Publié le 12/06/2022
Pour la plupart des consommateurs français, l’été est synonyme de rosé du Sud. Les vins d’Alsace sont-ils prêts à prendre leur place sur les terrasses de l’Hexagone ?
« La part des vins d’Alsace dans l’économie du vin représente 2,1 % sur l’année. En été, cette part chute à 1,2 %, et ce, durant une période longue de quatre à cinq mois, regrette Philippe Bouvet, directeur marketing du Conseil interprofessionnel des vins d’Alsace (Civa). Jusqu’à présent, la filière ne s’était pas emparée du sujet d’un point de vue stratégique. » Cet état des lieux révèle deux problématiques. « Les entreprises, et même les plus grandes, concentrent leur communication à la fin de l’année. Leur réussite se joue sur ces deux ou trois derniers mois de l’année. Le risque est élevé. De plus, les vins d’Alsace sont alors associés à un usage exceptionnel, festif, à des plats complexes. C’est un facteur de rabougrissement alors que nos vins se prêtent magnifiquement aux mets d’été ! Ce constat s’applique à tous les cépages. C’est un enjeu collectif, un enjeu de l’appellation. Les vins d’Alsace ne sont pas les seuls à décrocher en été. Les vins blancs de toutes les appellations ralentissent au profit du rosé. » À Guebwiller, Jean-Philippe Venck, œnologue et gérant de la Cave des grands crus, fait le même constat : « En été, à part le rosé, aucun autre vin ne tire son épingle du jeu. C’est une problématique commune à toutes les régions viticoles. Alors que je vends du côte de Gascogne toute l’année, par exemple, le vin qui se vend mieux en été est toujours le rosé. La saison estivale est aussi la saison des mariages et des barbecues. Les deux s’accompagnent de rouges. » Même son de bouchon à Strasbourg chez Christophe Lasvigne, gérant du Théâtre du vin (cinq boutiques dédiées aux vins dans le Bas-Rhin) : « Dès l’arrivée des beaux jours, les clients « pensent rosé ». Les rosés d’Alsace se vendent peu chez nous. Les clients recherchent un vin très pâle et surtout de Provence, synonyme de vacances. » Le Civa cherche à inverser la tendance avec une campagne de communication sous forme d’affiches invitant à consommer un vin blanc en terrasse : « Mûri au soleil, servi bien frais sur une terrasse » et « A grandi plein sud, à déguster frais sur une terrasse ». « En 2021, alors que nous avons lancé cette campagne, l’Alsace a surperformé. Alors que les ventes de vins de toutes couleurs et appellations ont baissé en juin, juillet et août 2021 en GMS, les vins d’Alsace ont progressé de 6,4 % en juin, 13,6 % en juillet, 8 % en août (par rapport aux mêmes mois de l’année 2020). » La même stratégie va être mise en œuvre cette année avec près de six semaines d’affichage dans les grandes villes alsaciennes et dans une vingtaine d’agglomérations de plus de 20 000 habitants en France. L’Alsace n’a pas ce petit goût de vacances Christophe Lasvigne réalise 20 % de son chiffre d’affaires avec les vins d’Alsace : « Nous sommes de gros faiseurs d’Alsace toute l’année en proposant les 51 grands crus alsaciens. Dans nos boutiques, le tourisme influe sur les ventes durant la période hivernale et surtout pendant le marché de Noël. Nos clients strasbourgeois consomment peu ou pas de vins d’Alsace, hormis en mai durant la période des asperges où les muscats et les pinots blancs sont de mise. Notre point faible est que l’Alsace n’est pas associée à l’idée d’une destination de vacances estivale. » La clientèle de Jean-Philippe Venck a un autre profil, mais des attentes similaires : « Comme ma boutique est située dans le vignoble, mes clients viennent chez moi pour découvrir des vins d’autres régions. J’irais même plus loin : ils viennent pour avoir un petit goût de vacances. En été, les régions qui se distinguent sont la Provence et la Corse, alors que les vins de l’île se prêtent plus à des plats d’hiver. Cela ne m’empêche pas d’emmener le plus souvent possible mes clients vers les alsaces. » Le caviste ne manque pas d’arguments : « L’Alsace produit les meilleurs vins blancs du monde. Nous avons les grands crus les moins chers de France et un potentiel énorme. » Pour le Civa, la communication doit se focaliser sur les blancs, « 90 % de notre savoir-faire ». De leur côté, les marchands de vins ne se privent pas de mettre en lumière des domaines qui font l’effort de vinifier leur pinot noir en rosé. « Le rosé a une image très contrastée », note Christophe Lasvigne. Jean-Philippe Venck remarque aussi la dissonance d’image entre le rosé « petit vin pas cher » et celle qui émerge, plus tendance, portée par des consommateurs avisés de rosé à l’année. « Le rosé est un grand succès commercial, souligne Christophe Lasvigne. Les Champenois investissent en Provence. Pour briller, on ne sabre plus un magnum de champagne au bord de la piscine, on débouche un magnum de rosé. » En Alsace, il propose le domaine Jean-Daniel Hering à Barr avec la cuvée Funambule « qui, comme le laisse entendre son nom, atteint l’équilibre sur un fil ». Jean-Philippe Venck sélectionne le Domaine du Manoir à Ingersheim, qui élabore un « pinot noir rosé gouleyant, frais et gourmand. Un bon équilibre d’ensemble, relevé par une couleur rose pâle qui met en valeur le produit ». Fervent défenseur du riesling, le caviste strasbourgeois se laisse néanmoins tenter pour ses déjeuners en terrasse par la complantation de 13 cépages alsaciens du domaine Marcel Deiss à Bergheim ou la cuvée Mel, un assemblage de riesling, pinot gris, gewurztraminer et muscat de chez Mélanie Pfister à Dahlenheim. S’il rejoint son confrère strasbourgeois sur les assemblages en appelant au retour d’un « vin blanc sec et festif comme a pu l’être l’edelzwicker », Jean-Philippe Venck aimerait surtout que la robe dorée du sylvaner brille plus souvent dans les verres. « Cépage brocardé et pourtant seul vrai cépage alsacien, le sylvaner est un super vin d’été qui laisse ressortir le fruit. C’est le cépage qu’il faut remettre en avant en Alsace. » Alors pourquoi pas celui du domaine Weinbach à Kaysersberg ou Schlumberger à Guebwiller ? « L’offre alsacienne est géniale, conclut Christophe Lasvigne. Il y en a pour tout le monde, pour tous les goûts et à tous les prix. Il suffit d’aller la chercher. »












