Vie professionnelle

Publié le 01/01/2021

Par Denis Ramspacher, président, et Denis Nass, vice-président de la Chambre d’agriculture Alsace.

L’année 2020 restera sans doute gravée dans toutes les mémoires. La crise sanitaire a bouleversé des pans entiers de notre économie. Et l’agriculture n’est pas épargnée. L’horticulture, la viticulture, les circuits courts ont été particulièrement impactés par le confinement, la fermeture des marchés, des magasins et restaurants. C’est l’ensemble des filières agricoles qui a dû s’adapter, réinventer ses circuits de commercialisation, d’approvisionnements et de transformation avec un bouleversement des habitudes de consommation. Tout cela a dû être fait en un temps record, avec des contraintes sanitaires fortes pour se protéger et protéger la santé des salariés. La Chambre d’agriculture aussi a dû réorganiser son fonctionnement pour continuer à assurer toutes ses missions et ses services aux agriculteurs. Masques, gel, distanciation lors des contacts, télétravail, utilisation d’outils à distance, communication et conseil par mail, vidéo, téléphone, tout a été mis en œuvre par nos équipes pour rester à l’écoute et répondre aux besoins techniques, économiques, réglementaires et sanitaires… Retrouver la souveraineté alimentaire D’ores et déjà, nous pouvons tirer les premiers enseignements de cette crise. L’agriculture et l’alimentation, à côté de la santé, font partie des besoins essentiels de nos populations. On avait parfois tendance à l’oublier à l’heure de la mondialisation. Quand les frontières se ferment, quand la logistique se grippe, on se rend compte que le producteur d’à côté, que l’usine qui fabrique ici constituent une véritable garantie d’approvisionnement au quotidien pour nos concitoyens. La souveraineté alimentaire, locale, nationale voire européenne n’est pas une vision du passé, mais un gage de sécurité et d’indépendance pour l’avenir de notre société ! Et il faut le répéter sans cesse aux consommateurs : ils sont les acteurs de cette souveraineté alimentaire au quotidien dans leurs actes d’achat. Nos producteurs de vin, de lait, de viande, de sucre, de fruits et légumes, comptent plus que jamais sur ces consommateurs dans leurs fermes, dans leurs magasins, mais aussi dans les rayons de nos supermarchés et de plus en plus sur internet. Les décideurs politiques et élus de nos collectivités aussi peuvent agir sur la commande publique en restauration collective, en jouant la carte de la proximité lors des appels d’offres, en travaillant avec les producteurs et les filières, à la contractualisation au niveau des prix et des volumes. Répondre aux enjeux climatiques Outre la Covid-19, l’année 2020 a été marquée une nouvelle fois par la sécheresse qui a touché de nombreux secteurs en Alsace, parfois pour la troisième année consécutive. Le manque de pluie et la canicule cet été ont provoqué des baisses de rendements importants dans les secteurs non irrigués. Les prairies aussi ont souffert. Difficile dans ces conditions de reconstituer le stock fourrager pour les éleveurs ! 2020 sera donc une année compliquée pour le revenu de nombreux agriculteurs, surtout pour la viticulture mais aussi pour la viande, les betteraves et les grandes cultures dans les secteurs concernés. Enfin, n’oublions pas la forêt qui est fragilisée dans tout le Grand Est, à cause du manque d’eau, conjugué à la progression du scolyte. Force est de constater que la question du changement climatique se pose avec toujours plus d’acuité. Nous devons trouver des solutions conjoncturelles pour y faire face avec des aides ponctuelles qui sont nécessaires pour passer le cap. Nous avons besoin aussi de systèmes assurantiels performants et nous devons surtout trouver des réponses structurelles pour augmenter la résilience des systèmes de productions. On l’a vu encore en 2020, l’irrigation constitue indéniablement une réponse efficace au manque de pluie pour sécuriser de nombreuses productions et garantir une alimentation régulière et de qualité à nos consommateurs. Nous devons porter collectivement ce message pour garantir un juste accès à l’eau dans les secteurs historiques de la nappe et, ailleurs, pouvoir stocker l’eau quand elle est disponible, développer des réseaux collectifs là où c’est nécessaire. Rappelons aussi que l’agriculture contribue de façon déterminante à la production d’énergie renouvelable avec le photovoltaïque sur toiture ou encore la méthanisation que nous pouvons encore développer. Et surtout, l’agriculture peut proposer de vraies solutions