Diversification
Du pain, des raisins et de la passion
Diversification
Publié le 09/08/2021
Guillaume Rapp produit du blé sans intrants. Il est transformé en farine par le moulin Burggraf-Becker. Philippe Materne en fait un pain au levain que ses clients s’arrachent. Histoire d’une belle rencontre.
Viticulteur à Dorlisheim, près de Molsheim, Guillaume Rapp cultive aussi du maïs, du blé et de l’orge. Depuis quelques années, il a également introduit de la luzerne dans ses rotations. Celle-ci reste en place pendant trois ans, puis cède la place à du blé ou à une autre céréale deux ans de suite. Le blé qui suit la luzerne profite d’une terre qui n’a pas reçu d’intrant chimique. Guillaume, qui est en deuxième année de conversion à l’agriculture biologique, a entrepris de le valoriser séparément du reste de ses céréales en le faisant moudre, puis transformer en pain. Car contrairement aux raisins qu’il vinifie et qu’il met en bouteilles, ses céréales étaient jusqu’alors livrées au Comptoir agricole sans qu’il sache quelle était leur destination finale. « C’est quelque chose qui me chiffonnait, explique Guillaume. J’avais envie d’aller jusqu’au bout ». L’idée d’utiliser ce blé, cultivé sans engrais ni produits phytosanitaires, pour produire « un bon pain à l’ancienne » séduit Philippe Materne, boulanger dans le quartier de la Robertsau à Strasbourg. « Quand il est venu me voir, j’ai trouvé que c’était une très bonne démarche », confirme le boulanger, qui n’hésite pas à investir dans un pétrin à bras plongeants pour pétrir la pâte comme il l’entend. Reste à trouver le moulin qui transformera le blé en farine : après un premier essai auprès d’un autre établissement, c’est le moulin Burggraf-Becker, de Dossenheim-sur-Zinsel, qui s’en charge. Il élabore une mouture type 80 qui donne une mie un peu plus grise qu’une farine ordinaire en raison de la présence d’une petite partie de l’enveloppe du blé. Cerise sur le gâteau, Philippe Materne décide d’utiliser le raisin de Guillaume pour fabriquer le levain qui fera lever la pâte. « Ma formation de pâtissier ne me préparait pas à faire du levain. Mais je me suis renseigné auprès de certains de mes confrères et je me suis mis à faire mon propre levain », explique le boulanger. « Au moment de la récolte, je choisis des raisins bien sains, les plus mûrs possible, je les écrase un peu et je les laisse maturer pendant quatre jours. Le jus contient plein de ferments », explique le vigneron. Le boulanger y rajoute du miel bio, de la farine de seigle et de l’eau et laisse reposer 24 heures supplémentaires. « Après, je rafraîchis toutes les 24 h avec une base d’un tiers de levain, un tiers d’eau et un tiers de farine. » Le levain, qui se présente comme une pâte liquide, peut être utilisé trois heures après avoir été rafraîchi. Les rafraîchissements successifs font que les souches de levure continuent à se multiplier en permanence. Un vrai produit du terroir « Ce qui est intéressant dans la démarche, c’est qu’à l’arrivée, on a un vrai produit du terroir : la farine provient de Dorlisheim, les levures sont des levures indigènes. C’était l’objectif, et en même temps, c’était un vrai challenge », souligne Guillaume, qui n’utilise qu’une seule variété de blé, Adesso, dont la semence, bio, est disponible au Comptoir agricole. « C’est une variété qui affiche de bonnes références boulangères. Cela fait trois ans qu’on l’utilise et ça fonctionne. » Au-delà du semis, les interventions culturales se limitent à un ou deux désherbages à la herse étrille. Les miches de 1 à 1,1 kg qui sortent du fournil de Philippe Materne sont très prisées de ses clients, qui apprécient sa « mie plus serrée, plus grasse, plus humide » et sa bonne conservation. « L’objectif n’est pas de faire une baguette, prévient le boulanger. Je veux rester sur un pain rustique, de bonne taille, qui se conserve plusieurs jours. » Il en réalise également une fournée tous les 15 jours pour Guillaume, qui la vend auprès de son propre cercle de clients et d’amis. Les pains sont aussi vendus chez le maraîcher Andrès, à la Robertsau, qui est en parenté avec Philippe. Les deux passionnés n’ont pas réalisé d’étude de marché avant de commercialiser leur pain. « Au départ, l’idée était déjà d’arriver au bout de ce projet et de se faire plaisir en le réalisant. Maintenant que nous sommes passés à l’étape commerciale, nous pouvons commencer à développer », indique Guillaume Rapp, qui y consacre pour l’instant 1,5 à 2 ha, soit une production de 7 t en 2020. Un volume suffisamment modeste pour qu’il puisse le stocker à la ferme et l’envoyer au moulin en trois fois, au fur et à mesure des besoins du boulanger. Celui-ci dispose ainsi toujours d’une farine fraîchement moulue, de surcroît issue d’un seul blé et sans additif, qui lui permet de se différencier des autres boulangeries. Il pense même être le seul boulanger de Strasbourg à utiliser sa propre farine.












