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La Saint-Vincent en famille
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Publié le 24/02/2017
La Saint-Vincent est devenue une date incontournable dans l’agenda des dirigeants des syndicats viticoles alsaciens. Une réunion annuelle studieuse, placée sous le signe de l’échange sans tabou et qui se tient toujours à huis clos.
Ce matin à Colmar, ils sont très exactement 158 à se retrouver. « Une bonne moyenne » selon les habitués. Il y a là les présidents de 78 des 95 syndicats viticoles ou leur représentant, accompagnés ou non d’un délégué, voire de plusieurs. Chacun est libre d’amener le nombre de collègues qu’il souhaite. Nous sommes le 31 janvier. La Saint-Vincent se fête le 22. Mais le saint patron des vignerons ferme volontiers les yeux sur ces petits arrangements avec le calendrier. Car pas question de bâcler ce rendez-vous annuel en famille, pour certains, la seule réunion professionnelle de l’année en dehors de l’assemblée générale. « Depuis le départ, ce sont des assises volontairement fermées. Aucun représentant de l’administration. Pas de journaliste. Cela se passe uniquement entre viticulteurs. Tout le monde peut parler en toute confiance » signale Jérôme Bauer qui préside ce jour-là sa quatrième Saint-Vincent en tant que président de l’Association des viticulteurs d’Alsace (AVA). La formule a son avantage. « C’est plus décontracté qu’une assemblée générale. La parole est libre. C’est l’endroit le plus approprié pour exprimer son point de vue » dit-il. La première Saint-Vincent alsacienne dirigée à l’époque par Raymond Baltenweck a eu lieu en 1995. Comme ses suivantes immédiates, elle se déroulait sur la journée. Mais la coupure du repas de midi rompait trop le fil des discussions. Dorénavant la Saint-Vincent se concentre sur une grosse matinée de travail. Une Saint-Vincent commence à se préparer six, voire huit mois, avant sa tenue. Au fil du temps, on se note des problématiques évoquées au détour d’une conversation, dans une assemblée, ou alors « simplement des choses auxquelles on n’a pas pensé » ou « qui n’ont pas été approfondies ». « Nous traitons de tous les sujets d’actualité ou récurrents que les participants veulent aborder, qu’ils soient d’ordre technique, administratif, social ou autre. Pour les dirigeants de l’AVA, c’est un retour du terrain. Ces échanges constituent finalement un bon thermomètre quant à la manière dont une problématique est ressentie par la base » estime Jérôme Bauer. La journée est cependant toujours placée sous au moins un thème principal. En 2017, le projet de hiérarchisation constitue ce plat de résistance alimenté par le passage en décembre de la Commission nationale de l’Inao. Le simple visiteur n’en saura pas plus. « Les délégués reçoivent toute l’information à mettre en débat dans leur syndicat local dans les semaines suivantes. Le retour se fait à l’assemblée générale de l’AVA en mars » détaille Frédéric Bach, directeur de l’AVA. La Saint-Vincent serait-elle donc le parlement de l’association ? « Non, » répond Jérôme Bauer, « les séances d’un parlement sont publiques ! ». Aborder les sujets sur lesquels il faut avancer Démarrée à 8 h 40, l’édition 2017 de la Saint-Vincent s’achève à 13 h 14. De l’extérieur, on perçoit quelques applaudissements. L’assemblée se termine avec « un peu d’avance sur l’horaire prévu ». Le crémant rosé attend déjà au frais dans les flûtes. Un verre à la main, Jérôme Bauer décompresse. Il ne cache pas qu’il s’attendait à « davantage d’échanges », mais il est persuadé que « chacun a pu dire ce qu’il avait à dire ». Damien Schmitt, président du syndicat viticole de Châtenois, a insisté auprès de Marc Him, 24 ans, du domaine Gerber, pour qu’il assiste à sa première Saint-Vincent « parce qu’il faut bien commencer un jour ». Le jeune homme glisse. « Je manque de recul pour juger. Mais on saisit vite les terrains d’accord ou de désaccord entre les uns et les autres » analyse-t-il. Mathieu Hablitz, délégué ODG du syndicat de Niedermorschwihr, et Michel Hirsinger, président du syndicat d’Ingersheim, ont plus de bouteille. Le premier notamment calcule qu’il en est à sa onzième participation, le second à sa septième. Les deux se rejoignent pour plébisciter ce rendez-vous. « Nous abordons les sujets d’actualité sur lesquels il faut avancer. C’est de l’information qui est donnée aux dirigeants de syndicats. Elle tombe en début d’année, à un moment où nous avons le temps de participer et avant notre propre assemblée générale où nous en discutons avec nos membres. L’organisation actuelle où le repas ne coupe plus le fil des échanges est un plus car il est plus facile de rester concentré tout au long des débats ». Comme toute fête de famille, la Saint-Vincent se prolonge à table. Ce n’est pas un de ces cocktails déjeunatoires qui ponctue habituellement une matinée où l’on a confronté ses points de vue, mais un repas, un vrai, avec des tables de dix, où les nappes blanches descendent jusqu’aux pieds et où les serviettes sont en tissu. La Saint-Vincent a un standing à respecter. Le menu concocté par un traiteur est alléchant : risotto de saint-jacques, mille-feuilles de bœuf et cocotte de légumes anciens, fondant au chocolat, aux poires, et aux épices. Les convives n’ont laissé à personne le soin de choisir les vins. Ils les ont amenés eux-mêmes. Il y a là six rieslings, six pinots noirs et trois gewurztraminers différents. Le personnel de service a pour consigne de les panacher pour que chaque table puisse accompagner chacun des trois plats avec deux vins différents de chaque cépage. Les participants n’ont guère perdu de temps à entrechoquer leurs verres de crémant. Ils se sont rapidement installés sur leur chaise. Les discussions vont déjà bon train. Il y a de fortes chances que les sujets de la matinée soient aussi au cœur des conversations de ce début d’après-midi.












