Vie professionnelle

Interview de Jean-Marc Schwartz, administrateur à l’AGPM

Préservons les territoires maïsicoles !

Publié le 03/05/2018

Les travaux de la réforme de la Pac sont largement engagés et la Commission européenne doit présenter ses propositions le 29 mai prochain. Le verdissement, jugé trop complexe et inefficace passera inexorablement à la moulinette de la réforme. L’avenir des zones spécialisées maïs est donc au cœur des préoccupations de l’Association Générale des Producteurs de Maïs qui se mobilise pour faire connaître les spécificités de ces territoires. Explications avec Jean-Marc Schwartz, administrateur de l’AGPM, à Ensisheim.

PHR : alors que la Commission européenne s’apprête à livrer ses propositions pour la prochaine Pac à la fin du mois, qu’est ce qui pourrait changer pour la production de maïs ? Jean-Marc Schwartz : « Outre les interrogations sur le budget et le risque de subsidiarité accrue qui impacterait l’ensemble des agriculteurs français, le verdissement est fortement remis en cause. Dans son rapport de fin 2017, la cour des comptes européenne pointe du doigt ce dispositif qu’elle estime inefficace du point de vue environnemental et prône la rotation à la parcelle. L’enjeu est donc de taille pour quelques 600 000 ha de maïs, cultivés en monoculture, en particulier en Aquitaine, mais aussi en Alsace et en Rhône-Alpes. Dans ces zones, le maïs est une culture ancestrale. Lors de la dernière réforme, l’AGPM et la CEPM étaient parvenues à sensibiliser la Commission européenne à la pertinence économique et environnementale de ces exploitations - le plus souvent de petite taille - où la transformation du maïs est réalisée sur place (par des élevages) ou à proximité immédiate de la production (usines au pied des champs). Nous avions donc obtenu la certification maïs comme équivalence au verdissement. » PHR : La monoculture reste toujours pointée du doigt comme n’étant absolument pas durable. Qu’avez-vous comme arguments pour convaincre la Commission et l’État français de ne pas imposer partout la rotation ? J-M. S. : « Nous avons aujourd’hui le bilan de trois années de certification maïs qui concerne 1 400 exploitations et 80 000 ha de maïs. Les exploitations engagées dans la certification ont développé les couverts hivernaux sur la totalité de leurs parcelles qui présentent d’incontestables bénéfices pour l’environnement. Les agriculteurs certifiés contribuent davantage aux objectifs environnementaux de la Pac que les exploitations qui se sont diversifiées pour répondre aux exigences du verdissement. Mais les préjugés sont nombreux sur le maïs. Les inquiétudes portent essentiellement sur les sols, la biodiversité, les paysages et le recours à l’irrigation comme l’avait évoqué Jean-Claude Bévillard, vice-président de FNE, à notre dernier congrès. Autant de points sur lesquels nous avons demandé l’expertise de l’institut Arvalis. Nous avons à présent tous les résultats pour affirmer que le maïs, y compris en monoculture, bien loin de menacer l’environnement, contribue à le préserver. » PHR : Comment cela ? J-M. S. : « Déjà, le maïs est la grande culture nécessitant le moins de produits phytosanitaires à l’hectare : pas de fongicide, peu d’insecticides, quelques interventions herbicides pouvant parfois être remplacées par du désherbage mécanique. Ensuite, la plante est particulièrement efficace pour stocker le carbone dans le sol grâce à son abondante biomasse laissée au sol après la récolte. En outre, les mesures de biodiversité dans le sol ont montré une très forte activité biologique et ce, même après cinquante ans de monoculture. Il en est de même pour la végétation qui abrite autant d’insectes que dans les jachères apicoles proches*. Loin de s’appauvrir, les sols conservent leur richesse en matière organique, en témoigne d’ailleurs l’augmentation régulière des rendements dans ces zones. Quant au recours à l’irrigation, il est loin d’être systématique (près de 50 % des parcelles en monoculture sont en culture pluviale, à commencer par toutes les zones de vallées hydromorphes). » PHR : Comment comptez-vous faire reconnaître ces résultats auprès de la Commission européenne ? J-M. S. : « La CEPM, Confédération Européenne de la Production de Maïs, rassemble le maïs européen représenté par ses dix pays membres (Allemagne, Bulgarie, Espagne, France, Hongrie, Italie, Pologne, Portugal, Roumanie et Slovaquie) et présidé par Daniel Peyraube, le président de l’AGPM. Elle se mobilise en ce moment à Bruxelles, avec l’AGPM, pour présenter ces résultats aux directions générales de l’agriculture et de l’environnement de la Commission européenne mais aussi à toutes les parties prenantes (ONG, parlementaires…).   L’objectif est de montrer toute la richesse de ces petits territoires à très hautes valeurs, avant tout humaines, économiques, environnementales mais également paysagères, qu’il est impératif de préserver. Autant d’arguments pour convaincre que la Pac ne doit pas imposer des mesures systématiques, parfois contre-productives, mais au contraire permettre des adaptations locales et efficaces pour l’environnement et économiquement viable à l’image de la monoculture dans les territoires maïsicoles ».

