Publié le 24/05/2018
C’est un producteur de lait haut-rhinois qui a bien mené sa barque. Il est sans successeur et digère mal les attaques régulières contre l’élevage. Il s’apprête donc à lever le pied.
Quelques positions bien tranchées font que Félix (appelons-le ainsi) préfère se raconter de manière anonyme. La cinquantaine, c’est un éleveur passionné qui n’accepte pas que l’élevage et les éleveurs soient sans cesse, et de plus en plus fréquemment, cloués au pilori. « Cette ambiance me pèse. J’ai l’impression d’assister à un lynchage médiatique permanent. Il n’y a pas une semaine qui se passe sans une émission télévisée qui envoie une volée de bois vert à l’agriculture conventionnelle. Cette année, quand j’ai procédé à mon troisième apport d’azote pour avoir de la protéine à la moisson de mon blé, des automobilistes m’ont klaxonné, voire pire. Je fais des efforts qui ne sont pas reconnus. C’est décourageant. L’idée de tout plaquer m’a déjà traversé l’esprit. On veut plus de bio, mais ça me laisse perplexe. La société sait-elle quelle est la somme de travail supplémentaire que cela cache ? Je me vois mal en faire. Je suis en conventionnel et déjà juste en main-d’œuvre. Et si c’est pour vendre en grandes surfaces à des prix toujours plus bas, cela ne m’intéresse pas davantage ». Félix se qualifie aujourd’hui « d’éleveur désabusé ». Il estime n’avoir rien à se reprocher. Il s’installe d’abord en Gaec, avec ses parents. Le manque de foncier lui fait choisir le lait. Les transferts de volumes autorisés à l’époque facilitent le développement d’un bel atelier. Notre homme est curieux. Avant de faire ses choix, il multiplie les visites d’élevage, discute beaucoup avec des collègues, lit des revues professionnelles. Il agrandit les bâtiments en quatre étapes. Salle de traite en épi comprise, la dépense globale tourne autour des 150 000 €. « Ce n’est pas exagéré » commente-t-il. Félix investit aussi dans la génétique. « J’ai toujours voulu des vaches de grand format ayant de bonnes capacités d’ingestion. Elles font de 2,5 à 2,6 veaux en moyenne. C’est assez peu. Mais je souhaite des animaux avec le moins de défauts possibles » dit-il. Pour avoir suffisamment de temps pour gérer son troupeau, Félix fait élever ses génisses par un collègue et délègue tous ses chantiers de récolte. Il fait faire un bond à sa productivité l’année où il s’équipe d’une remorque mélangeuse afin de préparer une ration comportant, outre les fourrages de base, des pulpes de betteraves, du corn ou du wheat feed. Le troupeau bénéficie d’un suivi pointu. Un nutritionniste calcule les rations en fonction des résultats des prises de sang, des analyses glycémiques et de fourrages de l’exploitation. Un kilo de correcteur pour trois litres de lait est distribué au DAC avec un maximum de 4 kg. Une marge de manœuvre de 32 000 € « J’ai toujours visé la performance » avoue Félix. « Dans mon cas, le lait est une activité rentable. Il m’a donné du revenu. Mais au fil des ans j’ai été obligé d’augmenter ma production et ma charge de travail alors que le tarif du litre n’a quasiment pas bougé depuis trente ans. Je suis arrivé à un point où ce prix ne suffit plus pour assurer le salaire supplémentaire de la personne qui m’aide ». Félix a donc décidé de changer de rythme. Il va réduire son nombre de vaches en 2019. « L’absence de perspectives, la recrudescence des critiques et des contraintes environnementales ne me laissent pas d’autres choix. Je pense que d’ici quatre à cinq ans, l’agriculture sera confrontée à une réorientation qui sera terrible. Ma grande crainte, c’est qu’on oriente la production laitière vers le tout herbe. Comment je pourrais faire ? Il en faut des hectares d’herbe pour remplacer un hectare de maïs. Le foncier est l’objet d’une concurrence féroce. Que voulez-vous faire quand des agriculteurs refusent des échanges que le simple bon sens commanderait d’accepter ? Je peux me permettre de traire moins de lait. Mes dernières annuités de 20 000 € tombent en ce moment. En travaillant seul, j’économise 12 000 € de salaires. Cela me donne une marge de manœuvre de 32 000 €. Je pourrais enfin penser à prendre du temps pour ma famille et avoir un peu plus de vie sociale ». Le fils de Félix poursuit des études non agricoles. L’éleveur n’a donc pas de successeur en vue. Depuis plusieurs années, il limite ses investissements, notamment dans le matériel. Ses dernières acquisitions, en individuel et en copropriété, permettent de gagner du temps en intervenant vite et elles pourraient sans doute faire l’affaire jusqu’à la retraite. Si d’aventure quelqu’un se manifestait pour reprendre la ferme, Félix « ne le découragerait pas », mais « ne l’encouragerait pas non plus ». Il réinvestirait pour transmettre un outil viable. Mais surtout, il conseillerait d’abord au candidat « d’aller voir ce qui se passe ailleurs » là où il a été décidé « d’investir dans l’agriculture plutôt que de vouloir la freiner ».












