Vie professionnelle

Agriculture et protection de l’environnement

Vers une intelligence artificielle de « coopération »

Publié le 07/06/2020

Comment l’innovation peut-elle transformer l’agriculteur en acteur de la « performance environnementale » ? Des solutions, fonctionnelles et rentables, existent déjà, d’autres restent à inventer. Pour être efficaces, démocratisées et acceptées par le plus grand nombre, elles devront mêler la performance de l’intelligence artificielle avec le « bon sens » de l’intelligence humaine.

Face aux défis - climatiques, économiques, sociaux, alimentaires - qui se dressent devant elle, l’agriculture aura fort à faire dans les décennies à venir. Comment concilier protection de l’environnement, éthique, capacité à nourrir des milliards de personnes, rentabilité économique, tout en étant pleinement acceptée par une société qui a l’agribashing facile ? Des solutions existent déjà, fonctionnelles et financièrement intéressantes, d’autres restent à expérimenter, d’autres à imaginer. Un point les relie toutes : l’innovation. Pour certains, elle est forcément numérique, robotique, et assistée des dernières technologies de communication. Pour d’autres, elle passe davantage par un changement de regard sur les pratiques agricoles, une « autre façon de faire » qui remet l’humain au milieu du process. Deux formes d’innovation - humaine et technologique - qui ont tout intérêt à converger aux yeux de Caroline Flaissier, responsable d’Engie Entreprises et Collectivités. Mardi dernier, elle était l’une des trois invités à la première conférence - en visio cette année, Covid oblige - du LF Day 2020, la journée dédiée à l’innovation agricole.     Valoriser le « big data » Pour elle, le « monde de demain » mêlera le numérique et les « bonnes idées ». La crise du Covid-19 et ses nombreux effets secondaires seraient ainsi une « belle opportunité » pour faire émerger de nouvelles solutions. Sur le plan énergétique, elle estime que les « boucles courtes » ont de l’avenir, à savoir la capacité à produire soi-même l’électricité qu’on consomme. « Chez Engie, nos clients veulent de plus en plus être acteurs de leur énergie. Depuis qu’on a lancé notre solution d’autoconsommation en 2018, les demandes affluent de partout. On arrive à développer des projets avec des rentabilités intéressantes, même dans le nord de la France. » Le monde agricole a un rôle majeur à jouer dans cette transition énergétique « inévitable ». Plusieurs pistes sont à explorer : la mise à disposition des toits des bâtiments pour des investisseurs dans le photovoltaïque, ou l’optimisation de structures existantes, grâce à la collecte et la valorisation des données, le fameux « big data » qui apparaît de plus en plus comme étant le nerf de la guerre. « Nous pensons que la meilleure énergie est celle qui n’est pas consommée. Sur ce point, il y a encore beaucoup à faire et à améliorer en agriculture », estime Caroline Flaissier. En combinant des données collectées sur place (température du hangar, pluviométrie, etc.) avec celles issues de l’énorme base d’Engie (qui bénéficie de l’historique important de Gaz de France), les chaînes de froid pourraient être optimisées. « On se rend compte que, dans certaines situations, il vaut mieux réfrigérer davantage en ajoutant des panneaux solaires. Le processus est ainsi bien mieux optimisé. En parallèle, il y a aussi l’isolation des bâtiments à améliorer. Ces actions rentrent dans le cadre du dispositif des Certificats d'économies d’énergie, qui impose aux vendeurs d’énergie de réaliser des économies d’énergie. »   #LFDayLive le 2 juin, rien que pour vous, une 2e conférence s'invite chez vous à 13h30 ? "Comment l'#innovation transforme l'#agriculteur en acteur de #performance #environnementale ?" Sujet passionnant présenté par des acteurs passionnés. Inscrivez-vous?https://t.co/BxyC2R7VyU pic.twitter.com/OzWtrYljLq — La Ferme Digitale (@FermeDigitale) May 25, 2020   Une approche « globale » des problèmes et solutions Antoine Nogier, responsable de Sun’R Groupe, a une autre idée en tête : se servir de la production d’énergie solaire pour protéger les cultures les plus exposées aux conséquences du changement climatique. C’est le concept de l’agrivoltaïsme, mettre des panneaux photovoltaïques capables de protéger les plantes des excès de chaleur tout en laissant passer la pluie et la lumière nécessaires. L’installation fait entre quatre et cinq mètres de haut, pour laisser passer les engins au-dessous. Elle est d’abord conçue pour la culture, pas pour la production d’électricité. « Ce