D’Altkirch à Strasbourg
Une journée de manif
D’Altkirch à Strasbourg
Publié le 05/05/2021
Du nord au sud de l’Alsace, ils ont convergé vers le Parlement européen à Strasbourg. Vendredi 30 avril, plus de 1 600 agriculteurs inquiets et en colère contre l’évolution de la politique agricole commune ont conduit leurs tracteurs devant les institutions européennes. Nous les avons suivis depuis Altkirch.
Il est 5 h du matin. La capitale du Sundgau est encore bien endormie. Mais, à l’extérieur de la ville, c’est déjà l’effervescence. Et pour cause. Depuis Courtavon, Feldbach, Largitzen ou encore Ferrette, ils sont une bonne quinzaine à se rejoindre pour former ce premier « convoi » déjà impressionnant sur une route alors uniquement utilisée par quelques travailleurs frontaliers ou chauffeurs de camions. Ils, ce sont ces tracteurs conduits par des agriculteurs, essentiellement des jeunes. Quelques minutes tard, ils font une première halte. Face à eux, Denis Nass premier vice-président de la Chambre d’agriculture d’Alsace et éleveur à Gommersdorf, et Laurent Wendlinger conseiller régional et éleveur à Seppois-le-Bas. Ils accompagnent la sénatrice et conseillère départementale Sabine Drexler et le maire d’Altkirch et conseiller départemental Nicolas Jander. « Nous sommes venus leur témoigner notre soutien et nos encouragements », expliquent les deux élus. Sébastien Stoessel, membre de la FDSEA, est également présent. S’il ne se rend pas à Strasbourg en raison de son emploi du temps, un de ses tracteurs et un de ses collaborateurs en sera. « En ordre. Tout doit bien se passer pour que nos messages soient clairs et bien entendus », rappelle le syndicaliste à ses collègues. Il est 5 h 30. Il est temps de démarrer et de prendre la direction du pont d’Aspach. Parmi les présents, Emmanuel Gnaedig. Ce jeune éleveur âgé de 30 ans est un habitué des manifestations. Il est installé sur l’exploitation familiale à Largitzen depuis 2013. « J’étais aux manifs devant la sous-préfecture d’Altkirch et surtout à Colmar en 2015. Il faut se défendre, se faire entendre et se mobiliser. On parle toujours de nous, mais peu connaissent notre métier », s’emporte immédiatement le professionnel. Son frère est resté à la ferme pour effectuer les travaux quotidiens. Il a calculé tous les changements, culturaux et financiers, qu’impliquerait la réforme de la politique agricole commune si elle était mise en place en l’état. La viabilité de la ferme pourrait clairement poser question. « Je voudrais qu’on arrête de nous tirer dessus car on travaille bien. C’est pesant. Un jour, on nous regrettera. À force de changer les règles, de nous imposer une vision administrative de notre travail, ce dernier devient usant et surtout économiquement irréaliste », ajoute Emmanuel Gnaedig. Casse d’un tracteur et solidarité Le convoi arrive au pont d’Aspach où les agriculteurs sundgauviens retrouvent ceux des vallées de Masevaux et de Thann. C’est l’heure du ravitaillement. Il est assuré par la directrice adjointe de la FDSEA du Haut-Rhin Sophie Barléon et Vincent Dietemann, agriculteur à Traubach-le-Bas. Si la bonne humeur est de sortie, on sent aussi une grande détermination. « France, veux-tu encore de tes paysans ? », questionne une pancarte installée sur l’un des tracteurs. « Nous n’avons plus le choix. On parle sur nous. On veut nous imposer des trucs incroyables. On veut nous expliquer notre métier. Mais c’est bien nous qui nous levons tous les matins pour nos animaux ou pour nos cultures. Cela suffit », lance ce groupe de jeunes quand on l’interroge sur les raisons de cette manifestation. Au redémarrage, un incident. Le tracteur de Martin Babé, éleveur à Courtavon, ne démarre plus. « Désolé, mais il faut être solidaire. On va l’aider. On va repartir ensemble », réagit immédiatement Emmanuel Gnaedig. Après plusieurs minutes d’expertises techniques, et sous le regard étonné des forces de l’ordre, il faut se rendre à l’évidence. Le tracteur est définitivement à l’arrêt. L’éleveur le laisse au bord de la route. Il sera recherché plus tard par quelqu’un de la ferme. Martin Babé, lui, monte, aux côtés de Jérémy Pflieger, co-président des jeunes agriculteurs du Haut-Rhin installé à Spechbach. Les quatre tracteurs rejoignent assez rapidement le reste du cortège qui les a attendus du côté de Cernay. La « manif » est en marche et le convoi devient de plus en plus impressionnant. Il est 7 h 30 du matin. Les agriculteurs traversent Pulversheim et Ensisheim. De nombreux habitants les applaudissent devant leurs maisons ou au bord des rues. Peu d’automobilistes font part de leur mécontentement à l’heure du départ pour les bureaux. « C’est un signe positif. Notre message est peut-être compris. Ou alors, ceux qui s’expriment sur les réseaux sociaux, sont la minorité agissante qui fait trop souvent oublier la majorité silencieuse », réagi Emmanuel Gnaedig. À la sortie d’Ensisheim, le cortège prend la direction de l’autoroute. Il retrouve celui parti de la plaine. Des centaines de tracteurs de chaque côté. Une image impressionnante. Elle est observée du ciel par un hélicoptère de