Entre coups de gueule et coups de boutoir, la dernière assemblée générale de la FDSEA du Haut-Rhin a révélé une fois encore la colère et l'exaspération du monde agricole face aux réglementations « absurdes », aux concurrences déloyales, et aux décisions politiques déconnectées de « bon sens ». Une crise qui doit être affrontée dans « l'unité » et avec « fermeté » pour les responsables syndicaux.
Derrière la « merde », le soleil. Dans son style bien à lui, le président du canton du Jura de la FDSEA du Haut-Rhin, Sébastien Stoessel, a donné le ton de la dernière assemblée générale du syndicat majoritaire, le jeudi 10 mars au Cref de Colmar. « Si nous sommes embourbés, nous devons lever le pied et nous donner la main pour y voir plus clair. La force de notre métier, c'est la solidarité. Restons positifs et gardons espoir », appelle-t-il de ses vœux. Pour que le soleil puisse revenir de manière durable sur l'agriculture, des « changements » devront être opérés estiment de concert les responsables syndicaux. Comme le souligne le secrétaire général de la FDSEA 68, Pascal Wittmann, le contentieux sera désormais « systématique » à chaque fois que les fondamentaux du droit ne seront pas respectés. Il cite comme exemple le SRCE (Schéma Régional de Cohérence Écologique) que le syndicat a déféré récemment devant le Tribunal administratif. « Comment peut-on accepter que notre terre nourricière soit accaparée par des loustics d'un autre temps pour mettre nos activités sous cloche ? Pour nous, la réponse est sans équivoque. » Il faudra encore attendre un peu pour connaître la position du tribunal sur la question puisque le verdict doit être délivré le 23 mars prochain.
La RHD : un « symbole »
Ne plus plier, ne plus reculer, faire l'écho du « bon sens » paysan. Pour la FDSEA du Haut-Rhin, les attitudes à adopter sont limpides. Dans la restauration hors domicile (RHD), il est inconcevable pour le président Denis Nass de « plier » face aux règles « injustes » d'un commerce « sans règle ». « Ce dossier est un symbole ! Ne nous cachons pas derrière une pénurie de certains produits de circuits courts, de bio, et j'en passe. La Ferme France est complémentaire et interdépendante, alors quand on parle de produits agricoles tracés, on parle des produits de nos régions. Et arrêtons de nous cacher derrière les problèmes de restrictions budgétaires. Le dossier du Grand Hamster permettrait à lui seul d'abonder les lignes de crédits nécessaires, et surtout exit l'argumentaire inhérent à la sacro-sainte bible des marchés publics. Si vous ne savez pas rédiger les cahiers de charges, changez alors le personnel », appelle Denis Nass. Ce dernier se dit « estomaqué » devant la quantité de nourriture qui est jetée dans les cantines. Il considère qu'avec « un peu de goût, de savoir-faire, de volonté, et pas de sous-traitance », les menus pour les enfants seraient à la hauteur de leurs besoins énergétiques. « Franchement, qui peut réfléchir et travailler avec le ventre vide ? N'est-ce pas aussi ça la lutte contre l'échec scolaire ? », s'interroge-t-il. Le potentiel économique de la RHD pour l'agriculture française est en effet conséquent quand on sait que sur les milliards de repas servis par an dans toutes les cantines (scolaires, administratives ou d'entreprises), seule 28 % de la viande est d'origine française. Une situation qui doit « changer » pour Denis Nass qui a profité de cette assemblée générale pour prévenir les élus d'une prochaine visite dans les cantines et restaurants collectifs au sujet de l'approvisionnement de leurs matières premières.
Une « ligne rouge » à ne pas franchir
En attendant cette immersion de terrain, les élus et les représentants de l'Administration présents à cette AG ont pu mesurer à quel point l'exaspération des syndicalistes pouvait être forte. Pour eux, les restitutions des SNA (surfaces non agricoles) qu'il faut désormais traiter dans les dossiers Pac sont le « dernier affront du monde moderne ». « Ce sigle est-il prémonitoire pour demain ? SNA : Sans Nouveaux Agriculteurs ? », s'insurge Pascal Wittmann. « On marche sur la tête. Comment les agents de la DDT peuvent-ils garder leur sang-froid face à cette nième modification ? Ce qui dépasse, ce qui demain sera peut-être protégé, voire ce que nous pourrions aujourd'hui implanter, disparaîtra de nos paysages. Continuez à vouloir sanctuariser nos territoires, et les territoires mourront ! », avertit-il. « Tout ce que nous voulons, c'est pouvoir entretenir nos territoires et permettre à nos activités de continuer à exister », ajoute Denis Nass avant d'opérer une mise en garde au sujet du plan Ecophyto 2. « Ce dossier est la ligne rouge qui ne devra pas être franchie. Dans tous les pays européens, l'usage d'une molécule est appréhendé par une mesure de risque en fonction d'éléments scientifiques bien établis. Pendant ce temps, notre ministre a décidé que l'usage des produits doit être diminué par deux dans les cinq ans qui viennent. Qui s'y intéresse vraiment comprendra que notre réaction n'est pas de refuser les débats liés à la santé et à l'environnement, mais tout simplement de parler d'agronomie, l'essence même de notre métier. Qui peut oser croire que nous utilisons de façon rectiligne chaque année des produits ? », fait remarquer le président de la FDSEA du Haut-Rhin.
