Vigne

Publié le 07/04/2017

À Saint-Hippolyte, Sylviane et Nicolas Simmler ont fait le choix de ne pas faire de concession à la matière qui donne leur charpente à leurs vins. C’est la condition de pouvoir les valoriser sur un domaine de taille modeste.

Ce n’est pas une surprise. Pour Nicolas et Sylviane Simmler, les millésimes 2013, 2014 et 2015 n’ont pas été les plus prolifiques de leur carrière. Cette succession de petites récoltes et la nécessité de vendanger un peu plus, incitent Nicolas à passer de une à deux arcures en 2016. La mesure produit son effet. Le domaine frôle les 80 hl/ha. Sa plus grosse vendange depuis son installation en 1990. Une bonne nouvelle ? À la fois oui et non aux yeux de Nicolas. Oui, parce que ce volume lui redonne de l’air. Non, car si la qualité rentrée n’est pas mauvaise, il ne s’en satisfait pas. « J’ai opté pour la production de vins de terroir, concentrés, donc à petits rendements. En année normale, le rendement d’exploitation n’excède pas 50 hl/ha » dit-il. Fidèle à sa ligne, Nicolas fait des choix radicaux l’hiver dernier. Il vend très tôt les deux tiers de sa récolte 2016 en vrac en direct chez un négociant, au lieu de 30 % habituellement. Il vinifie son pinot blanc en tranquille plutôt qu’en effervescent, car il le juge « trop court en bouche ». Il fait l’impasse sur son pinot noir haut de gamme « Cerisier des oiseaux » et son gewurztraminer vieilles vignes. « Je préfère ne pas vendre plutôt que de proposer des vins qui ne me plaisent pas et avec lesquels je cours le risque de me faire perdre des clients » justifie-t-il. À presque 7 ha depuis peu, sans muscat ni sylvaner dans l’encépagement, Nicolas estime être à la tête d’une entreprise dont la taille se maîtrise. Il n’est pas tenté par le bio tant que la reconnaissance est liée à une charge administrative qu’il juge trop lourde. Nicolas travaille donc en raisonné. Il passe un outil à dents dans des vignes enherbées un rang sur deux. Il désherbe le cavaillon. Il traite avec le duo cuivre/soufre, sauf en 2016 où la pression mildiou l’a fait utiliser trois fois des produits de synthèse sur dix interventions au total. Nicolas effeuille manuellement l’intégralité de sa surface en deux fois. Il vendange uniquement à la main des raisins qui finissent sur un pressoir mécanique de 22 hl. « Pour limiter au plus la trituration sur la cage, je pratique des temporisations qui maintiennent la pression. Le jus est extrait au bout du troisième programme. Il est récupéré dans une maie refroidie à 10-12°. Je débourbe entre dix et quarante-huit heures. Je n’utilise ni enzyme, ni levure. Je peux attendre le départ en fermentation pendant sept jours, mais en 2016 je suis monté à quinze jours ! ». Nicolas vise la production de vins secs, avec, par exemple, des rieslings à 2-3 g/l de sucre restant. Des foudres neufs en chêne des Vosges En 2015 et en 2016, le domaine a dû investir coup sur coup dans un hangar à matériel de 225 m² à la suite de la reprise d’un bâtiment de stockage par son propriétaire et dans de la cuverie. Nicolas a remplacé des cuves en béton verré et en acier émaillé arrivées en bout de course par des foudres neufs en chêne des Vosges de 21, 27 et 32 hl. Ce changement le ravit. « Je voulais du bois pour faire des vins plus ouverts. J’ai choisi des capacités identiques à mes cuves inox. Comme les deux types de cuve se font face, il m’est facile d’en permuter les vins au bout de trois mois. De plus, l’opération les oxygène » commente-t-il. Deux autres foudres sont commandés. Travaux compris, Nicolas et Sylviane ont réglé une facture de 37 000 €, allégée pour les seuls fûts par 35 % d’aide de l’Union européenne. Nicolas dispose d’une seconde cave équipée de trois cuves à chapeau flottant de 22, 40 et 45 hl. Elle est réservée au pinot noir issu d’une macération entre huit et quinze jours. Nicolas inscrit trois rouges sur sa carte. « Le rendement de 35, de 55 ou de 65 hl/ha fait la différence de qualité. Le rouge, c’est ma signature. Je suis en rupture » précise-t-il. Sylviane et Nicolas révisent leur tarif chaque année. Ils vendent actuellement la plupart de leurs vins entre 8 et 9 €. « Nous ne pouvons pas descendre ces prix. Nos marges sont trop réduites et les charges progressent en permanence. Nous devons donc proposer des vins irréprochables. C’est d’autant plus nécessaire car nous ne sommes pas seuls de la même appellation sur la douzaine de salons auxquels nous participons en France et en Belgique ». Nicolas place également ses vins lors de soirées à thème gastronomiques qu’il anime et dans l’un ou l’autre restaurant. Le caveau reste le débouché des deux tiers des bouteilles environ. Aménagé dans une ancienne cave à pomme de terre, il mélange bois massif et murs en pierre. Deux grosses poutres qui barrent le plafond et un puits de six mètres lui donnent du cachet. Il est directement accessible depuis la place de l’hôtel de ville, en plein centre, où la difficulté principale est de se garer. « C’est un handicap. Mais les clients qui veulent nos vins se débrouillent toujours » relativise Nicolas.

