Vie professionnelle

La préfète de la Région Grand Est sur le terrain

Une immersion dans l’agriculture alsacienne

Publié le 10/07/2020

Lundi 6 juillet, Josiane Chevalier, préfète de la Région Grand Est et du Bas-Rhin, a effectué une plongée dans la campagne alsacienne. En une journée, elle a visité des fermes, observé des parcelles, écouté de nombreux praticiens… de quoi lui donner des clés pour avoir une bonne lecture de l’agriculture alsacienne.

L’agriculture alsacienne est multiple. Une journée pour en prendre le pouls, cela exige un timing millimétré. Aussi la journée de rencontre entre Josiane Chevalier et la profession agricole a été menée tambour battant par la FDSEA et les JA du Bas-Rhin. Après une matinée consacrée à des visites d’exploitations (lire en encadrés), la pause déjeuner, partagée à la cave du Roi Dagobert à Traenheim, n’a eu de pause que le nom puisque de nombreux responsables professionnels ont pris la parole. L’ambiance est cordiale mais n’empêche pas quelques étincelles lorsque les sujets qui fâchent sont abordés. Et c’est le retard dans le traitement des dossiers des Installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) qui ouvre le bal : « Trente dossiers sont en souffrance, dont certains depuis 2017, c’est honteux », lance Gérard Lorber, secrétaire général de la FDSEA du Bas-Rhin. « On ne peut pas se permettre de bloquer ainsi l’économie », renchérit Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin. La préfète s’est engagée à demander à la Draaf d’aider la DDT à traiter rapidement ces dossiers. Dans le registre des tracasseries administratives, Gérard Lorber cite le cas d’agriculteurs qui ne toucheront pas de prime à l’assurance récolte parce qu’ils n’ont pas renvoyé un courrier à temps, la complexité des transferts de DPB, l’intransigeance de l’administration face aux erreurs de saisie dans les déclarations Pac, se traduisant par des pénalités : « Déjà qu’on ne roule pas sur l’or, un peu de souplesse, un peu d’humanité », plaide-t-il. Des griefs entendus par Christophe Fotré, directeur départemental des territoires du Bas-Rhin, qui rappelle qu'« en droit communautaire, le droit à l’erreur n’existe pas ». Autrement dit, si les contrôles menés par l’Europe révèlent des irrégularités, les sanctions tombent. Julien Koegler, président des Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin enchaîne sur d’autres dossiers perdus dans les arcanes administratifs : « Le solde des DJA (dotations jeunes agriculteurs) n’arrive pas dans les fermes. Nous en sommes à quinze mois de retard ! » Les représentants de la viticulture alsacienne décrivent une filière très fragilisée par les conséquences du Covid-19. Dans une région où 20 % des ventes se font en direct, ce sont 10 millions de bouteilles qui n’ont pas été vendues : « Des exploitations ont le couteau sous la gorge. Et l’État ne répond pas », déplore Jérôme Bauer, président de l’Ava. Son vice-président, Didier Pettermann, liste une série de mesures qui permettraient d’apaiser la situation : « défiscalisation des stocks, enveloppe pour accompagner une distillation de crise, exonération de charges ».     Retraites agricoles : victoire et désappointement Après 17 ans de négociations, Paul Schiellein, président de la section des anciens exploitants de la FDSEA du Bas-Rhin, peut se féliciter d’une victoire : la revalorisation des retraites agricoles actuelles et futures à 85 % du Smic. Une victoire ternie par un oubli qui provoque un haussement de sourcil mi-surpris mi-désappointé chez la préfète : le texte adopté exclut les conjoints d’agriculteurs, dont la pension minimum reste fixée à… 555 €/mois. Une discrimination pour Paul Schiellein qui plaide aussi pour que la réforme soit mise en place dès 2021 au lieu de 2022, et que « la solidarité nationale joue son rôle ». Si Alsace Lait a passé la crise sans trop d’encombre, son président Michel Debes exprime tout de même quelques craintes, car les cours restent bas, et comme le prix du pétrole est bas, les gros pays importateurs de lait, qui sont aussi les pays producteurs de pétrole, en importent moins. Le Comptoir agricole a également pu continuer à travailler, malgré quelques affréteurs qui ne s’approvisionnaient plus en Alsace. À long terme, Marc Moser est préoccupé de constater que les grandes cultures « ne sont jamais soutenues et sans cesse décriées. Ce que nous récoltons au quotidien, ce sont des contraintes réglementaires alors que nous sommes confrontés aux prix et aux marchés mondiaux ». À court terme, les craintes de la coopérative concernent surtout le houblon. Bernard Ingwiller, président de l’association générale des planteurs de houblon de France (AGPH), évoque les conséquences du Covid-19 : le surcoût de main-d’œuvre et la perspective de voir la récolte ne pas trouver preneur. « J’ai l’espoir que les brasseries françaises privilégient le houblon français. Sinon, l’interprofession explosera. » David Herrscher, président de la MSA d’Alsace, rappelle ce qui a été mis en œuvre pour accompagner les agriculteurs face à la crise sanitaire. Joseph Lechner, président de la commission Emploi à la FRSEA Grand Est, fait de même sur les diverses initiatives pour la main-d’œuvre. Il évoque un point de désaccord entre la Direccte et les employeurs agricoles portant sur une majoration du travail du dimanche qui n’est pas inscrite dans la convention collective. La préfète s’est engagée à examiner ce point. Rémy Losser, président de la fédération Alsace de Groupama, souligne que les assureurs ne peuvent pas financer à eux seuls les pertes d’exploitations liées au Covid-19, mais qu’ils contribuent au fonds créé par l’État à cette fin. En outre, il souligne la difficulté pour Groupama de trouver des mesures d’accompagnement qui soient équitables entre les différents profils d’adhérents. L’abattement de deux mois sur la cotisation tracteur mis en place pour tous les exploitants agricoles en est l’illustration : « Elle est insuffisante et discriminante », concède Rémy Losser. Mais elle a le mérite d’exister, en attendant les résultats d’une étude menée au niveau national qui doit apporter un éclairage sur « ce qu’il y a lieu de faire, au regard de la très grande disparité des situations ». Il évoque aussi un nécessaire réarbitrage des produits d’assurance multirisques climatiques (MRC).     