Vie professionnelle

Publié le 19/11/2020

« Ami », « deuxième père », « exemple », André Wicker a incarné beaucoup de rôles auprès des personnes qu’il a croisées pendant ses 86 années de vie. Cet arboriculteur de Neugartheim-Ittlenheim a surtout posé un grand nombre des pierres qui constituent aujourd’hui l’édifice agricole alsacien. Quelques jours après son décès survenu le 8 novembre, l’heure est aux souvenirs et ils sont nombreux.

C’est la première fois que je dois écrire sur quelqu’un que, pour sûr, je ne rencontrerai pas. Ce n’est pas chose facile. Quand j’ai demandé autour de moi, au journal : « Qui était André Wicker ? », les yeux de David Lefebvre, un des piliers de l’équipe rédactionnelle, se sont mis à pétiller. « Ah, André Wicker, chaque mois, il nous apportait des pommes », m’a-t-il répondu. Tout de suite, j’ai imaginé un homme sympathique et généreux. J’ai vite compris qu’André Wicker était surtout un homme d’action, qui voulait développer l’agriculture alsacienne et œuvrer pour le bien-être de ses acteurs, par tous les moyens possibles. Les responsabilités, qu’elles soient syndicales ou plus institutionnelles, ne lui faisaient donc pas peur, au contraire, elles semblaient faire partie de son ADN. Même avant de reprendre l’exploitation parentale, en 1965, à Neugartheim, dans le Bas-Rhin, André Wicker a présidé l’antenne locale de la Jeunesse agricole chrétienne, « l’école du syndicalisme agricole, là où il a forgé son ouverture d’esprit et son sens du partage », affirme Mariette Siefert, une de ses conscrites. Avant de gravir les échelons pour présider la section FDSEA cantonale et devenir vice-président départemental, de 1973 à 1987. « André, c’était notre Poulidor. Il n’était jamais en première ligne, mais rien ne se faisait sans qu’on ait discuté avec lui car il avait un sens inné du politique », se souvient Jean-Marie Sander.       C'est avec une profondes tristesse que j'apprends le décès d'André Wicker ancien maire de Neugartheim-Ittlenheim et... Publiée par Gérard Schann sur Jeudi 12 novembre 2020     L’intérêt collectif Quand ce dernier a pris la présidence de la FDSEA du Bas-Rhin, de 1986 à 1992, André Wicker est resté son conseiller de l’ombre. « Notamment au moment de la grève du lait, en décembre 1985. C’est lui qui nous a dit, là, on y va, là, on s’arrête. C’est aussi lui qui nous a guidés pour l’organisation de la Finale nationale de labour, à Obernai, en 1981 ». Et tout le monde l’écoutait, car « André avait l’honnêteté intellectuelle de dire s’il était ou non d’accord », reconnaît Jean-Marie Sander. D’autant que l’arboriculteur avait une foi infaillible dans le syndicalisme, au sens noble du terme. « Il n’agissait jamais dans l’intérêt personnel, mais toujours dans l’intérêt collectif », se rappelle Christian Bonnetier, directeur de la Chambre d'agriculture d’Alsace, de 1995 à 2007, en parlant de son « ami ». « La porte d’André était d’ailleurs toujours ouverte aux agriculteurs qui avaient besoin de parler, et aux responsables, pour lesquels il avait beaucoup de respect. C’est aussi souvent lui qui assurait ici, pendant que les grands noms montaient à Paris », relate Patrick Bastian, son successeur, notamment, à l’Association pour le développement agricole et rural (Adar) du Kochersberg. Syndicaliste dans l’âme, André Wicker a également marqué les esprits par sa capacité à créer des ponts entre les organismes où il a occupé des fonctions. À la MSA, notamment, où