qui compte avant tout, c’est de réduire significativement la consommation d’eau de la plante, avant la production électrique. Celle-ci ajoute néanmoins un critère de transition énergétique qui offre un double intérêt à ce dispositif », explique Antoine Nogier. Comme pour une installation classique, l’électricité produite est revendue sur le réseau ou utilisée directement par des agriculteurs ou viticulteurs situés à proximité. Le gros intérêt réside surtout dans la capacité à pouvoir produire de l’énergie « propre » sans rogner sur des terres agricoles. L’agrivoltaïsme combinerait le meilleur des deux mondes. Une nécessité aux yeux du responsable de Sun’R Groupe. « Nous vivons désormais dans un système de rareté. Je pense qu’il faut désormais sanctuariser les terres agricoles, et non plus les détourner de leur utilisation première. On ne peut pas les défricher pour y mettre des centrales à panneaux photovoltaïques. » L’agrivoltaïsme serait-il la solution miracle à installer sur toutes les parcelles agricoles françaises ? « Non, ce n’est pas possible et pas nécessaire. Déjà, elle s’adresse avant tout à la viticulture et l’arboriculture, deux filières particulièrement exposées aux changements du climat. Ensuite, il faut savoir qu’il ne faudrait qu’un pourcent des terres agricoles françaises pour faire la transition énergétique complète du pays. Mais encore une fois, pour atteindre un tel objectif, il est indispensable de travailler de manière multisectorielle. Par exemple, sur les terres agricoles, nous devons avoir une approche globale. Si on interdit la déforestation chez nous mais que, dans le même temps, on importe des produits du Brésil où la déforestation est très présente, on ne fait que déplacer le problème. » Le partage des données, la clé du succès Cette vision large, multiple et irrémédiablement « coopérative » sera la clé de voûte d’une agriculture qui saura concilier productivité, rentabilité et protection de l’environnement, aux yeux d’Aline Bsaibes, responsable de la société ITK. Celle-ci édite des outils d’aide à la décision pour les agriculteurs depuis 17 ans. On retrouve des solutions pour améliorer la gestion de l’eau, pour établir le besoin énergétique de la plante, pour piloter l’irrigation, la fertilisation organique, ou encore pour gérer les cultures intermédiaires ou les couverts végétaux, ces dernières pratiques ayant un gros rôle à jouer dans le stockage du carbone dans le sol. Un enjeu « majeur » rappelle Aline Bsaibes, pour l’instant absent du « Pacte vert pour l’Europe », la feuille de route présentée par la Commission européenne visant à « rendre l’économie européenne durable ». « On évoque plein de choses dans ce document, mais pas du stockage de carbone. Pourtant, avec 4,8 millions de tonnes de carbone stockées dans le sol, l’agriculture pourrait diminuer ses émissions de CO2 de 40 %, ce qui représente 7 % des émissions françaises par an. Mais, là encore, si l’on veut avoir un réel impact sur le changement climatique, cette question du carbone doit être gérée à l’échelle globale, sinon on ne fera que décaler le problème chez les autres. » Le calcul est simple : 1 + 1 + 1 + 1 + 1 = 1. Le temps du « chacun pour soi » doit être laissé derrière au profit d’un « vrai partage » de services et de données. En France, particulièrement, il y a encore du chemin à faire constate-t-elle avec un brin de désarroi. « Ici, tout le monde veut réinventer la roue alors qu’il suffirait d’empiler les briques existantes. D’autres pays, les États-Unis en tête, l’ont bien compris. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ITK se développe plus à l’export. En France, il y a encore trop cette notion de compétition. » En pratique, il faudrait, selon elle, accepter d’agréger les données récoltées par les uns et les autres pour aboutir à des solutions « environnementales » et « économiques » qui soient réellement bénéfiques à l’agriculteur. « Lui ne veut pas saisir ses données. Il faut que ça soit fait de manière automatique grâce à la robotisation et la numérisation. Et pour cela, il faut des systèmes intéropérables, comme dans les autres pays. Il ne pourra pas y avoir d’intelligence artificielle sans une intelligence humaine de coopération. »  

Pisciculture Bihl à Friesen

Le poisson trouve son public

Publié le 06/06/2020

Depuis 1948, les établissements Bihl à Friesen commercialisent toutes sortes de poissons d’eau douce. Le grossiste s’est adapté aux contraintes de la crise sanitaire en livrant davantage les grandes et moyennes surfaces, et en assurant des livraisons à domicile.