Compensations environnementales : revoir la copie Jean-Michel Schaeffer, président d’Anvol, l’interprofession de la volaille de chair, s’appuie sur l’exemple de cette filière pour souligner que la vente directe, si elle est « une chance », ne constitue pas un moteur de croissance : « Les ventes de viande de volaille n’augmentent que dans le secteur de la RHD. » Aussi, plaide-t-il notamment pour des mécanismes permettant de privilégier les produits français dans les restaurants scolaires. Pascal Wittmann, président de la FDSEA du Haut-Rhin, regrette que le renouvellement des MAEC (Mesures agroenvironnementales et climatiques) montagne pour cinq ans soit bloqué parce qu’il manque les fonds de l’État, alors que les autres partenaires ont tenu leurs engagements. Véronique Klein, vice-présidente de la Chambre d'agriculture Alsace, souligne que les produits issus de l’agriculture biologique ont encore gagné des parts de marché durant la crise : « Il faut répondre à cette demande. Les agriculteurs doivent s’adapter et ne pas laisser passer le train. » Autre point positif évoqué par Dominique Daul, membre du bureau de la FDSEA : le chantier du grand contournement ouest de Strasbourg, qui avance bien. Les indemnités sont versées, les tas de terre diminuent et les aménagements fonciers avancent. Seule ombre au tableau : les compensations environnementales. Plutôt que de boiser des terres agricoles, les responsables agricoles s’interrogent : pourquoi ne pas allouer ces sommes aux forestiers pour investir dans la forêt existante qui en a bien besoin ? Le conseiller régional Patrick Bastian conclut en annonçant une inévitable réduction des aides régionales mais aussi la volonté du président Jean Rottner de soutenir l’agriculture. Enfin, Josiane Chevalier s’engage à organiser des réunions sur les dossiers les plus urgents (ICPE, DJA, MAEC, dégâts de gibier) et à plaider en faveur des viticulteurs alsaciens et d’une revalorisation des retraites des conjoints d’agriculteurs au niveau national.     Parcelle de houblon à Stutzheim Devant la plus vieille houblonnière d’Alsace, les représentants de la filière houblon ont exposé à la préfète les difficultés de cette production, lundi après-midi. Située sur le ban de Stutzheim, elle a été érigée en 1964, explique Olivier Holveck, qui s’est installé en 2017 en hors-cadre familial avec deux autres associés sur une exploitation de polyculture diversifiée. Implanter 1 ha de houblon requiert un investissement de 20 000 €, explique Bernard Ingwiller. Il faut prendre soin de la culture tout au long de la saison, ce qui nécessite de la main-d’œuvre et des produits de traitement. Or les planteurs de houblon ont du mal à trouver des saisonniers et sont de plus en plus limités quant au choix des produits : pour lutter contre le mildiou, illustre Sébastien Holtzmann, producteur à Wingersheim, ils doivent demander chaque année une dérogation car aucun produit n’est homologué. Lorsqu’il est mûr, le houblon doit être récolté très rapidement, sinon sa qualité se dégrade. D’où la nécessité d’investir dans du matériel coûteux, qui ne tourne que trois semaines dans l’année, souligne Jean-Paul Ulrich, président de l’association des planteurs de houblon d’Alsace. Ces difficultés, ajoutées au manque de visibilité quant à l’avenir, compromettent le renouvellement des générations. À Josiane Chevalier, la filière réclame un « coup de pouce », en particulier que les houblonniers puissent émarger à l’enveloppe prévue par FranceAgriMer pour aider les agriculteurs à adapter leur matériel de pulvérisation pour traiter les parcelles aux abords des habitations.     Gaec de l’Hirondelle à Duttlenheim et viande bovine   Nicolas Heckmann du Gaec de l'Hirondelle à Duttleheim, est l’un des derniers jeunes à s’être installé et à avoir investi dans la production de viande bovine en construisant un bâtiment dédié à l’élevage de taurillons. C’était en 2015. Un an plus tard, en 2016, la filière alsacienne vacillait. « Depuis, elle a bien rebondi », note Franck Sander. S’il confirme qu’une certaine sérénité a été retrouvée en matière d’achats d’aliments, d’enlèvement des animaux, il reste que « les producteurs n’arrivent pas à répercuter leurs coûts de production sur le prix de vente des animaux, et que cela ne permet pas de dégager du revenu », note Dominique Daul, président de Comptoir élevage, graphique à l’appui. En outre, le Covid-19 a entraîné une baisse des prix, déjà bas, du fait de la baisse des exportations, de l’arrêt de la restauration hors domicile… « Au lieu de 15 jours à 3 semaines de stock, nous sommes face à un mois et demi de stock d’animaux, qui restent sur les bras des éleveurs, et la demande ne suit pas », décrit l’éleveur. Aussi plaide-t-il auprès de la préfète pour une intervention du médiateur de l’État afin de « remettre l’interprofession en route ». En effet, pour lui, la filière souffre d’un manque d’organisation, mais certains secteurs de marché sont porteurs d’espoir. Ainsi, à côté des charolaises, Nicolas Heckmann élève des jeunes bovins montbéliards, pour lesquels il y a un marché.  