il est devenu vice-président, au milieu des années 1980, sous la houlette de Mariette Siefert. « Autant, lorsque nous étions chez les Jeunes Agriculteurs, nous nous sommes chamaillés parce que je voulais m’imposer et que je défendais la place des femmes dans l’agriculture, à la MSA, tout s’est mis en place naturellement. Et jusqu’à la fin, notre solidarité a été infaillible », admet cette ancienne présidente de la MSA du Bas-Rhin. Homme de dialogue À l’apogée de leur collaboration : la fusion régionale, en 2000. « Nous étions persuadés que cette première ouvrirait la voie à d’autres fusions régionales bénéfiques au secteur agricole alsacien. Sans André, elle n’aurait pas eu lieu. Ensemble, nous avons décidé de rédiger une lettre à l’attention du ministère de l’Agriculture. C’est André qui a bataillé pour obtenir les signatures de 27 responsables politiques et agricoles régionaux », raconte-t-elle. Le jour des funérailles d’André Wicker, le 13 novembre, Mariette a ressenti le besoin de marcher, de fouler la terre, pour évacuer sa tristesse de ne pas pouvoir l’accompagner dans sa dernière demeure, à cause des restrictions sanitaires. Elle s’est remémoré tous les chantiers portés par l’agriculteur. « Il a aussi représenté la MSA au conseil d’administration des Hôpitaux universitaires de Strasbourg (HUS) et a mené un travail exemplaire pour les familles d’agriculteurs qui n’avaient pas forcément les moyens de payer leurs frais et devaient céder du foncier », explique Mariette Siefert. À cette occasion, André Wicker a semé une graine qui a germé quelques années plus tard. Car, lorsqu’il siégeait au conseil d’administration de la MSA et des HUS, le petit arboriculteur à lunettes présidait aussi le comité technique départemental de la Safer, et a permis à ces différents organismes de se connaître. « Ces relations ont débouché voilà deux ans sur la rétrocession à des agriculteurs de 600 ha sur les 2 000 ha que possèdent les Hôpitaux de Strasbourg. Cette transaction a bénéficié à 230 exploitations, avant l’aménagement foncier du contournement ouest de Strasbourg », se réjouit Aude Baumann, l’actuelle cheffe du service Bas-Rhin de la Société d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer), qui a apprécié la bienveillance d’André Wicker dans la gestion de ses équipes. Avant-gardiste L’homme de l’ombre se cache derrière d’autres victoires, comme la sauvegarde du Verger expérimental d’Alsace (Verexal), à Obernai. André Wicker en a repris la présidence en 1992, quand la plupart des stations fermaient dans les autres régions. « À son arrivée, Verexal avait un passif financier costaud à épurer », se souvient Hervé Bentz, l’actuel responsable administratif. Au bout de dix ans de lutte et d’échange avec les autorités, André a réussi sa mission. Mieux : il a donné un nouveau souffle à la structure. « C’était quelqu’un de très visionnaire. Il est allé jusqu’à tisser des liens avec des coopératives allemandes, en demande de marchandises, pour multiplier les débouchés des arboriculteurs alsaciens », poursuit Hervé Bentz. André Wicker a exploité son côté avant-gardiste sous bien des formes. « Il a su adapter son activité aux difficultés de son terrain, en se lançant dans la culture de pommes. Comme, en tant que président du Service d'utilité agricole et de développement (Suad), il était en relation permanente avec les techniciens de la Chambre d'agriculture, il a su insuffler une belle dynamique, et plusieurs