pour stocker durablement le CO2 dans les sols et les plantes. Nous devons résolument nous engager dans cette voie car les perspectives pour l’agriculture sont réelles dans ce futur marché du carbone ! Sécuriser le revenu Si le revenu des agriculteurs dépendra toujours du prix et des volumes vendus, la future Pac doit garder sa vocation première : protéger les agriculteurs, sécuriser leur revenu, garantir des règles communes pour éviter les distorsions de concurrence au sein du marché unique et assurer aux consommateurs européens une alimentation sûre et de qualité. Sur le budget de la Pac, les décisions prises lors du sommet des chefs d’État du mois de juillet nous ont plutôt rassurés… Au cours des discussions au niveau européen et dans le débat national qui va s’ouvrir, nous devrons collectivement faire valoir nos arguments sur la convergence des aides, la rotation, la diversité des assolements, le recouplage, le verdissement afin de trouver des solutions réalistes et pragmatiques qui tiennent compte des spécificités de notre territoire et de nos filières. Sans oublier la poursuite des politiques essentielles en faveur de la montagne, l’installation et les programmes d’investissements du 2e pilier. Face à la crise sanitaire et climatique, le président de la République a annoncé un vaste plan de relance qui comporte un volet agricole doté de 1,2 milliard d’euros. L’ambition affichée est grande pour que l’agriculture puisse rebondir après la crise de la Covid19 et répondre aux enjeux alimentaires de proximité, aux enjeux climatiques et sociétaux actuels. Les premiers appels à projet sont parus et les mesures en faveur des agroéquipements seront ouvertes à partir du mois de janvier sur le principe « premier arrivé, premier servi ». Les collectivités territoriales aussi travaillent à des dispositifs d’accompagnement de cette relance. Il est important que ces plans soient bien coordonnés et complémentaires et qu’ils puissent efficacement accompagner les transitions en cours, les projets des agriculteurs et des filières. Nous serons aux côtés des institutions, avec l’ensemble des organisations professionnelles, pour les informer sur ces dispositifs, les guider et les conseiller dans leurs démarches. Retrouver la confiance Mais au-delà des mesures de relance qui sont nécessaires, il est essentiel avant tout de retrouver confiance en l’avenir. Les crises successives, la conjoncture difficile, mais aussi l’empilement des contraintes réglementaires et les phénomènes d’agribashing ont ébranlé le moral de nombreux agriculteurs qui s’interrogent sur l’avenir, qui hésitent à investir, à s’installer… Ces interrogations sont légitimes et il faut y apporter des éléments de réponses à défaut de certitudes. L’agriculture alsacienne dispose de solides atouts avec des filières diversifiées et un vaste bassin de consommateurs. Nous devons préserver toutes ces filières et en particulier celles qui connaissent une conjoncture difficile comme la vigne, la betterave ou la viande. Le maintien de nos outils de transformation, de valorisation ou d’abattage est indispensable pour pérenniser toutes les productions. Nous devons tisser davantage de liens avec les nombreuses entreprises agro-alimentaires de la région pour mieux valoriser nos productions et en développer de nouvelles. De vraies opportunités de développement existent dans les filières longues ou courtes, dans le bio ou le conventionnel, dans la production d’énergie et demain, dans le marché du carbone. L’ensemble des élus et des collaborateurs de la Chambre d’agriculture est pleinement engagé aux côtés des agriculteurs alsaciens pour répondre à ces enjeux multiples. Pour y parvenir, nous aurons besoin de la confiance des consommateurs et du soutien de nos concitoyens. Nous nous sommes d’ores et déjà engagés à mieux communiquer sur nos produits, sur nos pratiques et les réalités de l’agriculture d’aujourd’hui. Nous aurons besoin aussi de l’écoute et de l’appui des services de l’État sur de nombreux sujets et d’un partenariat renouvelé avec les collectivités territoriales, la Région Grand Est, la nouvelle Collectivité Européenne d’Alsace. Nous vous souhaitons de passer de paisibles fêtes de fin d’année en famille. Que 2021 puisse vous apporter la santé, la sérénité et beaucoup de satisfaction dans vos projets personnels et professionnels.   ??? [CONSOMMER LOCAL] Plus encore à cette période, le consommer local et de qualité s'applique à l'approche des fêtes de... Publiée par Chambre d'agriculture Alsace sur Lundi 14 décembre 2020    