Publié le 21/06/2020

Dans les Caisses locales comme à l’échelon de la fédération Alsace ou du Grand Est, Groupama s’est mobilisé pour apporter une aide matérielle aux soignants engagés dans la lutte contre l’épidémie de Covid-19. En Alsace, agriculteurs et viticulteurs ont reçu des masques de protection grâce à une opération menée en partenariat avec les organisations professionnelles agricoles.

La fédération Alsace de Groupama s’est fortement mobilisée face à la gravité de l’épidémie de Covid-19 dans la région. « Personne ne pouvait rester insensible à ce qui s’est passé dans les hôpitaux de Mulhouse, Colmar, Sélestat, Strasbourg… », résume Rémy Losser, son président. Voyant les différentes initiatives prises par les présidents de Caisses locales au bénéfice des Ehpad, des cabinets infirmiers et des hôpitaux (lire en encadré), la fédération Alsace de Groupama Grand Est a décidé de coordonner les efforts et de dégager une enveloppe globale de 130 000 €. Un tiers de cette enveloppe a été utilisé pour l’achat de gel hydroalcoolique, de masques FFP2 et de matériel de protection (gants, lunettes…) qui ont été mis à la disposition des Conseils départementaux du Bas-Rhin et du Haut-Rhin durant la crise sanitaire. Des interlocuteurs à même de centraliser et de redistribuer ce type de matériel, souligne Rémy Losser. Un montant équivalent a été mis à disposition des mêmes collectivités sous forme de don en numéraire. Des masques pour les agriculteurs Le dernier tiers a servi à l’acquisition de matériel de protection pour les agriculteurs, viticulteurs et les employeurs de main-d’œuvre agricole d’Alsace. « Il nous paraissait important qu’on n’oublie pas le monde agricole », souligne Rémy Losser. Une action collective a été entreprise avec les Caisses d’assurance accident agricoles du Bas-Rhin et du Haut-Rhin et la MSA d’Alsace. Elles ont réuni autour d’elles plus d’une dizaine d’organisations économiques et professionnelles agricoles, de manière à organiser les achats de façon concertée et cohérente, alors que la pénurie de masques n’était pas encore résolue. 40 000 masques ont ainsi été commandés en Alsace. Reconditionnés en sachets de cinq masques grâce au concours des organismes stockeurs, ils ont été envoyés par voie postale à quelque 8 000 personnes qui commencent à les recevoir dans leurs boîtes aux lettres. Une opération d’ampleur à laquelle les différentes organisations agricoles ont apporté leur contribution financière ou logistique dans un vaste élan de solidarité, souligne Pascal Wittmann, vice-président de la fédération Alsace de Groupama.      

