Vigne

Alexandre de Lur Saluces en Alsace

Les sauternes victimes de l’impatience

Publié le 22/12/2016

Ancien gérant de château Yquem, Alexandre de Luc Saluces était de passage en Alsace afin de promouvoir son livre « D’Yquem à Fargues ». Un ouvrage dans lequel il se livre à un plaidoyer des liquoreux de grains nobles et rappelle les exigences de qualité d’élaboration, en guise d’analyse de la crise qui affecte les sauternes.

Alexandre de Lur Saluces gérait le château Yquem à Sauternes jusqu’en 2004, avant que le groupe LVMH ne confie les destinées du domaine à Pierre Lurton, après en avoir acquis la majorité des actions. Depuis cette date, il se consacre à l’autre propriété familiale, le château de Fargues dont il produit également un sauternes. Invité par le caviste Michel Falck, Alexandre de Lur Saluces était de passage à la librairie Kléber à Strasbourg le 15 décembre pour promouvoir son livre D’Yquem à Fargues. Il était accompagné de Léonard Humbrecht. Les deux vignerons ont fait déguster chacune de leur cuvée, le clos Jebsal pour le domaine Zind Humbrecht, le millésime 2007 pour le Château de Fargues, à une trentaine d’amateurs venus les écouter se livrer à un vibrant plaidoyer pour les vins anoblis par le Botrytis cinerea. Les grands crus classés de sauternes n’échappent pas à la crise Alexandre de Lur Saluces est en quelque sorte en tournée promotionnelle pour l’appellation sauternes, c’est que cette dernière connaît une crise profonde. Même les châteaux grands crus classés du plus prestigieux des liquoreux, appartenant le plus souvent à des groupes financiers, n’échappent pas à la crise, qui affecte globalement tous les vins à sucres résiduels, et également les vendanges tardives alsaciennes. En novembre dernier, l’inspecteur général de l’Agriculture, Georges Pierre Malpel, a commis un rapport à la demande du préfet d’Aquitaine dans lequel il constate que le prix moyen des sauternes atteint 11 € la bouteille pour un rendement de 25 hl/ha. Dans ce rapport est notamment préconisée une nouvelle strate appelée Coteaux du Sauternais à 45 hl/ha, donc moins contraignante. Pour Alexandre de Lur Saluces, la crise résulte de la difficulté « de se plier aux caprices du marketing, pour un vin qui transmet une longue histoire ». « Ça n’a rien à voir avec le sucre » L’image des sauternes aurait-elle été entachée par des vins « lourds, sucrés, sucraillés » ? Qui ne correspondent normalement pas aux sauternes. Léonard Humbrecht appuie : « Ces vins n’ont rien à voir avec le sucre ». Alexandre de Lur Saluces insiste sur les exigences d’élaboration, les vendanges par tries successives, la sélection des grains nobles, des sucres exclusivement naturels, et des arômes formant la queue de paon, un arc-en-ciel de saveurs : « Ça me dérange qu’on fiche ça par terre avec désinvolture. On veut faire table rase, on oublie l’histoire. » Et d’insister sur les transformations biologiques et biochimiques à l’œuvre avec la pourriture noble sous la peau du raisin. « Un fait de civilisation » « L’alchimie du botrytis, c’est un fait de civilisation, lance le vigneron du sauternais songeur. Et nous avons une appellation dont 50 % des vignerons abandonnent ceci pour faire du vin sec, je trouve ça désolant ! » Au-delà de l’impérieuse nécessité de savoir attendre la pourriture noble, puis de vendanger avec minutie pour sélectionner les grains nobles un à un, Léonard Humbrecht, lui, insiste sur la dimension du terroir, ces lieux où s’installe le botrytis noble. Rappelant le travail de Claude Bourguignon qui lui a fait prendre conscience de l’importance de la biologie des sols pour que les racines de la vigne colonisent en profondeur le sol, il a appelé les jeunes vignerons de terroir « à ne pas céder aux sirènes de la modernité ».

Publié le 20/12/2016

Le vignoble alsacien est une terre de vins mais aussi de légendes, aujourd’hui presque totalement oubliées. Stéphane Herrada les met en scène pour mieux les raconter.

