Sylviculture par placeaux
« Un capharnaüm organisé »
Sylviculture par placeaux
Publié le 15/04/2021
La tempête Lothar de 1999 a été un traumatisme pour toute la filière forêt bois. Elle a aussi été l’occasion de mettre en œuvre à grande échelle des techniques sylvicoles, comme la plantation par placeaux. Une méthode de régénération qui peut être utilisée dans les forêts touchées cette fois par la sécheresse et les scolytes.
Fin décembre 1999, alors que la tempête Lothar s’éloigne, les sylviculteurs se réveillent avec la gueule de bois. Des hectares de forêt sont à terre. Une situation inédite, à laquelle il faut faire face dans l’urgence, alors que le temps sylvicole est, d’habitude, bien plus long… Et puis que faire exactement ? Les options sont nombreuses : laisser faire la nature, replanter, mais quoi, et comment ? Chacun a fait comme il a pu, en fonction des situations et des moyens disponibles. Vingt ans après, la forêt panse toujours ses plaies, mais elle a repris forme. Là où Lothar avait laissé des millions de mètres cubes de chablis poussent désormais de jeunes arbres, mais avec plus ou moins de succès au regard des objectifs sylvicoles qui sont de produire du bois de qualité, et de régénérer les peuplements. Une technique utilisée pour reboiser les forêts après Lothar a été celle de la plantation par placeaux. Celle-ci consiste à ne pas planter des arbres sur toute la surface à reboiser, mais des petits paquets d’arbres, par placeaux, séparés de zones dites de bourrage, où le forestier laisse libre cours à la régénération naturelle. Concentrer les efforts Cette technique a notamment été utilisée à Bust, dans la forêt de l’Hinterwald, propriété de la famille Brua, que Jean Braud, président de l’association forestière des Vosges du Nord, gère depuis 1975, au gré de cinq plans de gestion successifs. Dans cette forêt de 30 ha, qui pousse sur des couches de grès et d’argiles alternées, Lothar a mis à terre 10 ha, essentiellement des perchis d’épicéas âgés de 35 ans. « Nous avons sorti 800 m3 de grumes et 1 500 stères de bois cassés, qui ont été vendus en lots aux habitants du village », raconte Jean Braud. Sur une de ces parcelles de 1,5 ha, des plantations ont été effectuées dès 2001, après le broyage des andains de rémanents d’épicéas en un mulch. Des placeaux ont été alignés en lignes perpendiculaires au chemin de traverse. Distants de 12 m, de 6 m de côté chacun, ces placeaux ont été plantés avec chacun 25 plants de chêne sessile soit, à raison de 60 placeaux par hectare, une densité de 4 400 plants/ha au sein des placeaux, mais de 1 700 plants/ha sur l’ensemble de la parcelle. Des chiffres qui reflètent l’un des intérêts de la méthode, qui est de concentrer les efforts sur des zones bien précises, ce qui permet de ne travailler que sur 25 % de la surface, contre 100 % lors d’une plantation en plein. Autre avantage de la méthode, elle permet de protéger les arbres les plus au centre des dégâts de gibier. Entre les placeaux, la zone de bourrage est désormais recolonisée par des repousses naturelles de feuillus, qui accompagnent les chênes, et qu’il s’agit de contrôler afin qu’ils ne pénalisent pas la pousse des futurs arbres d’avenir. Car l’objectif est de produire un arbre d’avenir par placeau. À cette fin, le bourrage peut d’ailleurs constituer une roue de secours, si les arbres plantés périssent, ou ne se développent pas de façon à produire des grumes. Dans le même ordre d’idée, la lisière a été laissée à l’état naturel, pour constituer un réservoir de graines locales. Accélérer des processus naturels « Cinq ans après Lothar, la forêt s’était refermée, c’était déjà la jungle », rapporte Jean Braud, qui insiste sur la nécessité de piqueter pour retrouver les placeaux et pouvoir effectuer le travail de suivi « nécessaire à l’expression de l’investissement qui a été réalisé ». En effet, en plus de planter les arbres, il a fallu les protéger contre le gibier. 