Association des viticulteurs d'Alsace

En mode premier cru

Publié le 05/04/2017

Le dossier de hiérarchisation a été approuvé lors de l’assemblée générale de l’Association des viticulteurs d’Alsace jeudi 29 mars à Colmar. Si pour certains professionnels cette décision constitue un « virage historique et positif », d’autres se sont montrés plus dubitatifs.

En faisant le tour des sous-régions avant l’assemblée générale, le président de l’Association des viticulteurs d’Alsace (AVA), Jérôme Bauer, a constaté que les viticulteurs alsaciens étaient divisés au sujet de la hiérarchisation et de cette strate premier cru. « Il est maintenant temps d’arbitrer, de décider. Il faut prendre ce virage historique. Fin décembre, la commission nationale de l’Inao a bien accueilli ce projet. À nous de saisir cette opportunité qui ne se représentera pas avant plusieurs décennies. Nous avons l’occasion de corriger l’erreur historique de positionnement des grands crus ; les rendements autorisés lors de leur création à partir de 1975 avaient été fixés généreusement à 70 hl/ha contre 50 à 55 hl/ha aujourd’hui. Il ne faut pas refuser ce dossier de peur de perdre quelques hectolitres de rendements ». Les premiers crus sont convoités par toute la France viticole. Dans la hiérarchie des appellations, les premiers crus s’intercaleront entre les 51 grands crus et les dénominations géographiques, à savoir les lieux-dits et les 13 « communales », contraintes de tailler plus court. Le cahier des charges de l’appellation premier cru prévoit notamment l’obligation de limiter les volumes à 55 hl pour les blancs, 45 hl pour les rouges, d’élever le vin au minimum jusqu’au 1er juin de l’année suivant la récolte, au 1er octobre au moins pour les pinots noirs. Autre petite révolution : la mention « sec » fera son apparition sur les étiquettes, selon les règles fixées par l’Union européenne. L’objectif pour l’Alsace est de se hisser dans l’élite des vignobles français ; les premiers crus étant notamment une dénomination de la Bourgogne. « Notre vignoble a toutes les cartes en main pour asseoir les terroirs. Soyons responsables de notre avenir. Vous avez les clés de notre futur en main », ajoute Jérôme Bauer. Un enjeu considérable Le président du Syndicat des vignerons indépendants d’Alsace (Synvira), Pierre Bernhard, considère cette réforme comme intéressante, mais il émet quelques réserves : « Il faudrait que la modification des rendements s’effectue progressivement, par étapes, et que la petite famille des communales s’élargisse. Il faut en effet construire un projet communal qui tienne la route ». À Ottrott, l’inquiétude est palpable pour le célèbre vin rouge de la commune viticole. « La baisse de rendement demandée est considérable. Si on demandait une telle baisse dans « l’océan » du vin blanc en Alsace, il y aurait les mêmes réactions négatives. J’ajoute que cette réforme oublie un point important. À aucun moment, elle ne parle de typicité de nos vins », s’agacent de concert Bernard Schmitt et Stéphane Vonville, viticulteurs à Ottrott. Jérôme Bauer reconnaît le cas particulier d’Ottrott : « Ça risque de piquer en effet mais, la porte est ouverte. Je veux bien défendre annuellement l’idée d’un rendement butoir de 10 %, en fonction de chaque millésime. Je ne fais la leçon à personne. Mais, nous devons avancer. » La coopération, qui s’est réunie sur ce sujet, a pour sa part marqué sa désapprobation. Jean-Luc Hanauer, président de la cave de Pfaffenheim, a rappelé que la coopération était le « premier metteur en marché de grands crus. La majorité souhaite le maintien des grands crus à 55 hl, et les 60 hl. » Immédiatement, Jérôme Bauer réagit. « OK, mais ce n’est pas vendable à la commission d’enquête ». « Augmenter de 3 € le prix d’une bouteille d’un grand cru ne doit pas poser de problème. Les vins salins, profonds, les vins de terroir qui procurent de l’émotion se paient. Ces efforts supplémentaires demandés sont