L’histoire de l’entreprise débute après la Seconde Guerre mondiale. Camille Scherrer œuvre avec Raymond Bihl, son neveu, autour de la carpe. Au courant des années 1950, le second Raymond Bihl, grand-père de l’actuel gérant Gilles Kiené-Bihl, les rejoint dans le but de développer l’activité du poisson d’eau douce dans la région. Les deux Raymond, beaux-frères à la ville et associés en affaires, travaillent main dans la main et débutent les transports longue distance en camion vivier avec système d’oxygénation, pour importer des truites depuis la Normandie notamment. Dans les années 1970, pour faire face à la demande croissante en carpes, la priorité est de se fournir en France aussi longtemps qu’il existe des disponibilités et de compléter l’approvisionnement en fonction des besoins à l’étranger. Cette philosophie demeure encore aujourd’hui. À la fin de des années 1980, les deux Raymond décident de passer la main à leurs enfants. « Durant ces années, le métier a évolué et nous sommes passés à l’ère du prêt à consommer. Nous assurons la transformation dans nos ateliers des carpes et truites en fonction de la demande de nos clients. Notre politique est l’hyper fraîcheur. Le poisson est transformé dès réception de la commande et livré le lendemain. Le poisson transformé, a toujours été et reste le cœur de notre activité », explique Gilles Kiené-Bihl qui, depuis le 1er février 2020 poursuit l’activité dans un domaine qui lui est cher, en cultivant les valeurs familiales en place depuis 1948. L’entreprise compte une dizaine de salariés, tous sur le site de Friesen, pour le laboratoire de transformation, le travail administratif. Il y a aussi les chauffeurs. « Avant d’être commercialisés, nos poissons sont élevés en pisciculture. Ensuite, ils sont acheminés dans notre laboratoire pour répondre à la demande de nos clients. Nous disposons d’infrastructures répondant aux normes pour transformer et conditionner nos poissons dans les meilleures conditions », ajoute Gilles Kiené-Bihl. Les supermarchés visés pour la vente « Il y a quatre bassins situés dans un entrepôt et une dizaine de bassins de stockage non loin. L’idéal est de laisser les poissons dans ces bassins une quinzaine de jours, grand maximum », enchaîne Gilles Kiené-Bihl. Ces deux derniers mois, le travail a été d’autant plus important qu'il a fallu faire face à la crise sanitaire. « Comme les restaurants étaient fermés, nous avons essentiellement livré les grandes et moyennes surfaces, représentant 10 % du volume habituel. C’était nécessaire car cette période coïncidait avec l’ouverture théorique de la pêche à la truite et, en avril, du week-end de Pâques. Habituellement, ces deux mois représentent une grosse partie de notre chiffre d’affaires. L’écoulement de la marchandise vers les supermarchés nous a donc bien aidés, tout comme le chômage partiel mis en place par l’État », assure Gilles Kiené-Bihl.     L’entreprise s'est également davantage tournée vers l’alevinage en livrant, juste au début du confinement, de nombreuses associations de pêche. « Nous sommes spécialisés dans le repeuplement et l’alevinage d’étang. Nos poissons sont élevés durant une période de 10 à 36 mois, en vue d’assurer leur croissance. Ils suivent un cycle de développement très bien défini : la fécondation et l’incubation, l’éclosion, le prégrossissement et le grossissement. Ils seront ensuite prêts à être livrés. Nous commercialisons plusieurs espèces comme les carpes, les truites, les tanches, les gardons, les brochets, les perches, ou encore les sandres », précise le chef d’entreprise. Livraisons à domicile C’est actuellement la grosse saison. La demande est plus axée sur la truite en raison des nombreux concours de pêche qui se déroulent habituellement, dans la région, au printemps. L’entreprise Bihl travaille sur toute l’Alsace mais également sur la Franche-Comté, sur la Suisse proche et le Bade-Wurtemberg. Pendant le confinement, un nouveau service a été proposé via les réseaux sociaux : la livraison à domicile. « Nous en avons fait l’annonce et elle a été massivement partagée. Cela a été bénéfique pour les ventes. À Pâques, deux chauffeurs ont livré de nombreux clients. Ce n’est pas notre métier. Mais cela a permis de compenser le volume. Nous avons livré sur toute l’Alsace en regroupant les commandes pour faciliter les tournées des chauffeurs. J’ai moi-même assuré des livraisons sur la partie ouest du Sundgau », se félicite Gilles Kiené-Bihl. A minima, la commande devait être de 3 kg de poissons de différentes espèces. Sur le site de l’entreprise, il est également possible de venir s’approvisionner grâce à la vente au détail. Il faut au préalable appeler pour faciliter la préparation de la commande. Ce service existe depuis toujours. « Mais pas dans les mêmes proportions qu’actuellement. Les gens en ont entendu parler. Du coup, ils viennent plus facilement chez nous. Cette crise sanitaire a fait naître chez eux de nouvelles habitudes de consommation. Et comme nos poissons sont hyper frais, les gens apprécient. Il y a donc des aspects positifs dans cette période que nous venons de vivre. Nous avons eu de nouveaux clients. Cela a atténué l’impact économique », conclut Gilles Kiené-Bihl dont l’entreprise a toujours pu livrer en Allemagne.  