Transfert du premier pilier vers le deuxième

Une décision controversée

Publié le 03/05/2018

Les Régions de France ont rapporté, lors d’une conférence de presse le 26 avril, qu’elles avaient récemment été informées par le ministère de l’Agriculture de la répartition des budgets européens transférés en 2017 du premier vers le deuxième pilier dela Pac.

Dans un courrier reçu le 6 avril, le ministère aurait annoncé aux Régions qu’il attribuait 45 millions d’euros au soutien à la bio, issus du transfert dont le montant total s’élève à 626 millions d’euros. Le courrier précise les montants par Région. Les montants alloués aux autres aides du second pilier (ICHN, MAEC , Assurance…) àl’occasion du transfert n’ont été communiqués par les Régions. À cette occasion, les Régions, gestionnaires du 2e pilier, continuent de dénoncer lemanque de concertation du gouvernement. « Nous considérons que nous ne sommes pas reconnus en tant que collectivités, alors que nous sommes des partenaires de la mise en oeuvre des politiques dans les territoires », dénonce Jean-Pierre Raynaud, président de la commission agriculture des Régions de France. Par ailleurs, l’association se demande toujours d’où proviennent les 630 millio ns d’eurosde fonds Feader annoncés par le ministère de l’Agriculture pour soutenir la bio d’ici 2022: « Il y a un écart entre l’annonce du gouvernement et ce chiffre de 45 millionsd’euros ». Les Régions soulignent que durant la programmation actuelle, elles ont elles-mêmes redirigé près de 300 millions d’euros de fonds européens initialement prévu à d’autres usages vers le soutien à la bio. Et que ces transferts ont été suivis de dépenses supplémentaires assumées par les budgets régionaux – pour des montants qui n’ont pas été évalués par l’association.

Axel Kahn, directeur de recherche à l’Inserm

Intelligence artificielle contre fulgurance créative

Publié le 21/04/2018

Médecin généticien et essayiste français, Axel Kahn est surtout connu du grand public pour ses prises de position sur des questions éthiques et philosophiques concernant la médecine et les biotechnologies. Cette fois-ci, il s’est frotté à un adversaire de taille, l’intelligence artificielle, pour le plus grand plaisir des sociétaires et clients du Crédit Agricole Alsace Vosges, visiblement subjugués.