exploitants du Kochersberg l’ont suivi », note Denis Ramspacher, son acolyte local. Même s’il avait des domaines de prédilection, l’arboriculture et le tabac, André Wicker s’intéressait à tout. « Au centre de gestion, à la formation, recense Christian Bonnetier. Nous avons même travaillé ensemble sur le dossier de l’abattoir de Strasbourg, alors qu’il n’était pas éleveur mais ses amis l’étaient. » Lister de façon exhaustive les engagements d’André Wicker est impossible tant ils sont nombreux et variés. Ses années comme maire de Neugartheim qu’il a fait fusionner avec Ittlenheim, en témoignent. Une chose est sûre, s’il a été moteur partout où il est passé, ce discret a aussi su se mettre en retrait pour servir de tremplin. Autour d’une bonne bouffe Le plus beau cadeau d’André Wicker reste peut-être la cession de son exploitation à son fils, Dominique, en 1988. « Il m’a donné cette chance, relève cet enfant de 55 ans, encore plus discret que son père. En tant que père, il était dur et juste, mais en tant que compagnon de travail, il m’a fait entièrement confiance et ne m’a pas freiné, quand j’ai voulu passer à la mécanisation ou au travail simplifié. » Pour susciter autant d’admiration, André Wicker devait bien avoir des secrets. « Même s’il avait un sacré caractère, il avait un grand sens de l’écoute, ajoute son fils. Il disait toujours « dormez sur cette idée et nous en reparlerons demain ». » « C’était un homme qui aimait la vie », lâche Hervé Bentz, entre deux sanglots. Ce complice du Verexal n’oubliera pas la tradition des repas de Noël avec la Chambre d'agriculture, instaurée par André, le jovial. « Il trouvait toujours un consensus autour d’une bonne bouffe », plaisante Dominique Wicker qui regrette déjà les mots de son père : « Dans le temps, on se bourrait la gueule pour se parler, maintenant, on ne se bourre plus la gueule et on ne se parle plus. » La force d’une famille Mais comment cet homme a-t-il fait pour s’investir dans autant de causes, en plus de son exploitation ? « Heureusement, il avait une épouse formidable qui le soutenait, confie Patrick Bastian, pour qui André Wicker était un deuxième père. Elle vérifiait qu’il avait la bonne cravate, s’il avait ciré ses chaussures. Et c’est elle qui a fait tourner l’exploitation jusqu’à l’arrivée de Dominique. » « Ma mère était aussi sa secrétaire. Chaque matin, elle lui rappelait les réunions du jour, si l’une était plus importante que l’autre. Il l’écoutait… à 90 %, sourit Dominique Wicker, en regardant le verger familial de 14 ha, depuis le bas du village. Et quand il rentrait le soir, il prenait le relais sur l’exploitation, il ne pouvait pas s’en empêcher. » Tout le monde s’est accommodé de la situation et André Wicker nourrissait une fierté « énorme » envers sa famille, selon Christian Bonnetier. L’âge faisant, André Wicker a laissé ses responsabilités et sa passion pour les arbres a repris le dessus. « Voilà, encore trois mois, il me demandait ce qu’il avait à faire. C’était bizarre, car il n’avait plus assez de force pour travailler », avoue Dominique. Ces derniers temps, André venait chaque soir en voiture avec son auxiliaire de vie, pour se balader, au milieu de ses pommiers. André Wicker n’apportera plus de pomme à la rédaction mais c’est sûr que son âme veillera encore longtemps sur les esprits de la région. Ses enfants comptent organiser une cérémonie pour lui rendre un dernier hommage, dès que le contexte le permettra.

