Agroécologie
Ni conventionnel, ni biologique
Agroécologie
Publié le 12/06/2016
Dans l'amphithéâtre clairsemé du lycée agricole de Rouffach, le journaliste et écrivain Vincent Tardieu a présenté sa définition de l'agroécologie à travers trois types d'exploitations innovantes.
« Une idée reçue est assez répandue : d'un côté il y aurait les agriculteurs "tous pourris", de l'autre quelques "vrais paysans", seuls à faire des produits de qualité. Ce double regard ne me convient pas du tout. Il y a beaucoup d'innovations dans le monde agricole, de nombreux profils qui ne sont pas retranscrits médiatiquement. Ces innovations sont souvent réduites à l'agriculture biologique, la plus médiatisée. » Vincent Tardieu, spécialiste en agriculture et en écologie, souhaite présenter des itinéraires qui ne répondent pas au cahier des charges de l'agriculture biologique, mais qui tendent vers un système le plus autonome possible : ce qu'il appelle l'agroécologie. Le terme même d'agroécologie n'est pas neutre : « Le ministre de l'Agriculture, Stéphane Le Foll, l'a utilisé dans le sens de "produire autrement". Il a tenté de l'intégrer à la loi sur l'avenir de l'agriculture, mais elle ne fait pas l'unanimité. » Ce n'est pas le thème de la soirée. « Ce n'est pas un retour en arrière, mais une agriculture innovante » Les systèmes présentés feraient suite « à des crises de l'agriculture productiviste qui utilise des béquilles chimiques. À côté de ce système dominant, existent de nombreux fonctionnements alternatifs, qui continuent à utiliser ces béquilles, mais tentent de les réduire. » Le premier exemple cité est l'agriculture en protection intégrée. « C'est un concept qui nous vient des Britanniques. L'idée est d'essayer de mettre l'agroécosystème au cœur du fonctionnement : les champs, la ferme, l'environnement proche, naturel ou non. Contre les attaques d'insectes herbivores sont mises en place des haies pour accueillir des insectes auxiliaires. Cela peut également se concrétiser par l'utilisation d'espèces plus tolérantes aux maladies. La rotation d'un plus grand nombre d'espèces est souvent associée à ce système pour réduire le nombre d'insectes herbivores. En choisissant une autre culture, le cycle biologique des insectes est interrompu. » L'écrivain met cependant en garde : « Ce qui fonctionne chez le voisin, ne fonctionnera pas forcément chez vous. Ces techniques demandent du temps, du savoir-faire, des expérimentations, ce que j'appelle de l'ingénierie agroécologie. Ce n'est pas un retour vers une ancienne agriculture, mais l'engagement dans une agriculture innovante et technique. » Dans ce mode de production, l'utilisation des auxiliaires est fréquente, comme le syrphe, mouche ressemblant à une abeille dont la larve mange les pucerons, le carabe, sorte de scarabée efficace contre les limaces, ou encore, les larves des coccinelles utilisées contre les pucerons. « Si on installe le bon habitat pour le carabe, il y a des chances qu'il vienne, mais je ne connais aucun magasin qui en vende. Les auxiliaires biocontrôleurs représentent moins de 5 % des achats de pesticides en 2014. Il devrait y en avoir sept fois plus en 2020. » En résumé, l'agriculture en protection intégrée se découpe en trois phases : l'action préventive, le contrôle des auxiliaires, le contrôle périodique et, en dernier recours, l'apport de produits phytosanitaires. Un million d'espèces de bactéries dans 1 gramme de terre Le deuxième système exposé lors de cette conférence est l'agriculture de conservation des sols. « Elle est peu connue du grand public, et pourtant, sa partie la plus visible, le non-labour, est largement diffusée. Le non-labour représente 8 % des surfaces dans le monde et 35 % dans certaines filières, notamment en céréales. L'objectif est de ne pas détruire la structure du sol, mais ce n'est qu'un aspect de cette agriculture. On estime que dans 1 gramme de sol, on a un million d'espèces de bactéries et 100 000 espèces de champignons. » Pour ce type d'agriculture, les techniques sont très variées. Ainsi, il y a le labour superficiel consistant à griffer la terre sans la retourner, le lieu d'intervention de la machine est réduit en travaillant uniquement sur le rang et le tassement de la terre par les machines est moindre. Un couvert permanent y est souvent associé : « Il favorise la reconstitution de la matière organique. Le semis sous couvert permanent (SCV) demande des engins particuliers, on peut former un écran par un paillage. Au lycée agricole de Wintzenheim, cette technique est utilisée en maraîchage », relève Vincent Tardieu. Les outils utilisés sont variés, comme le strip-till, dans une version complète : un disque ouvre la ligne de rang, un deuxième outil plante les graines, et un troisième referme le rang, le tout en un passage. Le GPS est alors très utile pour repasser exactement au même endroit d'une année sur l'autre. Un rouleau venu du Brésil, rolofaca, permet de fouler les plantes de couverture pour ensuite semer. «Le bilan de ce système ne peut se faire sur une année. Il faut pouvoir changer d'échelle dans la tête et tenir financièrement. Plusieurs études prouvent que plus le temps passe, plus les bilans sont positifs, car les coûts de production sont réduits, mais pendant plusieurs années, la transition peut être difficile. Dans ces moments-là, les aides agricoles trouvent toute leur justification », estime le journaliste. Cette méthode ne doit pas être confondue avec la conservation des sols pratiquée aux États-Unis, en Argentine et au Brésil appliquant le triptyque : variété résistante (OGM), couvert permanent et herbicide. «Des exploitations plus productives sur le long terme » Vincent Tardieu commente la photographie d'un champ de blé au milieu de rangées de peupliers et parle « d'agroforesterie à la française ». « Cette méthode nous vient d'Asie et d'Afrique. Elle existe depuis toujours en France où l'on allie vignes et oliviers, arbres et céréales. Mais les structures les plus riches existent dans le monde tropical. L'arbre apporte de l'humus par ses feuilles, pompe l'eau et les nutriments qui bénéficient à la culture associée. L'arbre joue le rôle d'épurateur et abrite des organismes vivants. Les résineux sont peu utilisés, le plus souvent se sont les peupliers, les chênes. Ce système permet une augmentation de 30 % de la production des deux espèces en moyenne. L'association introduit une compétition naturelle qui permet de mieux exploiter le milieu. Les racines sont plus profondes, la plante n'est plus paresseuse. On dénombre 300 agroforesteries en France. Elles sont désormais éligibles aux aides de la Pac. » Ces méthodes alternatives seraient pratiquées par environ 10 % des agriculteurs français.












