États généraux de l’alimentation
Des synergies à trouver
États généraux de l’alimentation
Publié le 15/09/2017
Comment construire une agriculture durable d’un point de vue économique et écologique, tout en garantissant une alimentation de qualité à un prix raisonnable ? Vaste question à laquelle des représentants d’organisations professionnelles agricoles, de la grande distribution, de la santé et des associations ont tenté de répondre le 8 septembre lors d’un débat organisé dans les locaux de la Maison de l’agriculture.
Quelle alimentation demain dans les assiettes des Français ? Comment sera-t-elle - ou devra-t-elle - être produite ? Quid de la commercialisation des denrées alimentaires ? Vente directe ? Amap ? Grandes surfaces ? Beaucoup de questions et encore plus de réponses en face qui sont loin d’être toujours consensuelles. Il y a le consommateur, lassé par les scandales alimentaires à répétition, qui est de plus en plus intransigeant sur la qualité de ce qu’il achète, mais a encore du mal à payer le prix qui va avec. Il y a le producteur, alourdi par des charges et des normes à n’en plus finir, qui voudrait avant tout pouvoir vivre de son travail. Entre les deux, il y a la distribution, cible de nombreuses critiques, surtout quand il s’agit des marges sur les produits agricoles. Il y a les défenseurs de l’environnement, soucieux de préserver les ressources naturelles fragilisées par certaines pratiques, agricoles et autres… Il y a un juste milieu à trouver et des débats à mener pour que chacun y trouve son compte. C’est dans cet état d’esprit qu’ont été lancés les États généraux de l’alimentation le 20 juillet dernier par le gouvernement d’Emmanuel Macron. Jusqu’au 20 octobre, les citoyens sont ainsi invités à participer à une grande consultation publique afin de donner leurs points de vue - ou leurs solutions — pour répondre à ces enjeux. Dans le Haut-Rhin, la candidate En Marche ! à la dernière élection législative dans la première circonscription, Stéphanie Villemin, a souhaité organiser une table ronde sur cette thématique afin de donner « une dimension plus locale » à ces états généraux. Le débat, animé par Franck Buchy, journaliste aux Dernières Nouvelles d’Alsace, s’est déroulé le 8 septembre dans les locaux de la Maison de l’Agriculture à Sainte-Croix en Plaine. Avant de rentrer dans le vif du sujet, quelques éléments clés ont été rappelés : en 2015, la moitié des agriculteurs alsaciens vivaient avec 354 euros par mois ; les ménages ne consacrent plus que 20 % de leur budget pour l’achat de l’alimentation contre 35 % en 1960 ; la consommation de viande et de fruits et légumes a baissé au détriment des plats préparés ; on observe une importante importation de pommes de terre et de courgettes dans la région Grand Est ; les produits vendus au rayon bio sont 70 % plus chers que ceux issus de l’agriculture conventionnelle ; les prix des céréales sont soumis aux cours mondiaux et spéculateurs ; sur 100 euros payés en grande surface par un consommateur, 6 euros seulement vont à l’exploitation. Faire évoluer l’agriculture en l’accompagnant Le prix payé à l’agriculteur a justement été le premier point abordé au cours de cette soirée. Pour le président de la MSA d’Alsace, David Herrscher, la question du prix passe d’abord par un vrai dialogue entre la production, l’industrie et la distribution. « Pour trouver une porte de sortie, il va falloir que tout le monde soit transparent sur ce qu’il gagne réellement. » Quand le secrétaire général de la Confédération Paysanne d’Alsace, Franz Baumann, lui fait remarquer qu’avec les circuits courts, les producteurs laitiers n’ont pas ces problèmes de prix, David Herrscher souligne qu’on ne pourra pas distribuer en direct toute la production laitière au niveau français. Il estime néanmoins nécessaire de développer tout ce qui peut l’être en circuits courts. Le président des magasins Système U de Colmar, Georges Tischmacher, se demande si les agriculteurs ne pourraient pas imposer leurs prix, à l’image de ce qui se pratique au Canada. « L’idée a existé avec l’interprofession laitière. Mais cette dernière a été interdite par l’Union Européenne qui considérait que c’était anticoncurrentiel », lui rappelle David Herrscher. Le directeur de la FDSEA du Haut-Rhin, Michel Busch, reconnaît que les filières courtes sont l’une des solutions - à l’image du magasin Cœur Paysan à Colmar ou l’abattoir départemental de Cernay - mais pas LA solution évoquée par de nombreux observateurs. « Il faut quand même savoir que ceux qui ont le plus de difficultés cette année, ce sont les maraîchers en vente directe. En cas de mauvaise année, ils vont directement au casse-pipe. » Franz Baumann ne voit quant à lui que des bons côtés à ce lien direct