Publié le 03/06/2020

Face à la crise sanitaire sans précédent qui touche durement le Grand Est et particulièrement le secteur économique, l’État et la Région se mobilisent pour lancer un plan de reprise inédit : le « Business act post-Covid ». Afin de voir quelles solutions pourraient être mises en œuvre dans ce « monde d’après », des experts ont été sollicités pour faire connaître leurs avis sur la question. Le 14 mai, les thématiques liées à l’environnement et l’agriculture ont notamment été abordées.

Pendant le confinement lié à l’épidémie de Covid-19, plusieurs voix, médiatisées ou non, se sont fait entendre pour parler du « monde d’après », voire le réclamer urgemment. Un monde empreint de nouvelles valeurs humaines, sociales, économiques et écologiques, où le « bon sens » commun deviendrait une vertu immuable, en contradiction avec la mondialisation « effrénée » de ces cinquante dernières années. Illusoire ? Utopiste ? Ou crédible ? Mais alors, comment et sous quelle (s) forme (s) ? Pour y voir plus clair et mesurer ce qui est envisageable de mettre en œuvre à moyen et long terme, la Région Grand Est se mobilise aux côtés de l’État pour lancer un plan de reprise inédit. Ce « Business act post-Covid » sera soumis au vote de l’Assemblée régionale le 18 juin prochain. 482 innovations technologiques « rentables » Cet « act » (comprendre « loi » en français) se développe autour de trois grands axes : la performance et la transformation industrielle, la transition écologique et énergétique, et la transformation numérique. À cela s’ajoutent plusieurs objectifs transverses : restaurer la confiance des salariés, des producteurs, des consommateurs et des touristes ; faire découvrir les potentialités industrielles (sourcing), culturelles, touristiques, etc. de la région ; et adapter l’ingénierie financière à l’ambition, en s’assurant de la disponibilité des fonds nécessaires. « Il faut que nous ayons un coup d’avance sur ce monde qui ne cesse de changer. Pour cela, nous devons travailler en concertation avec ceux qui font l’économie, l’agriculture, le tourisme et la culture de notre région », explique le président du conseil régional, Jean Rottner. D’où l’idée de la collectivité de créer vingt groupes de travail pour autant de thématiques différentes (lire encadré), chargés chacun de proposer une feuille de route post-Covid. Pour les aider dans leurs réflexions, la Région a organisé récemment quatre masterclass en visioconférence sur « la révolution numérique et son utilisation demain », « la révolution industrielle 4.0 en post-Covid », « la macro-économie », et sur « la nouvelle donne verte ». Ce dernier est un terme un peu fourre-tout dans lequel se mêlent les questions liées à l’environnement, à l’énergie et l’agriculture. Trois thématiques qui vont probablement être plus liées les unes aux autres dans les décennies à venir, estime l’explorateur et fondateur de Solar Impulse, Bertrand Piccard. « Clairement, la protection de l’environnement sera le plus gros marché du siècle. Pour l’instant, nous utilisons encore des technologies archaïques polluantes. Pourtant, des solutions existent. Et elles sont désormais totalement rentables. En dix ans, il y a eu des progrès technologiques absolument faramineux. Ils sont aujourd’hui accessibles à tous. » Sa fondation, Solar Impulse, qui est à l’origine du premier avion solaire capable de voler nuit et jour, en recense 482 à l’heure actuelle. Il prend comme exemple un module à brancher sur un moteur thermique capable de diminuer les particules émises de 80 % et la consommation de carburant de 20 %. Son coût : 500 euros. « Sur un taxi, c’est rentabilisé en six mois », souligne-t-il.   