Dominique Potier, député et référent sur le foncier agricole

Le foncier agricole en proie aux spéculations

Publié le 08/06/2020

Le député Dominique Potier est intervenu début mars à la Maison de l’agriculture du Bas-Rhin. Il s’est posé comme lanceur d’alerte pour dénoncer les spéculations et les risques d’accaparements dont font l’objet les terres agricoles françaises. En tant que parlementaire, il propose aussi de réformer le système de régulation du foncier agricole.

Dominique Potier, ancien agriculteur et député socialiste de Meurthe-et-Moselle, dénonce les failles du système de régulation du foncier agricole, dans lesquelles s’engouffrent les spéculateurs. Par deux fois, l’élu a tenté des propositions de réforme foncière, retoquées par le Conseil constitutionnel. Mais les débats de la loi Egalim lui ont donné l’opportunité de remettre le sujet sur la table : « J’ai pris à bras-le-corps cette question du foncier. Je suis, je pense, le référent à l’Assemblée nationale sur ce dossier. J’ai d’ailleurs été interpellé par une série de plaintes du monde paysan. » Ces plaintes corroborent des informations d’autres députés, ce qui confirme aussi qu’un « grand désordre est en train de s’installer ». Avec Pierre Blanc, docteur en géopolitique, et Benoît Grimonprez, docteur en droit, il a publié en 2019 « La terre en commun, plaidoyer pour une justice foncière » aux éditions de la Fondation Jean Jaurès. « Pas d’agroécologie sans justice foncière » En pointe sur la question agroécologique avec Stéphane Le Foll, Dominique Potier estime qu’il ne peut y avoir de transition sans régulation du foncier, et « qu’il n’y a pas d’agroécologie sans justice foncière ». Seulement, « les ingénieurs du ministère n’en avaient pas l’intuition », explique-t-il. Et « si on ne régule pas le foncier, on va vers une agriculture dépendante de la phytopharmacie. On n’en serait pas là au niveau de l’agribashing si on avait anticipé dès 2013 », insiste-t-il. Au-delà, la question foncière est un sujet universel : « Le partage de la terre est la politique mère d’une société démocratique prospère. Il y a la dimension « sol-homme-santé » très actuelle. Le partage est au cœur de la prospérité. » Selon l’homme politique, nous serions donc engagés, depuis 2010, dans un grand mouvement libéral qui menace l’agriculture française et finalement toute la société.     Reprenons le fil de l’histoire Dominique Potier s’inspire de Bertrand Hervieu, sociologue, historien de l’agriculture. La révolution française, c’est l’âge premier, la naissance de la politique foncière, avec le passage du servage à la propriété et l’émancipation du paysan. « Gambetta a dit : donnez des limites cadastrales aux paysans et ils défendront la patrie comme ils défendent leurs terres. » Ainsi « la paysannerie devient républicaine ». Après la Seconde Guerre mondiale, le Conseil national de la Résistance, qui rassemble plusieurs tendances politiques, engage de grandes réformes pour préparer l’avenir. Le député François Tanguy-Prigent instaure des mécanismes de régulation foncière. Le statut du fermage et la Safer réaffirment la puissance publique. L’idée est de donner la primeur au travail et à l’entreprise par rapport au capital et à la rente. « Certains pourraient y voir une lecture marxiste, mais la réforme est d’esprit social libéral, commente Dominique Potier ; elle privilégie une génération d’entrepreneurs, dans la mouvance des Trente glorieuses où il fallait produire et moderniser l’agriculture. » Le XXe siècle touche à sa fin. « Jusqu’à la fin des années 2000, tout va bien… Les fermes françaises connaissent un développement relativement harmonieux, dans le même ordre que l’économie française ». Certes, continue Dominique Potier, « chacun a à raconter une histoire de corruption, de cumul illégitime, mais globalement ce sont des exceptions, et les régulations jouent leurs rôles ». C’est autour des années 2010, avec la mondialisation exacerbée, que la régulation se délite. Avec la crise des subprimes à partir de 2007, les fonds spéculatifs se reportent sur le foncier non bâti, portés par « l’idée d’une trajectoire