Congrès national des Jeunes Agriculteurs à La Baule du 27 au 29 octobre

Les JA 68 portent la problématique de l’installation

Publié le 18/11/2020

Juste avant le confinement, du 27 au 29 octobre, le congrès national des Jeunes Agriculteurs (JA) s’est tenu à La Baule. Une délégation haut-rhinoise était sur place. Les installations, les transmissions, le foncier mais également le syndicalisme ont été au cœur des échanges.

Autour de Pierre Meyer pour qui c’était le septième congrès, les quatre autres JA faisaient leur « baptême du feu ». Une belle expérience pour Joanie Lutz, Charlotte Feuerbach, Marion Ketterer et Louis Frischinger. « On me l’a présenté cet été au conseil d’administration. Les années précédentes, on se sentait peu concernés. C’était surtout destiné aux administrateurs nationaux. Là, j’ai trouvé la démarche pertinente. Cette ouverture m’a intéressé. C’est l’occasion de découvrir et de traiter les sujets nationaux. Auparavant, je n’avais aucune notion du travail à fournir », explique Joanie Lutz. Originaire de Hœrdt, la jeune femme dont le conjoint a une ferme-auberge à côté du Grand Ballon, cherche à s’installer. Un projet en hors cadre familial qui n’est pas encore définitif. La première difficulté étant de trouver du foncier. La situation est identique pour Marion Ketterer, elle, en cours d’installation dans le secteur d’Ostheim. « Mon premier bilan de ce congrès me permet de me rendre compte que l’on retrouve les mêmes problématiques sur l’ensemble du territoire. Cette dimension nationale est importante. On a les mêmes valeurs. Il faut simplement pouvoir adapter localement les bonnes solutions et réponses », estime-t-elle.   Première journée au #CongrèsJA2020 !!! Malgré un contexte sanitaire particulier, le Haut-Rhin est venu en force! Et oui,... Publiée par Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin sur Mardi 27 octobre 2020   S’installer en hors cadre familial Un premier congrès également pour Charlotte Feuerbach, présidente du canton du Ried chez les JA 68 et salariée sur une exploitation agricole. Elle insiste elle aussi sur les valeurs retrouvées, les échanges, le gros travail collectif effectué. « Un tel congrès, c’est une ouverture d’esprit. Nous sommes sensibilisés aux dossiers d’actualité, aux problématiques, aux enjeux et nous pouvons ainsi témoigner de nos propres expériences locales », précise la jeune professionnelle. Cette ouverture d’esprit, c’est aussi ce que retient Louis Frischinger. Déjà installé à Tagsdorf dans le Sundgau et à Fontaine dans le Territoire de Belfort, mais sans la DJA (dotation jeune agriculteur), il s’investissait peu jusqu’à présent dans le syndicalisme agricole. « Comme mes collègues, nous avons pu mieux apprécier les valeurs des jeunes agriculteurs. Ce congrès, pour moi, c’est le début de quelque chose. J’ai retrouvé les valeurs qui nous sont communes. Les débats étaient intéressants. La pression foncière nous concerne tous, tout comme les prix qui ne sont pas abordables pour des jeunes qui veulent s’installer », souligne-t-il. Un tel congrès annuel est nécessaire aux yeux de l’expérimenté Pierre Meyer installé à Dessenheim : « Le congrès, c’est le moment où les représentants de toutes les régions du territoire se retrouvent. Nous votons tous les deux ans les administrateurs nationaux. Nous réalisons et approuvons les différents rapports. Nous discutons également de la vie syndicale chez les jeunes agriculteurs, le fonctionnement général du syndicat. Sa perception en interne et en externe. Nous définissons les priorités, notamment au niveau de la communication. Nous faisons le tour des régions pour sonder les différents avis. » Cette année, le Grand Est s’est notamment intéressé au dispositif en place concernant les installations. « La transmission est importante. Pour la réussir, il faut anticiper et surtout bien accompagner le futur accédant potentiel. Le dispositif en place a ainsi été discuté. Il doit être plus large et plus clair. D’autant plus que nous constatons que les installations en hors cadre familial deviennent de plus en plus nombreuses. Il faut donc adapter le dispositif à cette évolution sociétale », précise l’agriculteur.   Ouverture de la deuxième journée du #CongrèsJA2020 Au programme, présentation du Projet "Identité Jeunes Agriculteurs"... Publiée par Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin sur Mercredi 28 octobre 2020   En Alsace, un foncier « plus abordable » qu’ailleurs Il constate également une augmentation significative ces dernières années du prix du foncier. Le peu de disponibilité de terres. Les fortes tensions. « Nous travaillons au niveau national pour avoir des règles dans l’attribution des terrains avec davantage d’équité entre les personnes. Nous avons encore en Alsace la chance d’avoir un foncier « plus abordable » qu’ailleurs en France où ce sont des investisseurs qui font le marché. Cela n’est pas une voie à suivre pour la vitalité de nos territoires », ajoute Pierre Meyer. Lors de la dernière journée du congrès, les jeunes agriculteurs français ont pu échanger en visioconférence avec le ministre de l'Agriculture, Julien Denormandie pendant deux heures. Les professionnels se montrent satisfaits. « On a pu avoir un débat très intéressant. Il répondait à nos interrogations et maîtrisait les différents dossiers. Pour nous, c’est une chance cette rencontre, même si ce n’était qu’en visioconférence », conclut Pierre Meyer. Des conditions sanitaires nationales qui ont obligé les organisateurs à proposer un protocole très strict avec des temps de partage moins importants que d’habitude entre les différentes délégations. Néanmoins, les valeurs JA étaient bien là. « Ce qui nous semblait inaccessible ne l’est plus. Nous sommes revenus en Alsace heureux et motivés. Aux autres JA, à l’avenir, de participer à un tel congrès », conclut Joanie Lutz.   Publiée par Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin sur Jeudi 29 octobre 2020    

