Pour fêter son quarantième anniversaire, l’Association des producteurs de céréales et oléagineux (Apco) a convié ses quatre anciens présidents au côté de Thomas Obrecht pour évoquer le passé, le présent et le futur de la filière céréalière haut-rhinoise.
En quarante années, le visage de la céréaliculture haut-rhinoise a considérablement évolué. Quatre décennies durant lesquelles de petites exploitations de polyculture élevage ont progressivement laissé la place à des exploitations plus spécialisées, de taille moyenne, et moins nombreuses. Un chemin parfois parsemé d’embûches que l’ensemble des présidents de l’Association des producteurs de céréales et oléagineux (Apco) ont accepté de retracer ensemble, en clôture de la dernière assemblée générale de cette structure transformée en section autonome vis-à-vis des collecteurs et des syndicats.
C’était en 1978. Le président d’alors, Henri Schwander, s’en souvient comme si c’était hier. « Nous voulions construire quelque chose qui réponde aux besoins techniques. Mais on ne voulait pas être piégés par qui que ce soit. On a finalement trouvé des accords avec l’AGPM et l’AGPB, tout cela dans le giron de la FDSEA. Mais cela n’a pas été simple, on s’est battus avec les moyens qu’on avait. Pour moi, la défense du prix des céréales et de la technicité a été un combat permanent. » Mais qui a fini par payer quand on regarde aujourd’hui le visage de la céréaliculture en Alsace, notamment celle de la filière maïs qui affiche régulièrement des rendements records.
« Nous sommes dépendants de l’irrigation »
Ce résultat n’aurait pas pu voir le jour sans les progrès techniques soutenus par l’Apco, estime Henri Schwander, l’irrigation en tête, qu’il a ardemment défendue. « Quand je pense comment on a trimé avec des enrouleurs qui marchaient quand ils voulaient et qu’il fallait déplacer tous les jours. Il y avait des périodes où j’étais toutes les nuits dehors pour surveiller. Et pendant plusieurs jours, pas une seule heure où je n’étais à l’extérieur. Rien que d’y penser, cela me donne la chair de poule. Alors aujourd’hui, c’est un vrai bonheur de voir que les agriculteurs bénéficient de tous ces progrès techniques. C’est vraiment une réussite énorme pour notre filière. » Si l’irrigation et la monoculture ont pu se développer en Alsace, c’est qu’à l’époque les « voisins ne se posaient pas de questions, considère l’actuel président de l’Apco, Thomas Obrecht. Maintenant, nous avons plus que jamais besoin de communiquer. Nous devons expliquer qu’aujourd’hui, nous sommes dépendants de l’irrigation, quelle que soit la culture. Et de rappeler que le maïs est la plante qui valorise le mieux l’irrigation, en plus d’être une culture qui permet d’utiliser les luttes alternatives, et qui peut être très économe en intrants. »
Parallèlement au défi technique, l’Apco a dû surmonter le défi administratif et la mise en œuvre des aides directes de la Pac en 1992. Un dossier que le successeur d’Henri Schwander, Michel Habig, a eu la responsabilité de gérer. « Il faut savoir que, comme aujourd’hui, on avait la particularité d’avoir des cultures irriguées et non irriguées. Il y avait des distorsions de revenus très importantes entre les deux, et avec les céréales à paille également. » Une situation qui, sur le long terme, pouvait fragiliser l’unité et la cohésion du monde agricole. « Du coup, nous avons travaillé avec la Chambre d'agriculture, en liaison avec le cabinet du ministère, à diminuer la référence maïs irrigué pour permettre aux non irrigués et aux céréales à paille d’avoir des primes Pac plus élevées. »
Le Rhin, un « atout » fragilisé
Sans l’accès à l’eau, le maïs n’aurait pas connu un tel développement en plaine d’Alsace. Et sans le Rhin à proximité non plus. C’est grâce à la présence de ce fleuve que la filière a pu se structurer autour d’industries situées en aval. Thomas Thuet, président de l’Apco de 1993 à 2008, constate avec amertume que cet « atout » pour la filière maïs est de plus en plus mis à mal par des épisodes de basses eaux de plus en plus longs. « Des péniches partent avec seulement un tiers des chargements, si elles partent encore. C’est un problème majeur car l’Alsace et le Haut-Rhin avaient la particularité de pouvoir transporter facilement le maïs avec ce fleuve. Il est donc urgent d’agir, car le camion ou le fret ne pourront pas absorber tout ce flux supplémentaire. Ou alors, cela représenterait des chantiers énormes qu’il faudrait réaliser. Et trois pays sont concernés. Cela doit nous alerter. »