tragique de 9 à 10 milliards d’habitants en 2050 ». Ce mouvement spéculatif est couplé à une autre tragédie : « Celle du changement climatique où des inondations et des sécheresses raréfient les terres arables. » Des rapports onusiens dénoncent l’accaparement de terres par des fonds spéculatifs de multinationales dans des pays qui n’ont pas d’État de droit, pas de cadastres, et qui pâtissent d’une forte corruption d’État : « Dans les sociétés paysannes et rurales, c’est la cause essentielle des misères et des violences, et ce, dans des proportions supérieures aux conséquences des guerres. »     Des impacts forts et symboliques Certes, les investisseurs mondiaux restent aux portes de la France. On observe cependant des phénomènes frontaliers marginaux, liés à des marchés spécifiques comme celui de la pomme de terre, assez prospère, ou celui des semences non loin de l’Espagne. La Safer rappelle d’ailleurs que le marché international des terres ne représente qu’1 % des transactions foncières en France. On note cependant des impacts symboliques forts, d’acquisitions de terres agricoles ou de domaines viticoles pour le compte de Chinois. C’est donc plutôt en interne que se joue la libéralisation à cause de failles dans les mécanismes de régulation par lesquelles s’engouffrent les spéculateurs. Un deuxième phénomène s’ajoute à cette dérégulation rampante et menaçante : le délitement du « syndicalisme de vigie ». Explication du député : « La figure du syndicaliste présent aux réunions de mairie pour veiller sur les hectares disponibles et qui renonçait personnellement à s’agrandir » a disparu dans ces années 2010. « La figure locale du syndicaliste exemplaire veillant sur le non-cumul de terres », a malheureusement cédé trop souvent la place au « responsable cumulard ». Des départements « très bien gérés » échappent à cette tendance. Dominique Potier cite le Maine-et-Loire, le Bas-Rhin, le Doubs… « Partout où il y a un syndicalisme militant, le prix du foncier est stable, il ne flambe pas et on y installe des jeunes. » Ailleurs, c’est-à-dire « dans 90 % des départements », déplore-t-il, « il y a démission de la veille syndicale pour des raisons multiples, et notamment l’affaiblissement de l’État et des directions départementales, ou encore du fait de la méconnaissance du territoire par les agents de l’État » car « l’expertise foncière n’a plus de moyens ».     L’État et la mission de veille de la profession affaiblis Au final, « l’affaiblissement des deux régulateurs que sont l’État et la profession favorise des failles législatives », d’autant que certains acteurs ne manquent pas d’imagination pour contourner la loi. S’ajoute à ces démissions « une loi de simplification de 2008 qui a ouvert des vannes et fragilisé tout l’édifice du contrôle du marché foncier agricole. Depuis, en Île-de-France, une affaire sur deux échappe au contrôle public ». Dans le viseur du député : les marchés de la propriété, des actifs immobiliers, des fermages mais également des parts sociales qui transportent du foncier. « Tout ceci maquille la spéculation, avec de plus en plus souvent du travail à façon intégral. »     Pourtant, « le partage et la régulation du foncier sont au service d’une authentique liberté d’entreprise. Si on laisse des monopoles s’installer, il n’y a plus de liberté d’entreprise. Car on voit bien que des monopoles contrarient d’autres libertés d’entreprise tout aussi légitimes », justifie Dominique Potier. « Il est donc malsain, qu’au nom de la liberté de propriété et d’entreprise, des lois qui visent à réinstaurer la régulation pour les sociétés aient été censurées par le Conseil constitutionnel. Par deux fois, j’ai proposé une réforme de la Constitution sur le thème du bien commun et du bien équilibré, hélas retoquée par le Conseil constitutionnel. » Alors, plutôt que de se heurter à la Constitution, avec la nouvelle majorité à l’Assemblée nationale, le député a obtenu qu’une mission d’information reprenne le sujet dans son ampleur. À commencer par une cartographie de la dérive libérale du foncier en France.

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