nécessaires, vu l’enjeu. Nous ne sommes pas assez fiers de notre travail. La qualité est dans la bouteille et elle se paie au niveau mondial. Pour moi, ce projet semble cohérent », argumente Pierre Gassmann, viticulteur à Rohrschwihr. Jean-Michel Deiss est du même avis. « Nous ne produirons plus de 50 hl/ha. La commission n’a pas dix années d’avance. Elle constate simplement la réalité. Je regrette simplement que vous n’alliez pas assez loin pour les communales ». Olivier Humbrecht, viticulteur à Turckheim qui porte le dossier « premier cru » à l’AVA, estime, pour sa part, que les professionnels qui veulent des premiers crus à 60 hl sont des opportunistes. « La question est de savoir comment je peux faire pour multiplier par deux ou trois nos prix de vente. Quel est le prix moyen des rouges d’Ottrott ? L’important est de se concentrer sur la valorisation, et accessoirement d’éviter de faire du tort aux régions viticoles. Car si l’Alsace rejoint la prestigieuse famille des vignobles à la hiérarchie des crus bien établie, elle devra aussi tenir son rang face aux consommateurs. » Après débat, le président propose de passer au vote. Il innove en demandant aux adhérents de voter avec des bulletins rouges (opposés), verts (favorables) et blanc (abstention). Un vote à bulletins levés donne un vert majoritaire dans la salle du Cref de Colmar. Pour un juste prix À propos des prix et la valorisation des vins d’Alsace, si des progrès ont été constatés, il reste « du chemin à parcourir ». Les vins bradés « donnent une image négative, destructrice. Nous venons d’avoir une belle récolte 2016, tant en quantité qu’en qualité. L’Alsace est la seule région productrice à pouvoir approvisionner les marchés. Nous devons arrêter de vouloir nous vendre au prix le plus bas. Ce n’est pas acceptable », estime Jérôme Bauer. Le directeur du Conseil interprofessionnel des vins d’Alsace, Jean-Louis Vézien, donne les derniers chiffres. La dernière récolte a été conforme à la moyenne historique de la région : 1 176 353 hl, soit une hausse de 19 % par rapport à 2015 et une hausse de 12 % par rapport à la moyenne quinquennale. « Nos disponibilités, de l’ordre de 2 637 630 hl, sont également en hausse de 7,4 %. » Pour le vrac, le gewurztraminer est à 3,51 €/l, le riesling à 2,82 €/l, le sylvaner à 1,83 €/l, le pinot noir à 3,08 €/l, le pinot gris à 2,82 €/l et le pinot blanc à 2,18 €/l. Enfin, le marché en bouteille a connu une baisse de 6 % en 2016. Cette baisse est plus importante à l’export (- 11 %) avec 244 441 hl qu’en métropole (- 4 %) avec 715 460 hl. Les ventes dans les pays tiers ont triplé ces vingt dernières années. Par ailleurs, la baisse des ventes de vins d’Alsace constatée en 2016 se poursuit sur les deux premiers mois de l’année 2017. « C’est lié à une insuffisance de l’offre consécutive aux trois petites récoltes 2013, 2014 et 2015. Le fléchissement étant plus important sur nos premiers marchés qui sont aussi les plus sensibles aux prix. » En 2016, 4 005 déclarants sont enregistrés soit une baisse de 13 % (851 déclarants) sur ces cinq dernières années. « Il ne faut pas interpréter cela comme un signe de déprise, mais comme une preuve supplémentaire de la professionnalisation du vignoble alsacien », ajoute Jean-Louis Vézien. L’assemblée générale s’est terminée avec un rappel des orientations pour le millésime 2016 et quelques points d’actualités, comme la lutte préventive contre la flavescence dorée.

Institut français de la vigne et du vin - Inao

Un guide pour accompagner les viticulteurs vers l’agroécologie

Publié le 03/04/2017

Les responsables de l’IFV, du Civa et de l’ODG Ava ont présenté lundi dernier le « Guide de l’agroécologie et de la viticulture » destiné à tous les viticulteurs désireux d’approfondir leur démarche agroenvironnementale. Un document « pratico-pratique » qui doit permettre de réviser les itinéraires techniques tout en répondant aux attentes sociétales en matière d’environnement.