Les anciens : René et Marie Lux de Schnersheim

De la polyculture à la spécialisation

Publié le 31/12/2020

Trois générations vivent à la ferme Lux, à Schnersheim. René, 80 ans, a transmis à Frédéric, son petit-fils, qui se lance dans un élevage de poules en plein air. Les époux Lux n’ont eu de cesse de s’adapter pour durer. La relève leur emboîte le pas. Ils témoignent.

« On est un bon tandem. Il n’y en a pas un qui tire à droite et l’autre qui tire à gauche », confie d’emblée René Lux, à propos du couple qu’il forme depuis 1964 avec Marie, 79 ans. Cette bonne entente semble être le secret de la prospérité de leur ferme. Ils ont fait des émules, alors que René avoue qu’il n’aurait pas été agriculteur s’il n’avait pas été l’aîné. Marie et René sont fiers de compter parmi leurs petits-enfants, pas moins de trois agriculteurs : Frédéric Lux, 27 ans, de la SCEA du Lys, éleveur de poules pondeuses en plein air à Schnersheim ; Florian et Gauthier Christ, respectivement gérant de la SAS Méthachrist et éleveur de vaches laitières, à Woellenheim. Ces derniers sont âgés de 27 et 24 ans. Les albums photos ouverts devant lui, René se souvient de sa jeunesse. « Chez nous, les vaches arrivaient en dernière lactation. Elles étaient poussées à fond et engraissées. Un marchand de bestiaux les amenait de Lorraine. Il y en avait une vingtaine. » René a arrêté l’école à 14 ans, comme Marie. À 16 ans, il a repris le travail du vacher de la ferme, avec sa maman. « Il n’était pas très stable », argue-t-il. En 1960, René est appelé pour deux ans. Il part en Algérie. Sa maman tombe malade. Trois ouvriers travaillent avec son père : « Des zigotos », lâche-t-il. Quand il revient de son service militaire, il décide d’arrêter les vaches. Il ne veut plus faire de lait. Petite anecdote : c’est Maria, la maman de Denis Ramspacher, qui apportait chaque mois les sous de la collecte de lait. « On a repris l’exploitation en 1965, avec Marie », enchaîne René, sans transition. Les premières années, des betteraves, du blé, de l’orge, du maïs, du houblon s’épanouissent dans les champs sur 27 ha. Il y a quinze truies, une centaine de porcs et 45 bovins à l’engraissement, pour valoriser la betterave sucrière. Les bovins sont en pension. « On était rémunéré à la place, par des marchands de bestiaux », précise René. Ils restaient à la ferme tout l’hiver et repartaient quand le fourrage était terminé. « Tout était dans le corps de ferme », ajoute l’octogénaire. Les bâtisses à colombage datent des années 1800. Elles ont vu passer au moins dix générations de paysans, pense René Lux. L’autonomie alimentaire « On ne pouvait pas être céréaliers, on n’avait pas assez de surfaces. On a grandi à coup de 3 ha », intervient Marie. En fin de carrière, en 1999, c’est une exploitation de 35 ha que les époux Lux transmettent à Sylvia, leur belle-fille, l’épouse de Jacques, qui associe Frédéric, leur fils, en 2016. « On a diminué l’élevage de porcs et arrêté l’engraissement, quand on a commencé le tabac, en 1980 », explique René. Il a aussi terminé sa carrière avec des légumes : céleri, ail. En 2019, plus question de cultiver du tabac, par contre. Frédéric espère devenir autonome en alimentation pour ses pondeuses, pour lesquelles il