Stations forestières et changements climatiques
Pas de reboisement sans le bon diagnostic
Stations forestières et changements climatiques
Publié le 23/06/2021
Les sécheresses de ces dernières années ont laissé des traces dans les forêts du massif vosgien. À cause du manque d’eau, de nombreux arbres souffrent de dépérissement et doivent être abattus avant d’être remplacés par de jeunes plantations. Reste à faire le bon diagnostic pour choisir les essences les mieux adaptées à sa station forestière. Une réunion d’information a récemment eu lieu à Kirchberg, sur les hauteurs de la vallée de Masevaux.
Déjà confrontée aux attaques de scolytes et aux dégâts de gibier, la forêt du massif vosgien subit de plein fouet les conséquences du changement climatique. Depuis les sécheresses de 2018, 2019 et surtout 2020, de nombreux propriétaires forestiers voient arriver un nouveau problème : le dépérissement de nombreux arbres à cause du manque d’eau. Pour y remédier, beaucoup optent pour des coupes rases, histoire de laisser la place à de jeunes plants tout neufs. Reste à savoir avec quelles essences. Pour répondre à cette question, l’association forestière Doller et Thur a organisé une réunion d’information le 28 mai, en association avec le Centre régional de la propriété forestière (CRPF), la coopérative des sylviculteurs d’Alsace Cosylval, l’association des Forestiers d’Alsace et la Chambre d’agriculture Alsace. 2 °C de plus en moins de 40 ans Rendez-vous était pris au-dessus de la petite commune de Kirchberg, dans la vallée de Masevaux, sur une parcelle forestière située à 690 mètres d’altitude. À cette hauteur, on y trouve du hêtre, du sapin pectiné et de l’épicéa commun à près de 80 %. Le reste est composé de douglas et mélèzes. « Mais toutes les essences sont touchées par le dépérissement, qu’elles soient mono spécifiques ou en mélange », tient à rappeler, en préambule, le technicien du CRPF, Thierry Bouchheid. Auparavant, ces forêts de montagne bénéficiaient des averses orageuses estivales qui permettaient de traverser les mois chauds sans réels encombres. « Malheureusement, on les a de moins en moins. Il y a toujours autant d’eau en quantité sur l’année, mais elle est moins bien répartie. Les arbres n’arrivent plus à puiser les ressources dont ils ont besoin et finissent par développer des embolies qui aboutissent au dépérissement. » Heureusement pour les forestiers, l’année 2021 est pour l’instant plus favorable que les années précédentes en termes de pluviométrie. « C’est bien, mais cela ne veut pas dire que le dépérissement va s’arrêter du jour au lendemain. C’est un phénomène qui peut prendre des années à disparaître à condition que la météo soit clémente », poursuit-il. Problème : les conditions climatiques actuelles sont devenues bien plus imprévisibles qu’avant. Depuis 1985, la température moyenne a augmenté de 2 °C dans la vallée de la Doller. Depuis 2015, il y a un fort stress hydrique estival accentué sur les versants sud et les versants bombés avec des sols superficiels. « Si cela continue sur le même rythme, à quoi devons-nous nous attendre dans quarante ans ? Même si c’est difficile de se projeter, il faut tout de même se poser la question pour savoir comment on va faire. » Savoir « lire » le sol et son environnement Pour y arriver, il faut commencer par faire un diagnostic de sa station forestière*, un préalable indispensable à la mise en place d’une plantation. « Pour cela, il faut établir une réflexion en entonnoir en partant des conditions météorologiques du lieu pour aller vers une analyse du sol. On peut prendre les données pluviométriques accessibles gratuitement sur internet. Cela donne déjà une bonne idée de la quantité d’eau dont on peut bénéficier », développe Samuel Jehl, technicien forestier à Chambre d’agriculture. Il faut ensuite définir l’altitude de la parcelle, le ruissellement de la pente avant de se pencher sur la végétation environnante. « On regarde les espèces végétales qui pourraient stopper le renouvellement de la forêt. Laisse-t-on faire la nature ou devons-nous faire des plantations ? On récolte aussi des indications sur la richesse du sol, son acidité, etc. » L’aspérule odorante et la mercuriale pérenne sont ainsi de bons indicateurs d’un milieu riche, tandis que la myrtille ou la bruyère callune sont plutôt le signe d’un sol acide. « Un minimum de connaissances en botanique est nécessaire », souligne Samuel Jehl. Une fois ces observations réalisées, on peut réaliser un carottage du sol à l’aide d’une tarière. « On peut aussi le faire à la bêche, mais c’est long et fastidieux », prévient-il. Quel que soit l’outil, il faut bien choisir l’endroit où le sondage est réalisé, en évitant soigneusement les zones vierges d’interventions humaines. Si on rencontre des cailloux, il est conseillé de faire plusieurs carottages espacés pour évaluer leur présence dans le sol. « Cela permet de mesurer la réserve utile en eau du sol », précise Alexandre Frauenfelder, responsable des boisements à la coopérative Cosylval. Cette analyse pédologique se termine enfin par l’observation de la texture du sol qui s’apprécie au toucher : est-il plutôt sableux, argileux, limoneux ? La régénération naturelle en question Maintenant que les données sont récoltées, on peut enfin se tourner sur le choix des essences les plus adaptées au lieu. C’est là qu’intervient le guide pour l’identification des stations, une brochure d’une quarantaine de pages éditée par le CRPF, et financée par le ministère de l’Agriculture, l’ONF… et feu la Région Alsace. « Ce guide date de 2000, une époque où le climat n’était pas le même que maintenant. C’est pour cela que nous travaillons à une réédition qui tient compte du climat actuel avec la hausse des températures et les sécheresses estivales », révèle Thierry Bouchheid. Malgré ce « bémol », cette version du guide reste toujours utile pour aider le forestier dans sa prise de décision. Pour l’utiliser, il suffit de déplier une double page qui affiche une clé dichotomique montrant dans quelle station forestière on se situe en fonction des paramètres pédoclimatiques et de sol qu’on a relevés préalablement. Dans le cas de la parcelle visitée pendant cette réunion, on constate que le douglas ou le mélèze semblent les plus appropriés à la plantation. Le choix en feuillus se montre en revanche bien plus limité. En cas de régénération naturelle, la probabilité de voir du sapin pectiné, du sapin ou du hêtre reste importante. « Est-ce que cette régénération naturelle sera adaptée aux conditions climatiques qui changent ? Ce n’est vraiment pas sûr. Peut-on espérer une adaptation de ces essences aux changements climatiques ? S’ils avaient été moins brutaux, j’aurais dit oui. Dans le cas présent, cela semble hautement improbable », conclut Thierry Bouchheid.