Publié le 16/11/2020

Dans une étude publiée le 23 octobre, l’Insee révèle qu’actuellement trois quarts des agriculteurs sont des hommes. Est-il plus difficile de se lancer quand on est une femme ? La Confédération paysanne s’est posé la question et a recueilli le témoignage de 151 agricultrices. Premier enseignement : les stéréotypes n’épargnent pas le milieu.

1956, année notable dans la progression des droits des femmes : elles peuvent désormais gérer leurs biens propres et exercer une activité professionnelle sans le consentement de leur mari. 2020, année de régression ? Le témoignage suivant, tiré d’une enquête publiée à la rentrée, laisse pensif : « Je n’ai pas pu signer mon contrat seule, mon conjoint devait être présent. » Cette condition détonante a été imposée par une banque à une femme souhaitant obtenir un prêt pour se lancer dans l’agriculture, pourtant sans son mari. Même si les hommes restent majoritaires dans le secteur, comme le montre une récente étude de l’Insee, on compte près de 500 000 actives agricoles et un tiers des installations sont aujourd’hui initiées par des femmes. À l’heure où les questions de sexisme et de discriminations de genre animent les débats sociétaux, le mouvement Terre de liens et plusieurs organisations qui œuvrent pour le dynamisme des territoires ruraux, se sont donné une nouvelle mission : comprendre les éventuels freins rencontrés par ces entrepreneuses à leurs débuts. Dans une étude de terrain plus « qualitative que quantitative », comme le précise Bertille Fages, animatrice à la Fédération associative pour le développement de l’emploi agricole et rural (Fadear), 151 agricultrices de toute la France et d’une moyenne d’âge de 39 ans, sont revenues sur leur parcours d’installation. D’après les réponses à ce questionnaire, construit en collaboration avec la commission femmes de la Confédération paysanne nationale, la recherche de sens dans son travail, le besoin d’indépendance ainsi que l’envie de créer et de gérer une entreprise s’avèrent être les motivations principales de ces femmes au moment de s’installer. Mais, à chaque étape de leur cheminement, une idée galvaudée revient : « La femme est renvoyée à sa moindre force physique et ne peut donc pas s’occuper de la technique, contrairement aux hommes, note Bertille Fages. Nous avions déjà constaté cela dans nos discussions entre partenaires mais nous n’avions pas imaginé qu’autant de répondantes partageraient ce sentiment. » Un sentiment qui émerge souvent dès l’annonce du projet d’installation. Les répondantes, dont 73,5 % se sont installées en dehors du cadre familial, ont généralement reçu le soutien de leurs proches, avec toutefois quelques nuances. Sur les « oui », elles mentionnent que l’installation en couple et/ou avec un associé masculin a bien souvent permis de rassurer. Restait à faire accepter un éventuel changement d’orientation. « Surdiplômée, les personnes de mon entourage me destinaient à des sphères plus intellectuelles et des salaires plus importants », confie l’une d’entre elles. Des prêts genrés Mais la plupart d’entre elles ont tenu bon et 74,2 % d’entre elles sont mêmes devenues exploitantes à titre principal. Cependant, pour quelques-unes de ces paysannes impliquées dans les réseaux « alternatifs » du développement agricole, trouver des financements n’a pas été de tout repos. « Il a fallu se battre à la Chambre d'agriculture et avec les banques pour défendre un projet considéré comme trop petit pour le monde classique. Et toutes les structures « classiques » sans exception adressaient les courriers et courriels à mon conjoint et non à moi alors même que nous nous installions ensemble, au même titre, à 50/50 », rappelle une des