Avec La Robertsau, Village-Neuf et Colmar, Sélestat est la quatrième ville historique du maraîchage en Alsace. Marcel Bauer, son maire, est un digne « Zewwelatreppler », « piétineur » d’oignons, comme on surnomme les Sélestadiens. Les plantes à bulbe étaient la spécialité du coin jusqu’au milieu du XXe siècle, rappelle l’édile, fils et descendant de maraîchers.
Hormis son corso fleuri et sa bibliothèque humaniste, Sélestat est connue pour ses fruits et légumes. La Ville compte encore aujourd’hui une douzaine de maraîchers, dont Dominique Bauer (le neveu du maire), Frédéric Geny, Jean-Luc Geny, Denis Digel, André Sengler, les Kobloth, Patrice Schenck, Jean-Philippe Muhr, Gérard Baur, Georges Rebhuhn et son fils. Ils sont installés à l’est de la commune, majoritairement. « En tant que fils de maraîcher, c’est important pour moi de préserver les terres agricoles », dit d’emblée Marcel Bauer, le premier magistrat de la commune.
Toutes les sorties d’exploitation ont eu lieu dans les années 1970, à Sélestat. Quatre céréaliers et éleveurs, dont la jeune Virginie Ebner, présidente du syndicat ovin du Bas-Rhin, occupent encore les alentours de la ville, souvent inondables. Ce sont bien les maraîchers qui, ici, tiennent le haut du pavé. « L’âme de Sélestat, c’est le maraîchage, depuis l’après-guerre au moins », sait Marcel Bauer. La confrérie des « Zewwelatreppler », les « piétineurs » d’oignons, en alsacien, existe toujours (même si elle ne rassemble plus forcément les maraîchers) en mémoire du temps, pas si ancien, où les oignons de Sélestat jouissaient d’un label d’excellence. Trois années de travail étaient nécessaires pour que les bulbilles arrivent à maturité. Plus « professionnelle », la corporation des jardiniers et maraîchers est une des dernières encore en activité à Sélestat. Elle célèbre chaque année son patron, saint Roch. La tradition est vieille de plusieurs siècles. Au Moyen-Âge, déjà, la cité du Centre-Alsace rayonnait grâce à ses productions.
Défense du monde agricole
« On sent un processus d’urbanisation. La ville entre dans la campagne. Tout autour des maraîchers qui sont à la périphérie, ça construit, déplore presque Marcel Bauer. Mais Sélestat a classé des terres « zone agricole » à ses limites. » C’est inscrit dans le PLU. « Il ne faut pas céder à la tentation de revendre ses terrains pour la construction », ajoute l’édile, à l’attention notamment, des agriculteurs propriétaires qui partent à la retraite. Le maire peut agir mais toujours en accord avec la profession, confie-t-il. Ainsi, certaines rues de Sélestat ont été réaménagées pour laisser passer tracteurs et remorques. Lorsque des riverains d’exploitations râlent auprès de la municipalité, à cause du bruit et/ou de l’odeur, voire de l’irrigation, Marcel Bauer, pédagogue, explique les impératifs agricoles. Il ose même se fendre d’un : « vous savez où vous avez construit ! » « Je les remets gentiment à leur place, au risque de perdre des électeurs, assure-t-il. Je tranche toujours, ou presque, en faveur des agriculteurs. »
Si Marcel Bauer n’est pas lui-même maraîcher, c’est que la place manquait sur la ferme familiale. Il a dû trouver une autre voie mais il sait cultiver. « J’aidais », s’exclame-t-il. Avec le syndicat des maraîchers de Sélestat qui compte une dizaine de membres, et Planète Légumes, la Ville a été la première à organiser Saveurs et soleil d’automne, au début des années 2000. Elle a accueilli plusieurs éditions. Aujourd’hui, l’interprofession des fruits et légumes d’Alsace a pris le relais du syndicat. « J’ai la fibre maraîchère en moi. J’ai toujours défendu le milieu agricole et je continuerai à le défendre », insiste Marcel Bauer.
Composer avec le milieu naturel
Qu’en est-il alors de l’entretien des cours d’eau ? « J’ai représenté le Conseil général à la Chambre d’agriculture Alsace de 2014 à 2020, cadre le maire de Sélestat. J’ai donc défendu la position de L’État et des collectivités. On a trouvé, vers 2008-2010, un arrangement concernant un espace tampon, pour que les cultures ne soient pas inondées, à l’est de la ville. Les agriculteurs étaient montés au créneau et à juste titre. Les services de l’État sont souvent trop rigides. » Aujourd’hui, c’est le syndicat des eaux et de l’assainissement Alsace-Moselle (SDEA) qui gère les cours d’eaux, pour le compte de la commune et de la communauté de communes de Sélestat. « Mais il n’a pas non plus tous les pouvoirs, ni tous les éléments pour intervenir. » Pour excaver le lit du Giessen, par exemple. « C’est un dossier lourd, compliqué. Les services de l’État s’appuient sur la loi sur l’eau. Les problèmes sont réels. Si la neige fond et qu’il pleut, au printemps le Giessen est plein comme un évier et déborde. En mars et en avril, la plaine est inondée », enchaîne Marcel Bauer.
Quant aux dégâts de corbeaux, le maire de Sélestat observe que ça s’est « un peu » calmé. La destruction de nids, en ville, avec l’appui de la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO) semble porter ses fruits, contrairement à l’épervier effaroucheur, qui n’effrayait plus guère les corvidés. Mais, plus les parcelles sont proches des forêts, plus les dégâts sont importants, remarque Marcel Bauer. Concernant les sangliers et chevreuils, il n’y a pas eu de demande de chasse administrative depuis au moins deux ans. Les quatre lots de chasse autour de Sélestat sont loués : cette présence semble suffire à réguler. 300 chevreuils et daims circulent en moyenne dans l’Illwald, forêt communale. « Quand les agriculteurs ont un problème, ils savent où nous trouver. Un conseiller municipal, Denis Barthel, est dédié aux questions environnementales. Et nous savons aussi trouver les exploitants », conclut le maire de Sélestat. Ainsi, les moutons de Virginie Ebner luttent contre l’envahissante renouée du Japon, aux abords du Giessen, en zone Natura 2 000. Ils seront de retour aux parcs ce printemps.