victor. « Il soude mieux que moi », lâche son père, fier. Mais, c’est le plus âgé des deux qui a la meilleure oreille : Jean-Philippe reconnaît le bruit du moteur de tous les tracteurs du village. Il sait même qui conduit ! « Il faut être transparent » Sur la conduite des vignes, le père lâche aussi la bride au fils. « Il est super ouvert », apprécie Victor. Alors, il ne se prive pas pour tester différents engrais verts : un à sa sauce sur 2 ha (mélange de seigle, de moutarde, de trèfle incarnat et de phacélie), un autre du Comptoir agricole (VitiVina). Le but est de prévenir le court noué qui touche 40 ares de leurs vignes. Les Brumpter ont aussi mis à disposition de leur coopérative une parcelle de 60 ares pour essayer sept modalités d’engrais verts. Ils ont semé 15 ares de fleurs (50 % de fleurs sauvages et 50 % de graminées) sur un grand cru, à Marlenheim, grâce à la coop. « C’est magnifique, avec les murs en pierre, la vieille cave. Si elles se développent, un amateur y posera une ruche. Le fleurissement améliore notre image aussi », relève Victor. Jean-Philippe a la réputation d’être avant-gardiste. Apparemment, c’est héréditaire. Le comptable des Brumpter l’a tout de suite saisi. Denis Fritsch a poussé pour que l’installation ait lieu, et en Gaec. Le Crédit agricole a suivi. Victor est engagé syndicalement, auprès des Jeunes agriculteurs et des jeunes de la Cave du Roi Dagobert. De sa maman, il a hérité l’éloquence, d’après Jean-Philippe. Victor aime le contact avec les clients. Durant le confinement, il a livré les asperges à domicile. « Il faut être transparent, répondre à leurs questions sur notre empreinte écologique », estime-t-il.

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