répondantes. Cette frilosité semble aussi toucher les agricultrices avec une activité plus traditionnelle et qui n’ont donc pas forcément été ciblées par le questionnaire. Claire Dutter, éleveuse de vaches laitières à Witternheim, s’y est frottée en 2008, quand elle a voulu construire une nouvelle étable, quatre années après avoir rejoint l’exploitation familiale. « À cette époque, je gérais l’exploitation avec ma mère, après le décès de mon père. C’est moi qui ai dessiné tous les plans du bâtiment, et qui ai tout pensé. Deux commerciaux d’une banque sont venus pour apprécier les travaux qui s’élevaient à 1,5 million d’euros, en vue d’un prêt. Ces hommes ne nous ont pas du tout pris au sérieux car nous étions des femmes, nous l’avons immédiatement senti », se souvient une des pionnières dans la construction de pareils bâtiments en Alsace. Ensuite, les agricultrices ont reçu la visite de deux femmes d’une autre banque. Le projet a été validé. Pour l’agricultrice, cette discrimination est regrettable, « d’autant que je suis née dans la ferme, et que j’ai grandi dans les pas de mon père. Il me faisait entièrement confiance pour gérer l’exploitation ». Une fois les premiers problèmes financiers plus ou moins gérés, en dépit des questions de genre, reste à trouver une place dans la profession agricole. Même si un tiers des répondantes au questionnaire n’avait pas de lien direct avec le secteur au moment de leur installation, autant répondent que leurs confrères/consœurs déjà en place les ont conseillées et bien accueillies, peut-être grâce à leur projet « atypique » ou leur « petite ferme » qui, cette fois, a attisé la curiosité, et semble plus « acceptable » pour une femme. Où est le patron ? Ce bon accueil apparent cache toutefois des zones d’ombre, puisque beaucoup insistent sur l’indifférence à leur égard. « Les agriculteurs ne s’adressent jamais à moi, regrette l’une. Ils viennent à la maison pour demander où est mon compagnon et, en son absence, ils se contentent de dire qu’ils reviendront. » Toutes n’y perçoivent pas le même niveau d’impact mais identifient clairement une forme de sexisme qui se mélange parfois avec le fait d’être « hors-cadre » ou « néorurale ». Cette indifférence règne parfois dans les relations avec les fournisseurs, peut-être à cause du manque de confiance qu’ont certaines répondantes dans leurs connaissances, notamment sur le machinisme agricole. Une bonne façon, en tout cas, d’imposer le respect est peut-être de jouer avec les stéréotypes. « Du temps où les commerciaux venaient beaucoup à la ferme, ils me demandaient où était le chef du troupeau. Je les renvoyais vers mon père. Lui, bien sûr, les renvoyait vers moi. Ils revenaient penauds », s’amuse-t-elle, sans se formaliser. Et, si quelqu’un ne veut pas travailler avec elle car c’est une femme, tant pis, cela ne l’empêche pas d’avancer. Malgré tout, le questionnaire se termine sur une note réjouissante : être une femme peut aussi être un avantage, notamment dans la commercialisation des produits. Au-delà de la surprise exprimée par certains acheteurs quand ils découvrent que leur productrice est seule, une forme d’admiration s’installe et conquiert les cœurs. « Je pense qu’à la vente, être une femme n’est pas du tout handicapant, au contraire, c’est presque notre place », relativise une répondante. Si, auprès de la clientèle, cette vision genrée s’implante de manière positive, les instigateurs de cette enquête restent sur leur faim quant à la place de la femme dans la profession. Début 2021, ils comptent reprendre tous ces témoignages pour en tirer des préconisations et, qui sait, améliorer cette cohabitation des genres.

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