C’est un document qui permet à la viticulture « d’aller de l’avant ». Élaboré conjointement par l’Institut français de la vigne et du vin (IFV) et par l’Inao, le « Guide de l’agroécologie en viticulture » a comme ambition de fournir des points de repère techniques à tous les vignerons désireux de faire évoluer leurs pratiques vers une démarche agroenvironnementale. « C’est aussi un bon moyen de répondre aux attentes sociétales en matière d’environnement et d’écologie », complète le président de l’IFV et président de la commission Environnement de l’Inao, Bernard Angelras. Un guide évolutif avec des solutions « régionales » Ce guide de cinquante pages, disponible gratuitement sous format papier ou numérique, est articulé autour de cinq grandes thématiques liées à la viticulture : la préservation et le développement de la biodiversité, la maîtrise et la réduction de la fertilisation, la limitation de l’usage des produits phytopharmaceutiques, une meilleure gestion de l’eau par les exploitations et l’utilisation d’un matériel végétal plus adapté à l’agroécologie. Le tout présenté sous un angle « pratico-pratique » tient à préciser Bernard Angelras. « Il s’agit de proposer des solutions simples et applicables de suite. » Et surtout pérennes d’un point de vue économique complète le directeur général de l’IFV, Jean-Pierre Van Ruyskensvelde : « Il faut agir avec pragmatisme. Ne plus avoir recours aux produits phytosanitaires est un défi individuel pour beaucoup de viticulteurs. À nous d’être au plus proche d’eux pour fournir les solutions les plus adaptées à leur contexte. » Ce guide a en effet vocation à s’enrichir progressivement avec des solutions proposées directement par les Organismes de Défense et Gestion (ODG) qui souhaitent se joindre collectivement à cette démarche agroenvironnementale. « Chaque région a ses spécificités. Elle doit pouvoir proposer et mettre en œuvre des solutions qui lui correspondent davantage. » Chaque ODG doit aussi pouvoir appliquer des mesures dites « mineures » sans l’avis d’une quelconque autorité extérieure. « La fin des herbicides, par exemple, n’est pas un sujet à débat », poursuit Jean-Pierre Van Ruyskensvelde. « L’Alsace a cette fibre écologique » Comme le souligne le président de l’ODG Ava, Jérôme Bauer, l’Alsace n’a pas attendu ce guide pour mettre en pratique des mesures agroenvironnementales, à l’image de l’enherbement. Sans parler de la viticulture biologique qui représente plus de 14 % du vignoble, ainsi que toutes les exploitations qui mènent une conduite raisonnée de leurs pratiques. « Mais le souci, c’est que presque personne ne le sait. On ne communique pas assez auprès des consommateurs pour leur dire ce que l’on fait de bien. Nous ne devons plus avoir honte. Nous avons des IFT basses en Alsace, il est temps de le faire savoir », souligne le viticulteur d’Herrlisheim-près-Colmar. « C’est vrai, l’Alsace a cette fibre écologique », continue le président de la Station régionale IFV Alsace, Jean-Daniel Héring. « Et grâce à ce guide, elle s’enrichit. Nous montrons ce qui existe, et ce qui est fait. » Pour le président du Civa, Didier Pettermann, ce guide est un « commencement » et une évolution « formidable » pour la viticulture, notamment alsacienne, « Nous avons le vignoble le plus propre de France. Nous allons pouvoir communiquer plus facilement sur nos pratiques et notre volonté de défendre l’environnement. » Derrière les bonnes pratiques viticoles, il y a aussi - et surtout - les paysages qui font le bonheur de millions de touristes chaque année, notamment en Alsace. « C’est important de les préserver, tant pour les générations à venir, que pour nos cartes postales. Dans cette optique, la viticulture a un grand rôle à jouer », note Jean-Daniel Héring. Un « virage » pour la viticulture Bernard Angelras le reconnaît : avec ce guide, l’Inao et l’IFV ne « réinventent pas l’eau chaude ». Qui plus est, les ODG n’ont absolument aucune obligation de le mettre en place ; tout est basé sur le volontariat. « Nous constatons néanmoins que les gens qui ne croyaient pas à l’agroécologie sont aujourd’hui étonnés de l’ampleur que c’est en train de prendre. C’est un enjeu que nous devons être capables de porter pour l’ensemble de la viticulture française. Quand on sait se retrouver, on est efficace. Et le fait que cela soit officialisé par l’Inao est un signe fort pour le collectif. Si on relève ce défi agroenvironnemental, cela montrera que la viticulture sait s’organiser autour des vignerons pour la préservation son environnement », témoigne le président de l’IFV. L’Alsace saura-t-elle faire consensus sur ce sujet ? Des discussions « auront lieu », indique Jérôme Bauer. « C’est en tout cas du bon sens d’aller dans ce schéma-là. C’est un virage pour la viticulture française et alsacienne », estime le président de l’ODG Ava. « Ce qui est sûr, c’est que nous avons devant nous une nouvelle génération plus marquée par les questions environnementales. »

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