À Soultzmatt, Eric Debenath a abandonné son statut de salarié en 2008 pour endosser à l’été 2009 son habit de coopérateur chez Bestheim. Une double décision qu’il ne regrette pas.
C’est un bâtiment de stockage de 288 m² percé de deux grandes portes enroulables grises. Il se dresse sur un beau terrain plat de 24 ares à la sortie de Soultzmatt. Eric Debenath en est propriétaire depuis l’année dernière. Il y loge notamment trois tracteurs, deux palisseuses, une rogneuse, un pulvérisateur à turbine de 600 l, une effeuilleuse… « Cet achat est un gros investissement » confie-t-il. « Mais je voulais être chez moi, ne plus payer un loyer ». Il a déjà un projet pour l’agrandir. À désormais 39 ans, l’homme veut être autonome et a le souci de travailler rationnellement. Quand une opportunité se présente, il décide vite. Il le prouve en 2008 quand un ami lui propose de reprendre les 10 ha de vignes qu’il ne se voyait pas exploiter à la retraite de son père. À l’époque Eric exerce le métier d’électricien dans une entreprise. Il n’hésite guère. « Cela a été ma chance. Dans la famille, il n’y avait que quelques ares dont je m’occupais pendant mon temps libre ». Il ne tergiverse pas davantage au fil des ans pour s’agrandir par achat et location de parcelles souvent complémentaires des siennes. « Quand j’entends les difficultés que certains ont à trouver de la surface, je me dis qu’il ne faut trop réfléchir quand l’occasion se profile » juge-t-il.
S’agrandir a permis à Eric d’embaucher Michäel en 2016 et de se libérer quelques samedis pour son épouse et ses trois enfants de 10, 7 et 3 ans. « J’ai d’abord essayé avec un saisonnier. Mais il me fallait quelqu’un à temps complet. En tant qu’ancien salarié, je pense savoir ce qu’il attend, en terme de rémunération et autrement. Je lui dis les choses qui vont et celles qui ne vont pas. Et nous nous entendons bien. Nous effectuons tous les deux les mêmes tâches. Michaël doit être polyvalent. Il doit pouvoir me remplacer si je m’absente. Je lui fais totale confiance » assure Eric. Le viticulteur conduit son vignoble en raisonné. Il n’alterne pas le rang enherbé et griffe le rang travaillé après vendange et au printemps avant de faire un passage de herse rotative. Il désherbe chimiquement le cavaillon, encadre la fleur avec deux systémiques, complète avec du cuivre et du soufre. Cela ne l’empêche pas de jeter un regard lucide sur les produits phytosanitaires. « Il faudra en utiliser toujours moins. Le regard que M. Toutlemonde me jette quand je traite me dérange. Il considère les viticulteurs comme des pollueurs alors que nous ne ménageons pas nos efforts. C’est pesant d’un point de vue moral. Vouloir supprimer le glyphosate c’est courageux. Mais on veut aller un peu trop vite. Les fabricants de tracteurs (Ndlr : qu’il faudra acheter pour multiplier les passages mécaniques) n’arriveront jamais à satisfaire la demande qui va exploser ».
« Je crois aux grands crus »
Payé au kilo, Eric vise le rendement autorisé en générique comme en grand cru. Il observe beaucoup la végétation à la récolte, la taille des bois. Il fait effectuer une analyse de sol avant de décider d’apporter, s’il le faut et selon le cas, de 5 à 10 kg/a d’un amendement organique. Il a cessé cette pratique depuis deux ans dans le Zinnkœpflé où il préfère dorénavant jouer avec l’enherbement pour contraindre sa vigne. Il se félicite d’avoir investi dans une effeuilleuse en 2015. « Je gagne 30 % de temps à la récolte par apport à une vigne non effeuillée » constate-t-il. La machine à vendanger intervient encore sur 9 ha, mais Eric en diminue de plus en plus l’emploi. « La demande en raisins à crémant ne cesse de croître » explique-t-il. « Les pinots sont de plus en plus coupés au sécateur. Les grappes s’y prêtent et cela me permet de conserver une équipe complète de vendangeurs alors qu’il y a des creux dans le calendrier. Enfin, la coopérative accorde une prime de 0,15 €/kg ».
Quand il replante, Eric opte pour le riesling, en raison de son statut de cépage alsacien par excellence, et pour le pinot gris, plus facile à conduire et moins capricieux que le gewurztraminer. Ce dernier occupe un quart de la surface. Désormais un peu trop au goût d’Eric qui se souvient que sa récolte 2017 a été amputée des deux tiers. « En comparaison, le pinot gris, c’est une assurance vie » sourit-il. Il vient de quasiment doubler sa surface en grand cru, car « je crois en ces grands vins » dont la rentabilité est « meilleure ». Malheureusement, à ses yeux, « l’Alsace est en retard pour la valorisation de ses vins alors que le vignoble produit du haut de gamme. Un Sancerre récolté à 80 % à la machine trouve preneur à 15 € la bouteille ! » signale-t-il. Eric ne regrette cependant pas son choix d’avoir quitté son emploi. « Je suis mon propre patron. Je livre à une coopérative dynamique qui paye correctement ses apporteurs. J’essaye donc de m’investir au maximum pour elle. Ma permanence au caveau à Westhalten me fait du bien. Elle me permet d’avoir un contact avec le consommateur. Quand on est adhérent, il faut s’impliquer ».