qui unit producteur et consommateur. « Quand on est face à lui, un dialogue et une sorte collaboration se créent. Sur le marché mondial, l’agriculteur se trouve comme une entreprise avec des choses qu’il ne maîtrise plus. De l’autre côté, si l’on maîtrise ses coûts de production du début à la fin, ça fonctionne », ajoute le représentant syndical. Pour sa part, le président d’Alsace Nature, Daniel Reininger, estime qu’il faut revoir tout le modèle de l’agriculture. « On a dévoyé le modèle qui était sympathique pendant les Trente Glorieuses mais qui a un peu perdu la boule depuis. Tout a été fait pour produire toujours plus alors que nous devrions aujourd’hui produire de manière plus responsable. » Franz Baumann parle, lui, de « dérive » de l’agriculture qui « suit le même modèle que l’industrie ». « Malheureusement, le paysan n’est plus moteur de son propre développement. Et si l’on veut encore être nombreux demain, il faut s’éloigner de ce modèle industriel. » Si le modèle doit changer, encore faut-il qu’il soit accompagné et structuré. « Si l’agriculture doit évoluer, elle ne pourra pas le faire toute seule. Si on veut développer les filières courtes, il faut structurer. Idem pour le bio. Les pouvoirs publics doivent être là pour structurer et aider pour une vraie transparence des prix. » Daniel Reininger fait ainsi remarquer que l’État n’a pas pu honorer les budgets prévus pour les conversions en bio. « Pourtant, la demande du consommateur est là. L’État doit être là pour accompagner ceux qui veulent rentrer dans une autre filière, c’est sa responsabilité. » L’agriculture biologique est en effet souvent évoquée comme l’autre grande solution à tous les maux que connaît l’agriculture, du moins dans la société civile. Du côté des professionnels, plus proches des réalités du terrain, la vision est un peu plus nuancée. « Déjà, il faut rappeler que tous les types d’agriculture, dont la bio, ont besoin de traitement. D’autre part, il faut quand même avoir à l’esprit qu’en 2016, des gens ont dû abandonner leur mode de production bio à cause des conditions climatiques. En Bourgogne, des viticulteurs ont dû revenir à un mode conventionnel parce qu’ils ne pouvaient pas amener un produit sanitairement acceptable. Après, l’agriculture est plurielle avec des demandes plurielles et des éléments qualitatifs différenciés. Tout le monde a sa place », nuance le directeur de la FDSEA du Haut-Rhin. Un nouvel état d’esprit chez le consommateur Le président de la MSA cible aussi les consommateurs qui devront accepter de changer leurs comportements et habitudes. « Il faut déjà qu’ils fassent un acte citoyen en achetant du lait français aujourd’hui. Sinon, ça sera du lait polonais dans cinq ans et du lait chinois dans dix ans. Ensuite, il va falloir que la société comprenne que manger mieux, ça coûte plus. Plus vert, c’est plus cher. Il va falloir accepter de sacrifier peut-être deux week-ends dans l’année pour au final se payer une alimentation de meilleure qualité. Le consommateur doit accepter que les évolutions attendues le concernent aussi. Ce n’est pas au producteur de tout faire. » Au-delà du consommateur, le citoyen a aussi un rôle à jouer dans le développement d’une agriculture « plus proche », mieux tracée et plus qualitative. Pour avoir des filières courtes, encore faut-il accepter que les agriculteurs fassent partie du paysage. Ce qui est loin d’être toujours acquis, notamment dans une région aussi périurbaine que l’Alsace. « Il faut savoir que la grande majorité des charcuteries faites en Alsace sont issues de porcs qui ne sont pas d’Alsace. On a essayé de relancer la production dans nos deux départements afin d’avoir une meilleure homogénéité du produit. Mais à chaque fois qu’on essaie de monter une exploitation, on se prend les résidents des villages en pleine figure. Idem pour les élevages de volaille en plein air. Aucun maire ou préfet n’ose signer un permis de construire à cause des réactions que cela suscite », explique Michel Busch. Quand ce n’est pas les élevages qui sont visés, c’est la culture maïsicole qui fait débat dans le public. Certains lui reprochant de « boucher le paysage » quand d’autres ne la voient que comme une « pompe à flotte ». Outre l’impact économique conséquent que possède le maïs en Alsace (plusieurs milliers d’emplois en découlent), la culture reste la plus « écologique » comparée à des cultures comme le blé ou le colza. Éléments dont le grand public n’a pas toujours connaissance et que Michel Busch a tenus à rappeler. « Grâce au maïs, le département du Haut-Rhin est certainement celui qui consomme le moins de produits phytosanitaires. Si on le compare au blé ou au colza, c’est une échelle d’un à cinq jusqu’à un à dix. De plus, le taux de