a créé une EARL. Il livre à Bureland. René, son grand-père, a aussi toujours fabriqué de l’aliment lui-même. À part pour les minéraux et les tourteaux de soja, ils étaient autonomes en alimentation, détaille René. « L’agriculture dans le Kochersberg doit être hyper spécialisée, parce qu’elle ne peut pas rivaliser sur les marchés mondiaux. Il n’y a ni les surfaces ni l’irrigation. On est obligé de viser une clientèle locale », commente Jacques Lux, 54 ans, technicien sur les lignes de fabrication chez Mars, qui suit de près le travail de son fils Frédéric. Le jeune homme a d’ailleurs réduit les surfaces de betteraves sucrières. Elles sont passées de 24 ha (sur 75 ha de SAU), au plus haut de la production, en 2000, à 11 ha, aujourd’hui. Jusqu’en 1955, René raconte que les betteraves étaient prises et nettoyées une à une, à la main. Les premières livraisons au tramway à Wiwersheim datent de cette époque. « Les betteraves étaient négociées à la remorque. Elles étaient déchargées, ensuite, dans les wagons du tramway qui allait jusqu’à Erstein. » Dans les années 1960, Marie et René voient arriver une machine qui coupe les feuilles des betteraves, tractée par un cheval, puis les épandeurs à fumier et les premières arracheuses mécaniques. L’achat des betteraves se fera alors en bout de champ. « On négociait la tare terre au plus bas », s’amuse René. Ils louent, à l’instar des Goos, les mérites de l’inspecteur de culture feu Pierre Mehl. Du tout manuel à la Ropa « Il n’y avait pas le choix d’utiliser des herbicides et des pesticides car on semait moins », explique Marie Lux. Avant 1964, les betteraves étaient bio ! Mais, avec l’arrivée des semoirs monograine et l’espacement des graines, il fallait qu’elles réussissent toutes. « Si une foire, il y a un trou de 30 cm dans le rang », plaide René. La mécanisation et la chimie ont remplacé les « betteraviers », ces saisonniers qui démariaient les betteraves, semées serrées, dans les années 1950. « Ça a simplifié la vie, juge René Lux. Une Cuma s’est formée dans le village. Tout le monde participait. Il y avait des betteraves dans chaque ferme, de 20 ares à 7 ha, jusqu’à ce que certains lui préfèrent le maïs. Nous, on a tout connu du travail de la betterave : du tout manuel à la Ropa, l’avaleuse, qui met au bout du champ. J’ai travaillé avec un soc traîné sans relevage au début. Je tirais avec une ficelle. Les démarcheurs qui vendaient les graines et l’alimentation étaient à vélo ! » Marie conduisait l’effeuilleuse, dans les années 1970, tient encore à souligner René, jusqu’à ce que les chantiers soient confiés à une entreprise de travaux agricoles. Les hommes sont passionnés. Ils narrent leur métier sans discontinuer. Marie insiste pour que l’on goûte à tous ses bredeles. Ils sont excellents. « C’est l’essentiel », glisse-t-elle. Pour confectionner de délicieux mets, il faut de bons ingrédients. « L’agriculture d’aujourd’hui s’inspire de ce qui se faisait dans le temps. Mon père a aussi vu qu’avec la surproduction, on allait droit dans le mur. On prend un virage. Le consommateur est sensible au bien-être animal. À Erstein, la sucrerie démarre une filière bio. Les anciennes techniques vont être remises au goût du jour », estime Jacques Lux.