« Mon métier ? Mais c’est de raconter des histoires ! ». Même s’il part d’un grand éclat de rire en répondant, Stéphane Herrada dit vrai. Cela fait un peu plus de dix ans qu’il a fait une croix sur sa carrière dans l’agro-alimentaire pour lui préférer ce qu’il n’envisageait jusque-là que pour occuper ses loisirs. « Depuis mes années de lycée, j’ai toujours fait beaucoup de théâtre. Je suis membre de plusieurs associations de théâtre et de conteurs amateurs. Le conte m’a bien parlé. Et comme je ne pouvais pas galoper en permanence sur deux fronts, j’ai tenté d’être conteur » glisse Stéphane. Le cadre de la ferme lui semble le plus indiqué pour démarrer. « Il se prête bien aux contes et aux légendes » dit Stéphane. Pendant un été, il s’imprègne de cette vie en se rendant régulièrement un ou plusieurs jours par semaine dans cinq exploitations de la vallée de Saint-Amarin. Il y prend note des indications qui lui servent ensuite à construire un spectacle mêlant la vie des paysans de montagne aux légendes des environs. Le succès est au rendez-vous. En 2006, Stéphane joue dans d’autres vallées haut-rhinoises et dans les Vosges. Notre conteur est lancé ! Stéphane produit ses spectacles de A à Z. Il travaille le plus souvent un thème par an. Il trouve son inspiration dans une quinzaine d’ouvrages anciens, parfois traduits de l’allemand, et d’autres plus contemporains traitant du légendaire alsacien. Il lui arrive d’emprunter un personnage et une trame à une histoire et de « rhabiller » le tout autrement. Avec lui dès lors, les lutins, les géants, les sorcières, les fées, les animaux fabuleux, prennent vie et corps. Stéphane crée un monde, son monde. « Je répète à haute voix chez moi. La musique de mes propres mots doit me plaire. Devant le spectateur, je refais le film de mon histoire et je raconte ce que je vis. J’utilise souvent les mêmes mots. Mais ils peuvent changer d’une fois sur l’autre. Il y a un espace de liberté dans le récit. Ce n’est pas la restitution d’un texte comme au théâtre. Je me place dans la situation du témoin, même fictif de la légende, comme je l’ai vue. Cela me donne du crédit et fait que les spectateurs y adhèrent » explique-t-il. Quand, dans son public, un enfant se retourne pour voir la personne imaginaire dont il parle, Stéphane sait qu’il tape dans le mille… Le dragon de Turckheim La vigne et le vignoble fournissent leur petit lot de légendes à Stéphane. Connaissez-vous celle de Bacchus ? Ayant ramassé une jeune plante, en réalité un plant de vigne, il la plante successivement dans un os d’oiseau, dans un os de lion et dans un os d’âne. Voilà pourquoi celui qui en boit le vin est d’abord gai comme un pinson, puis fort comme un lion et à la fin entêté comme un âne ! Il y a plus local. Jadis les vignes alsaciennes étaient parcourues par le Schellemannala, le petit lutin aux grelots. En les faisant sonner, il éloignait l’orage, la grêle, le gel de printemps et contribuait finalement à ce que la vendange soit abondante. À Gueberschwihr, c’est le diable du Schrankenfels qui hantait les esprits. Deux copains d’enfance en quête de fortune apprennent d’un sorcier comment dénicher un trésor. En le découvrant au pied des ruines du château, ils aperçoivent le diable. Effrayés, ils brisent le vœu de silence qui leur avait été imposé et le coffre disparaît. Mais la légende la plus emblématique du vignoble reste celle du Brand à Turckheim. Car le sang du dragon qui y a été vaincu en a rendu la terre fertile ! Stéphane Herrada ne court pas l’Hexagone, mais s’adresse à tous les publics. « On aime me classer dans la rubrique jeune public, mais mes histoires ne sont pas que pour les enfants. D’ailleurs, de plus en plus d’adultes qui viennent avec leurs enfants, reviennent sans eux » précise-t-il. Le conteur se produit ainsi dans des écoles, mais aussi dans des bibliothèques, sur des domaines viticoles, devant des groupes de quinze à cinquante personnes. « Je veux travailler sur le légendaire du territoire sur lequel je vis. La vigne et le vin sont une thématique logique » confie-t-il. En salle, Stéphane a un penchant pour la veillée. Il capte alors son public pour une bonne heure. À l’extérieur, il aime les ballades contées dans le vignoble, sur deux heures avec des arrêts de dix minutes et une dégustation. « L’idée est de se poser pour raconter trois à quatre histoires, de permettre aux gens de respirer autrement et en même temps de découvrir le milieu viticole » indique Stéphane qui a déjà conté ses histoires à la cave du Vieil Armand à Wuenheim en 2014 et au domaine de l’école du lycée de Rouffach en 2015. Investir un caveau, une cave lui va comme un gant. Un tel lieu aide à recréer l’ambiance souvent sombre des contes et légendes. Et quand Stéphane Herrada vous dit qu’il aime vous raconter des histoires, il faut le prendre au mot. Et l’écouter !  

