Didier Christen, troubadour
« Créer du lien le long de la Route des vins »
Didier Christen, troubadour
Publié le 10/07/2021
Avec sa compagnie Bal’us’trad, le Sélestadien Didier Christen fait revivre l’esprit des troubadours et saltimbanques le long de la Route des vins d’Alsace, au hasard des rencontres et des longs kilomètres parcourus à pied et en musique.
Au rythme des pas, au son des instruments, au hasard des rencontres, la Route des vins d’Alsace se montre sous un nouveau jour avec la compagnie Bal’us’trad. Ce collectif de trente musiciens est né en 2001, dans l’esprit de Didier Christen, un « vieux troubadour » comme il se définit lui-même, digne héritier des ménestrels et saltimbanques qui animaient autrefois les bourgs alsaciens. « On nous a donné beaucoup de noms pour finalement nous étiqueter en tant qu’artistes. C’est un terme un peu fourre-tout qui définit très mal ce que nous sommes et ce que nous cherchons à créer : du lien humain, le long de la Route des vins. » Au-delà de son inévitable attrait touristique, il voit dans cet itinéraire emblématique un espace de rencontres, de partages, de sourires et de solidarités diverses. « On arrive dans les villages en jouant notre musique, sans savoir où l’on va atterrir. On se laisse guider par le hasard et les rencontres se font. » Le plaisir d’être ensemble Aujourd’hui, ils sont chez Bruno, un retraité de Nothalten, passionné d’histoires et de deux roues. Cela fait trois jours que Didier Christen et sa petite bande ont posé leurs instruments et leurs charrettes à l’abri de son hangar. « J’allais faire mon jardin et je suis tombé sur Didier alors qu’il cherchait des toilettes pour sa fille. Je lui ai proposé d’utiliser les miennes et nous avons commencé à échanger. » Séduit par ces nomades capables de faire plaisir aux autres, « sans arrière-pensée », Bruno les présente au maire qui les autorise à camper gratuitement dans sa commune. La suite ? Une fête de la musique improvisée dans le hangar de Bruno, avec Michel, le voisin forgeron retraité, et, Jean René et son petit accordéon. « On a chanté et dansé toute la nuit. Je me suis couché à 5 h du matin », glisse Bruno, le sourire aux lèvres, heureux de retrouver tant de chaleur humaine, après une année minée par la crise sanitaire. Partis d’Andlau le 11 juin, Didier et ses comparses n’ont pas prévu de point d’arrivée précis, si ce n’est « dans un village de la Route des vins » fin juillet. L’an passé, ils avaient relié Rouffach à Kaysersberg en quinze jours lors d’une aventure similaire. « La grosse différence, c’est qu’on n’a pas pu faire de spectacle en soirée à cause du Covid-19. Alors on s’est contenté de jouer dans les rues des villages. Les gens étaient à leurs fenêtres pour nous écouter. Ils nous ont donné des sourires, des applaudissements, des pièces de monnaie, à boire, à manger et juste le plaisir d’être ensemble », se remémore le musicien de 39 ans, passé par le conservatoire et diplômé du centre de formation de musicien intervenant de Sélestat. La compagnie Bal’us’trad avait initié ce concept de musique itinérante en charrettes, à l’occasion de la Foire aux vins de Colmar, en 2006. « On devait y être tous les jours pour animer les allées de la manifestation. Plutôt que de faire l’aller-retour chaque jour depuis Sélestat, on a décidé d’y aller à pied. » Un an plus tard, rebelote, mais cette fois avec la ville de Barr comme point d’arrivée. La troupe réitère l’expérience en 2008, avant de tenter l’aventure en 2009 avec des calèches tirées par des chevaux. Cette somme d’expériences permet à la compagnie de construire quelque chose de plus « conséquent », en 2011 : un cabaret concert en itinérance à charrette le long de la Route des vins, de Barr à Eguisheim, pendant une vingtaine de jours. Le tout soutenu, entre autres, par les agences de développement touristiques et le Civa. « L’idée était d’allier tourisme, culture et dégustations œnologiques ». « Bal’us’strad en ballade » était né autour d’un « incroyable périple » qui a mobilisé une quarantaine de musiciens et une vingtaine de charrettes à tirer ou pousser, à bras d’hommes. Un hommage musical aux vignerons Dix ans plus tard, le nombre de charrettes a un peu diminué, le nombre de musiciens varie au gré des disponibilités de chacun, mais l’esprit reste le même avec cette « Résidence itinérante 2021 ». « Sauf que cette fois, il n’y a pas d’affiche, pas de pub, pas d’annonce, et pas de subvention. On apprend à vivre de manière itinérante, avec les contraintes qui vont avec, tout en prenant le temps de composer des nouveaux morceaux. » Le dernier en date est intitulé « L’ode aux vignerons » qui rend hommage à celles et ceux qui « triment » toute l’année, qui donnent leur temps, leurs larmes et leur sang sur les pentes du vignoble « pour faire grandir les grains nobles ». Tout ça « pour nous rendre ronds, pauvres âmes assoiffées ! ». « Nous voulions raconter le labeur du vigneron qui nous permet, au final, de partager le sens de la vie autour d’une table et d’un bon verre de vin. » Un métier que le troubadour a plaisir à côtoyer dès qu’il le peut. « Mon palais n’est pas encore très aiguisé mais je prends plaisir à l’améliorer ! » Il a rencontré beaucoup de vignerons depuis qu’il arpente la Route des vins avec ses charrettes et les musiciens qui l’accompagnent. Ce qui le frappe, c’est la diversité et la richesse qui constituent cette profession en terre alsacienne. « J’ai vu beaucoup de profils. Il y a les vignerons qui sont très amis mais qui ne parlent pas de vin entre eux car ils n’ont pas la même conception du métier. Et il y en a qui tentent de s’adapter en essayant de créer autre chose, qui correspond plus à ce qu’ils sont plutôt que faire ce que tout le monde fait. Le vin est un sujet très personnel », observe-t-il avec un peu de recul. Une logistique épuisante, une musique revitalisante À travers ces concerts itinérants sur la Route des vins, la compagnie Bal’us’trad entend « défricher » un chemin qui n’a pas été parcouru depuis un demi-millénaire par les troubadours, bardes et autres jongleurs. « Il faut tout recréer, il y a beaucoup de choses à faire, même s’il y a des coups de mou parfois. » L’improvisation permanente a aussi ses limites. « Parfois, on peut se sentir inquiets. Et logistiquement, ça peut être usant. » Il y a ces charrettes de plusieurs dizaines de kilos à véhiculer d’un village à l’autre. « Sur du plat ou en descente, une personne suffit. Mais dans les montées, il faut au moins être quatre ou cinq. » La fatigue et le découragement ne durent heureusement pas très longtemps. « Il suffit qu’on se mette à jouer de la musique pour que tous nos soucis s’en aillent. » Et puis il y a toujours cette motivation de montrer ce qu’on peut faire quand on dispose d’un savoir-faire musical. « Beaucoup des jeunes vont dans des conservatoires ou des écoles de musique mais abandonnent progressivement, parce qu’il faut se former à des « vrais métiers ». C’est sûr, il faut bien vivre. C’est pour cela que nous honorons plusieurs contrats tout au long de l’année, dans toute l’Alsace. Mais, avec ce parcours itinérant qui se construit au fur et à mesure, nous sommes aussi dans notre rôle de musiciens et de troubadours : faire un lien entre toutes les personnes, les talents et les savoir-faire qui vivent le long de la Route des vins d’Alsace. »