matière organique dans les sols augmente plus grâce au maïs. Cela permet de créer des puits à carbone très efficaces qui captent le CO2 présent dans l’air. » Si la qualité du sol s’est grandement améliorée dans le Haut-Rhin au cours de ces vingt dernières années grâce au travail concerté des exploitants, des syndicats d’eau potable et de l’Administration, c’est loin d’être le cas partout. Pour le président d’Alsace Nature, il est ainsi urgent de créer une « directive du sol » au même titre que celle sur l’eau par exemple. « Le sol n’a jamais été défendu. Il est de plus en plus stérile. Si on veut repartir de la base, il faut repartir de la base. De plus, il faut conserver une vigilance particulière sur les nouveaux produits qui arrivent sur le marché et qui ne sont pas forcément mieux que les anciens. » Utiliser des alternatives crédibles, économiques, et plus écologiques aux produits phytosanitaires est un souhait partagé par de nombreux professionnels de l’agriculture. Des solutions émergent, certaines sont prometteuses, d’autres un peu moins. Mais là encore, la société devra faire preuve d’une certaine ouverture d’esprit. « On parle beaucoup de chimie verte. On ajoute des produits à base d’algue à des fongicides. L’efficacité est élevée. Il y a aussi la robotisation qui va offrir des alternatives très intéressantes, notamment dans le désherbage. Par contre, la société devra l’accepter. Il ne faudra pas nous dire que ce n’est pas joli », prévient David Herrscher. Une communication tournée vers la qualité et la santé Reste un sujet essentiel lié à l’alimentation et la manière dont elle est produite : la communication. Un secteur que le monde agricole n’a pas investi pendant longtemps et qui lui fait défaut aujourd’hui. Résultat, des personnes « guidées par la peur » qui ont perdu la confiance de ce qu’elles avaient dans leur assiette. Chaque semaine, la nutritionniste Angelina Di Marco voit passer des patients « inquiets » dans son cabinet. « Les gens sont inondés d’informations anxiogènes. Ne pas manger ci, ne pas manger ça, etc. Résultat, les personnes qui suivent un régime vegan se perdent et deviennent complètement carencées. Le problème est qu’on part d’extrêmes : on mange trop gras, trop sucré, trop salé. On prend des modèles alimentaires d’ailleurs sans tenir compte des contextes génétiques et culturels qui vont avec. Si on doit parler santé, on recommande moins de sel, mois se sucre, mois de gras et bien s’hydrater. Après, comment ces recommandations sont compatibles avec ce qu’on produit ? Cela veut dire moins de charcuterie, moins d’acides gras saturés, plus d’oméga 3 et plus de poissons. » Cela veut-il dire qu’il faut supprimer tous les élevages de porcs pour les remplacer par des élevages de truites arc-en-ciel. « Tout est dans la mesure », précise Daniel Reininger. « Il faut user de tout mais n’abuser de rien. » Si les consommateurs ont peur, il faut donc qu’ils retrouvent la confiance dans ce qu’ils achètent. Si les circuits courts permettent en effet de répondre à cette problématique, la donne est quelque peu différente dans les grandes surfaces où seul l’étiquetage est vecteur d’informations sur le contenu. D’où l’idée de Georges Tischmacher de miser en premier lieu sur la « grande image qualitative » dont jouissent encore les produits français. « C’est un formidable levier qu’ils ont par rapport à la concurrence. Le label France a de la valeur et il faut s’en servir. » Il suggère également aux producteurs d’aller plus loin dans leur communication en parlant davantage de qualité et de nutrition. « Il faut parler de produits sains, d’alicaments. Un terme en vogue qui rappelle que notre premier médicament est ce qu’il y a dans notre assiette. » Un concept loin d’être farfelu : on trouve aux Pays-Bas des nouveaux rayons dans les supermarchés d’aliments « bons pour la santé ». Autre exemple : la Suède. Là-bas, l’étiquetage est clair et identifie clairement la viande suédoise. « Elle est vendue plus cher que celle qui vient d’ailleurs, et pourtant elle se vend mieux. Les gens ont confiance », note Daniel Reininger. « Ce qui est fou, c’est qu’on arrive à faire croire aux gens qu’il y a un danger alors qu’on est le pays qui dispose du meilleur système de surveillance sanitaire. Cela n’existe dans aucun autre pays européen », se désole Michel Busch. L’agriculture française a donc une belle carte à jouer. Mais le débat est encore long. Quid de la recherche de l’innovation ? Quid de la restauration hors domicile (RHD) de plus en plus présente dans le quotidien des Français ? Quid des distorsions de concurrence qui subsistent avec les autres pays de l’Union Européenne ? Ces États généraux de l’alimentation ont encore beaucoup de réponses à apporter.