En première ligne sur ce sujet aujourd’hui, Thomas Obrecht estime que la seule façon, pour l’instant, de pallier ce problème de logistique, est « collective ». « Nous avons en face de nous des producteurs mondiaux de maïs qui peuvent nous concurrencer à nos portes. Alors, il faut qu’on soit moteur avec d’autres secteurs d’activité, les Chambres de commerce et d’industrie, la Région et la FDSEA. Ce problème de basses eaux ne concerne pas que l’agriculture, mais toute notre économie régionale. » François Tischmacher, président de l’Apco de 2008 à 2016, se demande s’il ne faut pas réfléchir « à long terme » par rapport à cette problématique de transport fluvial. Pour lui, une relocalisation de la transformation de maïs pourrait être « une solution » à explorer. « Avec plus de 50 % de notre maïs exporté sur le Rhin, je pense que c’est une hypothèse à étudier par rapport au réchauffement climatique. C’est quand même bizarre d’envoyer notre maïs à Rotterdam pour qu’il revienne ici sous forme de corn-flakes. »
« Ayez confiance en l’avenir »
Alors, mangera-t-on des corn-flakes « 100 % Alsace » en 2058 ? Impossible à prédire, évidemment. La seule chose qui est certaine, c’est que l’Apco atteindra l’âge vénérable des 80 ans. Un futur dans lequel Thomas Thuet ne voit plus d’exploitations moyennes comme c’est le cas aujourd’hui. « Il y a des structures qui font de plus en plus le grand écart. » Jusqu’où et dans quel contexte ? Là encore, trop d’incertitudes planent pour établir avec précision le portrait-robot de la céréaliculture haut-rhinoise au milieu du XXIe siècle. « Je pense sincèrement que personne ne peut imaginer l’avenir. Jusqu’où le numérique va-t-il chambouler nos activités ? Quelle sera la prochaine Pac ? Quelles seront les obligations de rotation et d’assolement ? Aujourd’hui, on ne peut même pas voir quel sera le marché du maïs pour l’année à venir. Alors je pense qu’il faut d’abord cultiver la matière grise. Il faut développer les compétences pour pouvoir s’adapter au fur et à mesure. Dans tous les cas, je pense qu’il faudra beaucoup d’imagination, de courage et d’énergie pour imaginer et construire cet avenir. » Michel Habig le reconnaît aussi : la jeune génération va devoir faire preuve d’imagination au cours des 40 années à venir. « Ce que nous avons connu, nous, depuis 1978, on ne le connaîtra plus. Les exploitants agricoles sont passés de 8 000 à 4 000 en 20 ans. Y en aura-t-il plus que 2 000 dans le futur ? L’Alsace est très peuplée. Cela va forcément demander des adaptations. Mais j’ai confiance dans les jeunes qui nous ont succédé. »
François Tischmacher se montre, lui, plutôt pessimiste quant à l’avenir de l’agriculture dans le Haut-Rhin. « Dans mon canton, il y a de plus en plus de pluriactifs et de moins en moins de paysans. Les lotissements s’agrandissent inexorablement. On va vers une mégalopole qui regroupera Mulhouse et Bâle. Et l’agriculture là-dedans, ça sera peut-être sur des sacs, comme en Afrique. » Thomas Obrecht préfère rester confiant pour les décennies à venir. Pour lui, l’agriculture se dirige vers un métier « élitiste » avec une spécialisation accrue dans le domaine de l’informatique, de la robotique et de l’intelligence artificielle. « Cela va devenir incontournable. Après, quelles places auront nos envies et décisions dans ce modèle ? On nous cloître de plus en plus dans un cadre avec moins de latitude. Peut-être qu’on retrouvera un jour un peu plus de libertés. En tout cas, c’est notre devoir de rester positif et de voir des solutions. » Finalement, l’histoire ne serait-elle pas qu’une éternelle répétition ? Les problèmes de demain seront-ils si différents des problèmes d’hier ? Henri Schwander est convaincu que, d’une manière ou d’une autre, les responsables agricoles actuels et ceux à venir trouveront des solutions « comme on en a trouvé aux nôtres ». « J’ai vraiment l’espoir en notre jeunesse et en l’intelligence. Et comme me l’a un jour dit un ancien de la Chambre d'agriculture : ayez confiance en l’avenir. »