Conférence Vigne, vin et vignerons en Alsace

Le consommateur averti achète plus facilement

Publié le 19/12/2016

La quatrième conférence du cycle Vigne, vin et vignerons en Alsace accueillait Jean-François Outreville. Ce spécialiste en assurance a dévoilé les résultats de ses études concernant l’influence du type de bouchon sur la perception du risque et la décision d’achat des consommateurs.

Pour connaître, l’influence du risque de goût de bouchon sur l’acte d’achat, Jean-François Outreville débute une enquête auprès de 390 étudiants au Québec. « Il y a plusieurs situations risquées pour le consommateur lorsqu’il achète une bouteille de vin : le risque financier (sa confiance dans le prix par rapport à la qualité), l’aspect social (correspondre aux attentes de celui qui va recevoir la bouteille) et le risque fonctionnel. » Pour cette étude, il choisit ce dernier : le risque de goût de bouchon. « Les études ne s’accordent pas sur ce sujet, il toucherait de 2 à 5 % des bouteilles. Selon une étude de la société des alcools du Québec, ce risque touchait 1,63 % des bouteilles en 2011. » 39 % des étudiants québécois disaient avoir déjà expérimenté ce risque et ils estimaient que ce risque concernait 6,1 % des bouteilles. L’incertitude mène à des comportements variés Le questionnaire propose aux étudiants d’acheter une bouteille de 5 à 140 euros dans un aéroport. Le risque est élevé car il n’y a pas la possibilité de rapporter la bouteille. Pour chaque proposition d’achat les informations sont différentes : sans connaître le nombre de bouteilles bouchonnées, en disant que chaque caisse de 12 bouteilles contient une bouteille bouchonnée, enfin avec une proportion de 2 à 8 % de bouteilles bouchonnées. « Les trois situations d’incertitude mènent à des comportements différents des consommateurs. Dans tous les cas, plus le prix de la bouteille augmente, plus la demande diminue, mais la consommation est plus forte lorsque l’acheteur connaît le risque. » Jean-François Outreville mène cette même étude en 2014 avec 260 étudiants bordelais. Mais cette fois, il introduit un « outil de gestion du risque », une alternative à la situation risquée : la capsule à vis. Le questionnaire est le même, seule la fourchette des prix est réduite de 5 à 80 € pour être plus proche du budget des étudiants. 79 % d’entre eux ont déjà expérimenté le goût de bouchon et ils estiment sa probabilité à 10 %. Le premier constat fait par le professeur est que « les femmes sont plus sensibles au risque que les hommes. Plus le prix augmente, plus les femmes estiment que le risque diminue. » Le deuxième constat étonne Jean-François Outreville. La demande en bouteille capsulée est de 25 % lorsque la bouteille est vendue autour de 5 €. « Plus surprenant encore, la demande reste élevée, autour de 15 %, pour des bouteilles à 50 €. » Le professeur mène une troisième étude auprès d’étudiants en wine business, donc plus aguerris au monde du vin. Pour des vins vendus 5 €, plus de 40 % d’entre eux acceptent la bouteille à capsule. Mais sans surprise, la demande pour capsule à vis diminue rapidement plus le prix augmente, et ce, plus fortement que pour la population précédente étudiée. Le risque de goût de bouchon est estimé selon eux entre 3 et 8 %. L’économiste juge ces résultats plus cohérents. « Le pire est de ne pas connaître le risque » Les conclusions de Jean-François Outreville sont multiples. « Le risque perçu affecte négativement la demande et la propension à payer. Il ne faut pas faire peur au consommateur. Le pire pour lui est de ne pas connaître le risque. Selon nos études, le consommateur préfère qu’on lui dise qu’il y a un risque et qu’on lui donne une proportion, par exemple autour de 1 ou 2 %. » Selon lui, si on donne une information précise au consommateur, il sera plus enclin à acheter. « Ainsi, l’achat d’une bouteille de vin est conditionné par le risque perçu et l’information disponible pour le consommateur. Quand le consommateur ne dispose pas de l’information qu’il juge importante il s’adresse directement au producteur ou vendeur. Le consommateur est confronté à de nombreux risques, en dehors de celui du goût de bouchon. Et le comportement est différent selon l’âge, le revenu, l’éducation… » Pour contourner ce risque, la solution de la capsule à vis n’est pas acquise en France. « La capsule suscite deux types d’inquiétude auprès des consommateurs français, considère le professeur, sur la qualité du vin et sur sa capacité de garde. Mais il existe de nombreuses autres méthodes de bouchage permettant d’éviter le goût de bouchon. »

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