« Veut-on détruire notre agriculture ? »
L'administration française n'est pas la seule à avoir été mise à l'index lors de cette assemblée générale. Les effets pervers de la politique agricole telle qu'elle est menée au niveau de l'Europe n'a pas manqué de faire grincer quelques dents. Le responsable de la section Lait, Michel Rohrbach, se demande ainsi où sont passés les préceptes fondateurs du Traité de Rome de 1957, qui ont donné naissance à une politique agricole commune « équitable, un pacte entre producteurs et consommateurs » offrant de la nourriture à toute la population et un revenu pour le monde agricole, identique à celui des autres catégories socioprofessionnelles. Mais entre-temps, des réformes de la Pac sont passées par là, amenant avec elles des réformes libérales qui, en 2015, ont continué de fragiliser la filière laitière. « Avec un litre de lait à trente centimes et un kilo de viande porcine à 1,15 euro, nous sommes revenus aux prix des années 1980. Cherchez l'erreur ! », dénonce Michel Rohrbach. « Faut-il alors attendre de la part de ceux qui ont bâti l'Europe qu'ils détruisent aujourd'hui l'agriculture ? Je me pose la question. » Denis Nass estime qu'il y a « urgence » pour redonner du corps à la construction européenne et, par la même occasion, de « l'espérance » aux agriculteurs et aux consommateurs. « Nos métiers et nos produits ne sont pas de simples cases que l'on échange sur l'échiquier de la mondialisation. L'agriculture, c'est du vivant, du climat, de l'environnement, des territoires, des terroirs et du social. Un tout qui suppose quelques leviers lorsque la crise conjoncturelle et structurelle peut anéantir une construction de plus de cinquante ans », rappelle-t-il. Ce dernier déplore les effets de la suppression des quotas laitiers et de tous les outils de régulation qui empêchent les prix de revenir à des niveaux rémunérateurs. « Serait-il si stupide de fermer un peu le robinet ? Peut-on accepter que les directeurs financiers de nos groupes laitiers laissent sous-entendre que 285 € les mille litres serait un bon prix pour 2016, alors que nos coûts sont à 340 € ? Avec des chiffres pareils, l'histoire laitière n'existera bientôt plus que dans les livres. » Malgré cette perspective funeste, la FDSEA du Haut-Rhin entend bien ne rien lâcher sur ces problématiques de prix. Pour Denis Nass, l'interdiction de vente à perte devrait ainsi être étendue aux produits agricoles qui sont les « plus indispensables » à l'humain.
Une équation « compliquée » pour les céréaliers
Chez les céréaliers, ce refrain du prix insuffisant résonne de plus en plus comme un mauvais disque rayé. Les comptes sont ainsi « impossibles à équilibrer » annonce sans détour le nouveau président de l'Association des producteurs de céréales et oléagineux (Apco), Thomas Obrecht. Et ce, malgré les statistiques publiées en octobre 2015 laissant sous-entendre des revenus en hausse pour les céréaliers. « Une stratégie basée sur une espérance de rendement avec une valorisation des prix sur la période juin juillet. Or, à cette date, la culture se développe et peu d'entreprises ont valorisé leurs récoltes futures », tient-il à préciser. Il cite au passage la « théorie » du ministère qui se basait sur de bons rendements partout et un prix net producteur de plus de 170 €. « Dans la réalité, nos rendements ont fait le grand écart avec des prix d'à peine 140 €, soit un revenu prévisionnel proche de zéro. » Si ces résultats perdurent, la céréaliculture alsacienne, dans sa structuration actuelle, risque de se voir profondément chamboulée, modifiant avec elle l'apparence des territoires. « Alors on fait quoi ? Si on continue avec ces prix, c'est la faillite annoncée. On fait plus de blé et de soja ? Oui mais pour vendre où, et avec quelles qualités protéiques ? On fait du bio ? Comment fait-on sans eau ? », ajoute Thomas Obrecht. Une équation « compliquée » à résoudre à laquelle une réponse collective devra être apportée. « Ensemble, nous devons réfléchir à des modèles d'exploitations capables d'absorber de tels chocs, faute de quoi, l'économie agricole et agroalimentaire se fera ailleurs », prévient-il.
Une « ligne droite » à construire
Devant tous ces soubresauts, l'unité et la mobilisation syndicale sont plus que jamais à l'ordre du jour pour les responsables de la FDSEA du Haut-Rhin. Denis Nass considère ainsi qu'il est temps de « se réapproprier les fondamentaux » de la vie syndicale, à savoir l'écoute, l'accompagnement et la fédération. « Au sein de chaque village, nous devons nous rassembler pour maintenir une agriculture dynamique et économiquement viable. Nous devons réapprendre à parler de nos métiers avec enthousiasme. Produire de l'alimentaire n'est pas qu'une simple case que l'on remplit au gré des vents, mais un projet économique et identitaire » Derrière cet appel à l'unité, la FDSEA entend être force de propositions, et « visionnaire », pour construire l'agriculture de demain. « Nous ne devons pas attendre que des politiques, quel que soit leur parti, nous dictent des orientations sans en appréhender, avec lucidité, les conséquences pour les exploitants et pour la Ferme France. Tout change, tout est mutation, challenge et remise en cause. Et l'anticipation est difficile. Nous devons, avec fermeté et sérieux, construire une ligne droite, une stratégie politique pour responsabiliser les décideurs. Plus que jamais, nous devons être capables d'une telle synergie pour éviter d'opposer les agriculteurs entre eux. Nous devons être le maillon incontournable, un réel partenaire entre l'amont et l'aval », complète Denis Nass.