846 mètres de grillage ont été posés, puis enlevés pour pouvoir intervenir dans la forêt. « À raison d’environ 14 €/mètre linéaire pour la mise en place et 3 €/ml pour l'enlèvement, l’engrillagement double le coût de la plantation, sans permettre de protéger totalement le peuplement », constate Jean Braud. En outre, 30 % des plants n’ont pas survécu à la sécheresse de 2003. « Nous avons profité d’une subvention pour regarnir les placeaux mais, avec du recul, ça n’aurait pas été forcément nécessaire », poursuit-il. Désormais, des tiges d’avenir ont été désignées, à raison de 70 voire 150 par hectare, « ce qui est beaucoup », commente Agathe Baechel, conseillère forestière à la Chambre d’agriculture Alsace. Parmi elles, essentiellement du chêne, et aussi, mais dans une moindre mesure, du bouleau, du charme, de l’épicéa. Au sein de ce « capharnaüm organisé », comme le qualifie Jean Braud, il convient d’effectuer un travail de qualification et de développement, c’est-à-dire de travailler autour des arbres d’avenir, pour leur permettre de produire de belles grumes, sans nœuds, idéales pour leur valorisation en scierie. À ce jeu-là, « chaque placeau est unique », constate le forestier. Et les choix sont souvent cornéliens. « Il s’agit d’imiter la Nature et hâter son œuvre », résume Christophe Schilt, ancien chef du service Valorisation du bois et territoire à la Chambre régionale d’agriculture Grand Est, désormais à son compte. Quand la pression en gibier conduit à la sylviculture de rattrapage Dans la forêt communale d’Hattmatt, la technique de la plantation par placeaux a aussi été utilisée suite à la tempête Lothar, mais avec moins de succès. Dans cette forêt de 97 ha, dominée par les hêtres, plusieurs parcelles ont été fortement touchées, surtout des hauts perchis d’épicéa. Une fois ce bois sorti, rien n’a été fait durant plusieurs années, pour laisser libre cours à la régénération naturelle : ce sont essentiellement du genêt, des ronces et quelques bouleaux qui se sont installés. Aussi des placeaux de hêtre ou de chênes sessiles ont-ils été plantés en 2006. Entre les placeaux de hêtres pousse essentiellement un bourrage de bouleaux, qui pourrait désormais être éclairci car « les hêtres restent chétifs », constate Camille Almeida Araujo, conseillère forestière à la Chambre d’agriculture Alsace. Elle précise : « Le bouleau n’est pas une essence inintéressante, il y a des marchés en bois énergie et en bois d’ameublement, il s’agit d’une essence pionnière, qui crée une ambiance forestière, mais s’ils sont conservés, il faut les élaguer ». Quelques mètres plus loin, ce sont des chênes sessiles qui ont été plantés en placeaux. Cette parcelle a dû être entièrement clôturée pour la protéger des cerfs, attirés par un dispositif d’agrainage. Aujourd’hui, l’enclos n’est plus étanche, et les dégâts de cerfs sont visibles, malgré les protections individuelles placées sur les arbres qui ont été prédésignés. « La perte de tiges est assez importante par rapport à la plantation, mais cela ne remet pas en cause l’avenir de la parcelle », analyse Camille Almeida Araujo. Par contre, il y a de quoi démotiver les gestionnaires forestiers. Pour Christophe Schilt, il n’y a pas à tergiverser, le problème c’est l’installation d’agrainage : « On a le restaurant et le gîte côte à côte ». Du coup, « on est dans de la sylviculture de rattrapage », déplore-t-il. Investir ou cueillir, il faut choisir Ces deux situations permettent de prendre du recul pour gérer la crise que traverse actuellement la forêt, moins spectaculaire que Lothar, plus insidieuse, mais également préoccupante. Dans la forêt de l’Hinterwald, l’investissement de départ et l’entretien régulier portent leurs fruits. À Hattmatt, les efforts sont gâchés par une pression en gibier trop importante. Face aux changements climatiques, Christophe Schilt incite à se projeter dans l’avenir : « Il faut s’interroger sur le profil de la station dans 50 ans. Si la réserve utile du sol est faible, est-ce que cela vaut encore la peine d’investir ? Ou vaut-il mieux laisser faire la nature et cueillir ce qui vient ? » Il incite les forestiers qui décident de continuer à investir pour produire du bois à s’y tenir, et à ne pas céder à la tentation de petites économies, car elles se paient plus tard : « La forêt ne souffre pas l’économie », campe-t-il. Enfin, il exhorte les forestiers à laisser le petit bois au sol, sans le brûler, le broyer, ni l’andainer, car « c’est la fertilité des sols de demain ». ???[FORET] Une réunion forestière dans les Vosges du Nord s'est déroulée avec les sylviculteurs venus découvrir les... Publiée par Chambre d'agriculture Alsace sur Mardi 30 mars 2021