« Être intimidé par le pouvoir de la machine qui remplace la main ne pose aucun problème. Mais être intimidé par le pouvoir de la machine qui remplace l’esprit est une autre paire de manches. » Axel Kahn a le sens de la formule… Selon lui, la société s’apprête à être plus transformée que jamais depuis l’invention de l’écriture. « Nous allons vivre une très fondamentale modification de la place des humains dans la société. » L’intelligence artificielle est, selon le scientifique, un empilement de quatre niveaux d’avancées techniques. Le premier est le big data, c’est-à-dire la possibilité de stocker en langage informatique une quantité de données dont on ne voit pas les limites. Cette capacité de stockage croît à une vitesse phénoménale, explique le scientifique. « Mais, dans cette jungle incroyable, comment retrouver ses petits ? » C’est tout l’intérêt des algorithmes, explique-t-il. « La puissance de notre esprit s’est trouvée prise en défaut par la bêtise crasse de la machine. Mais cette sotte approche des informations est plus puissante que l’esprit le plus intelligent. » Bref, le massivement quantitatif l’emporte sur le brillamment intelligent. La subtilité, celle qui est à l’origine d’étonnantes découvertes scientifiques, ne sert plus à rien, assène-t-il. Il cite un autre exemple : les encyclopédies fleurissaient jadis dans les demeures ; l’encyclopédie des temps modernes se nomme Wikipedia. « Les plateformes participatives réunissent la connaissance minuscule de milliers de personnes. La connaissance globale sera nettement supérieure au plus brillant spécialiste. » Dans l’empilement des avancées techniques, les deux étages supérieurs sont la robotique et l’intelligence artificielle. « Une discipline fondamentale où des chercheurs en sciences cognitives ont conçu des circuits électriques mimant les circuits neuronaux. À partir du big data, l’intelligence artificielle traite les données à plusieurs niveaux, comme la pensée. La subtilité est inférieure, mais les performances sont troublantes. » Tout aussi étonnant est le fait que ces machines sont capables d’apprendre, d’enrichir les bases de données et d’améliorer les algorithmes qui permettent de les explorer. « Tout cela promet un développement absolument certain : le caractère inexpugnable de la vie privée disparaît. La machine donne parfois l’impression de mieux vous connaître que vous-même ! » Un champ d’investigation fabuleux s’ouvre ainsi pour l’analyse prospective. Un exemple : « On étudie au hasard 50 000 femmes enceintes dans le monde et on braque les projecteurs sur elles. On sait quand elles se lèvent, quand elles se connectent à leur smartphone, les achats qu’elles font, les fleurs qu’elles plantent dans leur jardin. Forte de ces informations, la machine est capable de détecter 95 % des femmes enceintes dans un groupe de femmes lambda. Chacun d’entre vous peut être suivi dans tout ce qu’il fait dans le monde réel. » « Reste-t-il encore une place pour l’humain ? » « La liberté existe-t-elle encore si la machine sait tout ce que nous allons faire, même avant nous ? Y a-t-il des domaines dans lesquels une humanité affirmée aura sa place, dans ce monde où l’intelligence artificielle sera prédominante ? » Oui, répond Axel Kahn. 95 % des actes que nous accomplissons sont prévisibles. Il faut donc se focaliser sur ce qui fait notre originalité, c’est-à-dire 2 à 5 % de notre action. « C’est l’irréductibilité de la part humaine, la singularité de l’esprit humain, celle de la fulgurance de la créativité. » Car ce robot magnifiquement intelligent n’a pas de corps. Il ne peut donc être humain. À l’inverse, « nous sommes le résultat du fonctionnement de notre corps et de notre esprit. Le dialogue entre le corps et l’esprit est l’un des éléments de la fulgurance créatrice. » Le métier de médecin sera particulièrement impacté par l’intelligence artificielle, prédit Axel Kahn. La machine ne fera pas d’erreur de diagnostic, ou alors elle se corrigera. Elle établira un pronostic et prescrira le traitement adapté. Et en chirurgie, la part du robot sera de plus en plus prégnante. « La part de l’humain sera-t-elle exclue de ce métier qui m’est cher ? Sans doute pas ! Il reste la calinothérapie - ou la bisouthérapie - qui constitue 50 % de l’acte médical. » L’efficacité du contact humain… « Ce monde est perturbant, bouleversant, mais ce n’est pas la peine de se désoler, insiste Axel Kahn. Cela ne peut être autrement. » Alors, que faire ? « Cultiver les éléments positifs, investir les domaines où l’humain pourra se révéler dans toute sa puissance. »

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