Les anciens : Évelyne et Alfred Goos de Hurtigheim

« La ferme s’est agrandie progressivement »

Publié le 30/12/2020

Passionné de chevaux et d’attelage, Alfred Goos, 84 ans, se promène encore en calèche avec son Fjord Aninka, dans les champs, à Hurtigheim. Son épouse Évelyne, 85 ans, ne l’accompagne pas mais ils n’en sont pas moins complices. Retraités depuis 1996, Évelyne et Alfred racontent l’évolution de leur exploitation.

Dans la stub traditionnelle toute de bois parée, datant de 1800 et quelques, Évelyne, Alfred et Jean-Michel, leur fils, sortent les albums photos. Rares sont celles en noir et blanc mais ils ont trouvé quelques pépites. Alfred, qui vient de se prêter au jeu des photos avec son cheval, dans la cour de la ferme, où trône une vieille auge en grès fleurie, est heureux. « La succession est assurée », lance-t-il. Jean-Michel Goos travaille aujourd’hui en EARL (EARL de la Musau), associé à son gendre Thomas Litt, et épaulé de sa conjointe, salariée. Issu d’une famille d’agriculteurs de Blaesheim, Alfred a épousé Évelyne, en 1961. Ils ont repris, la même année, la ferme des parents d’Évelyne à Hurtigheim, où ils vivent toujours aujourd’hui avec Jean-Michel et sa famille. Tous deux ont travaillé dès leurs 14 ans. Le père d’Évelyne est mort quand elle en avait 13. « Depuis le début du XIXe siècle, il y a toujours eu une exploitation dans cette cour. Les Wick (son nom de jeune fille, NDLR) sont ici depuis 1616 ! », s’exclame Évelyne, fière de cet héritage. Le grand-père d’Alfred, lui, était forgeron mais « chaque artisan était aussi agriculteur », pointe l’ancien exploitant. C’est un frère d’Alfred qui a pris la suite à Blaesheim. Évelyne et Alfred se sont installés à Hurtigheim. « On a commencé par 9 ha », se souvient Alfred Goos. « Ma maman et moi, on travaillait avec un ouvrier. On ne pouvait pas faire plus. Tout était fait à la main », précise Évelyne. Quand Alfred devient chef d’exploitation, exit l’ouvrier. Il y a cinq vaches, deux chevaux et six truies. Dans les champs, ils cultivent du blé, de la luzerne, du houblon, bien rémunérateur à l’époque - « tout le monde en avait », glisse Évelyne - et des betteraves fourragères pour les animaux. En 1962, poussés par la sucrerie d’Erstein, ils récoltent 40 ares de betteraves. Seules 9 tonnes sont livrées. « La récolte était trop bonne, cette année-là », explique-t-il. Le reste des betteraves a très certainement été distribué aux bêtes. Un gros tracteur pour l’époque Jean-Michel naît en 1962, sa sœur Marylène, en 1964. « On pouvait vivre, souligne Évelyne. On ne dépensait pas plus que ce que l’on avait. » Alfred ajoute : « Il y avait peu de production mais les prix étaient là. » Pourtant, les années 1960 voient les débuts de la mécanisation. Alfred achète son premier tracteur en 1961, un Massey Ferguson de 60 chevaux. Une marque à laquelle les Goos sont restés fidèles. « On avait un gros tracteur, pour l’époque », dit Évelyne, en rigolant. « On a fait un prêt, confie Alfred. Puis, on a vendu un cheval sur les deux, pour acheter une herse et un cultivateur (un vibroculteur, NDLR). Quand on vendait des porcelets et des vaches, on achetait des machines », développe Évelyne. Au fur et à mesure, les époux acquièrent plus de terres. En 1964, ils cultivent 16 ha, augmentent la production de betteraves. En 1968, ils prennent soin de 2 ha de betteraves et sont passés de 30 à 87 ares de houblon. Jean-Michel aidait à la ferme. Ses souvenirs sont vifs. Au début des années 1970, une soixantaine de bovins emplissent la nouvelle étable : vingt vaches et la suite. Les Goos livrent à Alsace