Le soleil se lève à l’Est, c’est pour cela que nous avons toujours un coup d’avance. En lançant notre #GrandEstBusinessAct nous prenons les devants sur la relance de notre territoire Découvrez comment nous envisageons de construire le jour d’après avec @bertrandpiccard pic.twitter.com/BoxdNY3HS2 — Jean ROTTNER (@JeanROTTNER) May 12, 2020   Pour une « troisième voie » agricole Pour être démocratisées, ces innovations technologiques doivent être soutenues et encouragées par le monde politique. Selon Bertrand Piccard, élus, membres de gouvernements et responsables de collectivités doivent « agir » pour supprimer la « distorsion de concurrence » qui subsiste à ses yeux entre « ceux qui jouent le jeu de la protection environnementale » et « ceux qui ne le font pas. » Il considère ainsi que le Grand Est a tous les arguments pour devenir une région « pilote » en matières de nouvelles « solutions » environnementales. « Sur ces 482 solutions, certaines pourraient s’appliquer à une échelle nationale, d’autres à une échelle plus locale. Il faut juste le désir politique d’agir. » À condition, évidemment, de ne pas stigmatiser ceux qui ne feraient pas « correctement » ce qu’on leur demande de faire. Ainsi, en matière agricole, Bertrand Piccard estime que l’étiquetage des produits vendus en grande surface devrait évoluer significativement. « Il y a aujourd’hui un déséquilibre inacceptable qui ne permet plus aux agriculteurs de vivre. D’un autre côté, il est vrai que de nombreux consommateurs ont du mal à finir le mois et ont besoin de produits bon marché. De ce fait, à côté des produits bon marché, il faut donner aux consommateurs une autre vision de ce qu’ils achètent. Aujourd’hui, c’est naturel qu’un produit soit étiqueté bio alors que c’est l’inverse qui devrait être fait : indiquer qu’une culture est chimique sur ce qui n’est pas bio. Alors, peut-être que les gens achèteront moins, mais ils achèteront plus cher. » Le bio, solution miracle à tous les maux de l’agriculture ? Une vision allègrement partagée par les médias grand public, mais bien moins unanime et contrastée parmi les professionnels du secteur. Ce que ne manque pas de rappeler Cyril Besnard, directeur commercial des volailles Siebert : « Il faut faire très attention de ne pas stigmatiser une agriculture française qui est aujourd’hui la plus qualitative au monde. Tout le monde ne pourra pas aller vers le bio. Il faut plutôt imaginer une troisième voie intermédiaire. » Bertrand Piccard précise ses propos : « Il ne s’agit pas d’opposer la culture intensive française au bio. Ce qu’il faut éviter, c’est de voir arriver dans notre pays et plus largement en Europe des produits qui ne correspondent pas à nos principes de protection de l’environnement. Par exemple, si la France ne déforeste pas, elle doit interdire sur son territoire les produits de pays qui déforestent. » Retrouver le « bon sens » perdu Dans un premier temps, le pays devrait déjà reconnaître les énormes progrès réalisés par les agriculteurs en matière de protection de l’environnement, indique Laurent Martel, directeur général d’InVivo. « Aujourd’hui, l’environnement est au cœur de nos dispositifs qu’on soit en bio ou non. Par exemple, nous utilisions des innovations qui permettent de réduire de 10 à 40 % l’apport d’engrais sur une parcelle. Le non-labour, cela fait trente ans qu’on en fait en France. Mais soyons prudents dans les messages qui sont véhiculés. Qu’on le veuille ou non, nous devrons être capables de produire plus dans les décennies à venir pour la simple et bonne raison que la population va continuer à augmenter. Et qu’on le veuille ou non, l’agriculture, ce sont des entreprises qui doivent être rentables économiquement. Et quand on investit pour améliorer les choses, le retour sur investissement peut être long. Notre agriculture, bio ou pas, doit d’abord être une agriculture de résultat qui soit compréhensible pour le consommateur. Cela doit être écrit sur le packaging. Le message doit être le même pour tous. » Bref, consommer local et français et quand c’est possible, consommer des produits d’ailleurs quand on ne les trouve pas ici. Un mélange de circuits courts et circuits longs capables de satisfaire les besoins du plus grand nombre, tout en préservant l’environnement. « Au final, nous devons retrouver le bon sens que nous avons perdu », conclut Bertrand Piccard. La principale innovation du « monde d’après » ne se passera-t-elle pas dans nos têtes avant d’être technologique ?

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