la gendarmerie. C’est à cet instant que les forces de l’ordre, présentes en grand nombre, font entrer le cortège sur l’autoroute. Dans un premier temps, il est demandé aux professionnels de rouler sur le seul côté gauche. Mais, rapidement, les autorités font le constat que le nombre de manifestants est très important. Il est 8 h 40. Peu avant Sainte-Croix-en-Plaine, le convoi se retrouve à l’arrêt. ? VOUS AVEZ LA PAROLE ? Jeremy Pflieger, co-président Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin : « Je suis très content de... Publiée par EAV PHR sur Vendredi 30 avril 2021 « On ne peut pas accepter » Les professionnels en profitent pour sortir sous la pluie, échanger et se restaurer. La longueur du cortège montre déjà que la mobilisation est réussie. « Je suis très content de cette mobilisation avec plus de 300 tracteurs du Haut-Rhin. Maintenant, on espère que nos revendications vont être à la hauteur de notre motivation. J’y crois. On avait un devoir d’être présent. Mais nos responsables politiques doivent maintenant défendre l’agriculture alsacienne. Il faut que cette Pac 2023 soit à la hauteur de nos attentes. Rien n’est acté. Et cette mobilisation doit leur faire prendre conscience que le monde agricole est uni et solidaire. Nous défendons une agriculture familiale et diversifiée. Tous les efforts réalisés ces dernières années sont payants. Or là, on se prend un coup de poignard dans le dos », réagi Jérémy Pflieger. Charlotte Jaegy, éleveuse de poules pondeuses à Largitzen, et Maxime Wersinger, gérant d’une entreprise d’élagage à Hagenbach partagent le même avis : « On ne peut pas se laisser faire. On ne peut pas accepter la réforme proposée. Nous espérons être entendus. Nous avons confiance en notre avenir car nous n’avons pas le choix ». Le convoi redémarre. Il passe le contournement de Colmar puis entame celui de Sélestat. À chaque fois, sur les ponts, de nombreux témoins les attendent pour les applaudir. De l’autre côté de l’autoroute, de nombreux camions klaxonnent également en signe de soutien. Les agriculteurs ont été rejoints par ceux des vallées de Munster et de Sainte-Marie-aux-Mines. Cette fois, le cortège forme une longueur qui dépasse les trois kilomètres. Un hélicoptère de la gendarmerie survole toujours les lieux. Puis, plusieurs motards des forces de l’ordre montent à l’avant. Quelques instants plus tard, il est demandé aux manifestants de rouler sur les deux côtés de l’autoroute. Il en sera ainsi jusqu’à la sortie vers Erstein. À la radio, une fréquence régionale annonce que la mobilisation est tout aussi forte dans le Bas-Rhin. « Cela montre qu’il y a une réelle inquiétude », réagi Emmanuel Gnaedig. Pour rejoindre le contournement de Strasbourg, plusieurs communes sont alors passées. Il est midi quand, enfin, les feux rouges de Fegersheim sont dépassés. « Cela me rassure » Le convoi est alors à nouveau à l’arrêt. Les autorités ont opté de faire entrer le Haut-Rhin en dernier. Les agriculteurs patientent alors que leurs collègues d’autres départements sont déjà devant le Parlement européen. Des rumeurs circulent. L’affluence est telle que tout le monde ne pourrait pas poursuivre. Pour de nombreux professionnels, ce n’est pas possible. « On est venu pour aller jusqu’au bout », lancent les plus jeunes présents. Le convoi peut finalement redémarrer au plus grand soulagement de tout le monde. Jean Godinat, président des jeunes agriculteurs du canton de la Hardt-Plaine de l’Ill est ravi. « Je suis effectivement satisfait de cette mobilisation car il en va de notre avenir. Cela me rassure. Je ne suis pas un spécialiste des réseaux sociaux. Mais, cette fois, j’avais également lancé un appel à la participation. On voit aujourd’hui que tout le monde se sent concerné », réagit le céréalier. Il converse régulièrement avec ses amis qui sont à l’avant du cortège. Ce dernier entre enfin dans une ville de Strasbourg quadrillée par les forces de l’ordre. Devant le Hall Rhenus, c’est l’arrêt final. Plus possible d’avancer. Les agriculteurs rejoignent le lieu de rassemblement pour écouter les différentes interventions devant le Parlement européen. Autour, les rues sont remplies par plus d’un millier et demi de tracteurs. Une vision étonnante dans une partie de la ville alors silencieuse. Pascal Claude, choucroutier à Chavannes-sur-l’Etang, a lui, fait le déplacement en voiture. « J’étais pris ce matin par mon travail, mais je me sens évidemment concerné. Alors, je suis venu en signe de soutien. J’ai reconnu de nombreux professionnels de mon secteur. Cette mobilisation est un message que nos interlocuteurs doivent prendre en compte », indique le professionnel. C’est avec une heure et demi de retard sur l’horaire prévu que les agriculteurs vont ensuite reprendre la route en sens inverse. Toujours dans l’ordre et la discipline. La délégation du Sud Alsace retrouve ses terres en début de soirée. Il est 21 h 30 passé quand le Sundgau est atteint. Il est temps pour certains de retrouver leur cheptel, pour d’autres de prendre le temps de faire le bilan de cette journée de mobilisation réussie.