Lait encore aujourd’hui. Jean-Michel a appris beaucoup de son papa. « Je savais déjà petit que je voulais faire ce métier », dit l’homme de 58 ans, qui s’est installé, après des études à Obernai, en 1984 en partie, puis a repris l’intégralité de l’exploitation en 1996. « À la fin de la construction du nouveau bâtiment, le prix du ciment avait doublé », remarque Évelyne. La crise pétrolière a marqué les esprits. Autant que le service militaire d’Alfred, dix ans auparavant. L’agriculteur a toujours vécu avec son temps. Il a suivi les évolutions de l’agriculture. Mais les 28 mois d’armée, en grande partie en Afrique, dans les années 1960, l’avaient déphasé. « C’était dur de suivre quand je suis rentré. Ça évoluait vite à l’époque. Pendant plus d’un an, en Algérie, on n’avait été au courant de rien », souligne-t-il. Il rend hommage aux « bons techniciens » de la sucrerie, notamment feu Pierre Mehl. « On lui doit beaucoup », insiste Alfred Goos. À partir de 1963, les Goos misent sur la betterave, avec l’appui du technicien. Pendant 30 ans, ensuite, ils enchaînent les essais variétaux, de désherbage. « Il a fait évoluer la culture de la betterave », tranche Alfred. Quand les animaux rapportaient plus En 1968, sonne l’heure des premiers traitements sur la betterave. « Avant, on semait en ligne, puis il fallait démarier pour qu’il ne reste qu’une betterave tous les 20 cm, tout ça à la binette. En 1968, le premier semoir de précision monograine Tank est arrivé. Les premiers traitements dataient déjà de 1964. On a eu plus de rendement. Et, surtout, il fallait moins de main-d’œuvre. Ça évoluait vite », se rappelle Alfred. En 1980, le rythme des améliorations ralentit. Dès 1990, les prix baissent. Du moins, ils ont stagné jusqu’à aujourd’hui, alors que les frais augmentent, constate le retraité. « Pour gagner autant, il faut faire plus », conclut-il. « Ils ont connu l’intensification de l’agriculture, observe Jean-Michel. On leur demandait de produire toujours plus. Il fallait avancer dans ce sens-là ou arrêter. Ils n’avaient pas de grandes surfaces non plus. » Jusqu’au milieu des années 1990, les animaux et leurs produits rapportaient d’ailleurs plus que la terre. En 1996, juste avant leur retraite, le couple Goos compte 45 ha de cultures et une soixantaine de bovins. « Les porcs, il n’y en avait plus depuis la fin des années 1970 », relève Jean-Michel. « Dès que les exploitations industrielles sont apparues, ça n’a plus fonctionné pour les petits », développe Évelyne. Alfred et elle terminent leur carrière avec 10 ha de maïs, 8 à 10 ha de blé, 7 ha de betteraves, un peu d’orge et une dizaine d’hectares de prés. « Notre devise, encore aujourd’hui, est d’acheter le moins d’aliments possible », pointe Jean-Michel Goos. « Ce n’est pas 8 heures par jour de travail, ce métier. En été, c’est jusqu’à 12 heures ! », répond Alfred, quand on lui demande si son affaire était rentable. « C’est le travail qui fait tout », cadre-t-il. Le vieil homme a donc attendu la fin de sa vie active, puis sa retraite, pour s’adonner à son dada : les chevaux. Évelyne n’en a cure. Est-ce qu’à la maison, ce ne serait pas elle qui tient les rênes ? « Ma compagne m’a toujours secondé. Sinon, ça n’aurait pas marché. On travaillait toujours ensemble. Elle était dehors du matin au soir. Elle conduisait la remorque pendant les moissons, et heureusement », s’épanche Alfred. Évelyne acquiesce. Quand ils étaient jeunes, ils étaient à la ferme et c’est sa maman qui cuisinait. Évelyne a l’air d’en avoir tout à fait pris son parti.

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