Le 6 novembre, l’association Terre de liens (TDL) Alsace a réuni une vingtaine de participants à sa visioconférence sur les financements participatifs, dans le cadre du Mois de la bio. Cette formation a permis de saisir les dynamiques de ces alternatives aux circuits bancaires traditionnels, leurs avantages et leurs limites.
Marie Balthazard, coordinatrice de TDL Alsace, a excellé dans l’art de la synthèse. En trois heures, accompagnée de Bénédicte Antoine d’Alsace Active, « au service d’entrepreneurs engagés », et d’Olivier Guillembet de la Nef, coopérative financière pour des projets d’utilité sociale, écologique et/ou culturelle, elle a relevé le défi d’expliquer ce que sont les financements alternatifs et le contexte dans lequel ils interviennent, en pointant aussi leurs imperfections.
Après une brève présentation de l’association TDL, Marie Balthazard est entrée dans le vif du sujet. Depuis trois ans, TDL Alsace anime des ateliers et des tables rondes pour les porteurs de projets qui veulent s’installer en agriculture. L’association bénéficie de fait d’une expertise en financements alternatifs car « parfois, les projets agricoles sortent du champ d’action de TDL ».
Les financements alternatifs sont des aides financières hors circuits bancaires traditionnels, explique Marie. Ils peuvent intervenir à différents moments de la vie d’une entreprise et servent surtout aux besoins de financements de projets atypiques. Les financements participatifs, qui ont pris de l’essor en 2008, au moment de la crise financière mondiale, sont en quelque sorte, les circuits courts financiers. L’individu est au centre du système et, pour le séduire, les plateformes de crowdfunding misent sur les projets novateurs.
Don, prêt et investissement
Quatre types d’investissement ont cours dans le monde du financement parallèle : le don avec contrepartie (sous forme de cadeau), utilisé pour des recherches de financements inférieurs à 20 000 euros, le plus souvent pour « émerger » ; l’investissement participatif, le crowdequity, dont l’aboutissement permet des prises d’actions et des bons de participation pour financer des besoins à partir de 100 000 euros ; et le prêt, le crowdlending, pour se développer, démarrer un nouvel atelier, investir dans du matériel, pour des valeurs intermédiaires de quelques dizaines de milliers d’euros. « Je schématise », prévient Marie Balthazard.
Il existe des plateformes de financements participatifs géographiques, thématiques, généralistes, parmi lesquelles les plus connues sont Ulule, KissKissBankBank, Miimosa pour l’agriculture. En 2019, 33 % des fonds nécessaires à des entreprises ont été collectés via les plateformes de crowdfunding. « C’est donc un levier économique conséquent », tranche Marie. En 2020, il n’y a d’ailleurs plus de souscripteur ou de financeur-type. « Les moins de 30 ans sont de très bons souscripteurs », pointe-t-elle, d’ailleurs.
Le statut des plateformes est davantage encadré depuis 2014. Elles sont contrôlées par l’Autorité des marchés financiers (AMF) et enregistrées à l’Organisme pour le registre unique des intermédiaires en assurance, banque et finance (ORIAS). Elles disposent d’un agrément en qualité d’établissement de paiement, pour le don ; pour le prêt, d’un agrément IFP pour les « intermédiaires en financement participatif » ; pour l’investissement en fonds propres, du statut de conseiller en investissement participatif. Le visa de l’AMF est requis pour certains seuils de collecte de fonds.
Une influence sur la comptabilité
Dans le même secteur de la transition agricole et climatique officient Miimosa et Blue Bees. Si leurs parcours sont parallèles, remarque Marie Balthazard, leur développement diverge. Blue Bees est centré sur l’agriculture biologique et locale, « du champ à l’assiette », tandis que Miimosa, via Miimosa transition, vise notamment la « food-tech », avec des collectes de 50 000 à 1 million d’euros., sur lesquelles les taux d’intérêt grimpent à 3,5 %.
« Il faut creuser pour savoir ce que font les plateformes, qui est derrière, quelles banques, si les placements sont intéressés ou non et, aussi, quel est le montant de la commission, insiste Marie. Certaines plateformes prennent 8 % alors même que les dons proviennent de la famille du porteur de projet. Et, parfois, c’est tout ou rien : si on obtient le montant espéré, les plateformes reversent l’argent, sinon elles remboursent les contributeurs. » Avec Blue Bees, même si l’objectif n’est pas atteint, le porteur de projet reçoit les fonds levés, dans le cadre du don.
Pour ce qui est des prêts, des plateformes ont une réelle rentabilité d’entreprise, elles prennent de 2 à 6 % d’intérêt. Qui palpe, au final ? « C’est important de le savoir », souligne Claude Sourice, ex-directeur de l’AGC Cegar (expertise comptable gestion agricole et rurale) à Rouffach. Il insiste aussi sur une réalité trop souvent omise : « Le don est un produit. Le contre-don est une perte. Il y a une incidence sur le régime fiscal. Un financement participatif a une influence sur la comptabilité ! »
Bien communiquer
Marie présente des projets soutenus par des campagnes de dons avec contrepartie. La Ferme de la Colline à Pfaffenhoffen (67), une ferme TDL en biodynamie, a choisi la plateforme Zeste pour récolter un peu moins de 7 000 euros, afin de lancer son atelier de poules pondeuses. Son plus ? L’humour : « Pour 5 euros et plus. Hopla, merci mon poussin ! Vous venez de parrainer une poule. Vous aurez ainsi droit à des photos […]. Pour 10 euros et plus. Hopla, ça roule, ma poule ! […] Vous venez de parrainer un arbre ! » Pourtant, 80 % seulement du montant avait été collecté. Il faut marteler le projet, ajoute-t-elle : « Des paysans boulangers publiaient régulièrement des photos de leur four, en cours de construction, pour relancer la comm’. Sur chaque photo, quelques briques en plus. »
Justine et Marie, maraîchères du Carré du Ver luisant à Erstein (67), ont cherché 13 000 euros, sur Blue Bees… avec succès ! « Les contre-dons provenaient de leurs amis et clients. Elles ont négocié des cadeaux, comme pour une tombola : de la choucroute, des cuillères en bois, des dîners dans un restaurant gastronomique. Quand la contrepartie n’est pas issue de la ferme, il n’y a ni perte, ni travail supplémentaire », félicite la coordinatrice de TDL Alsace, qui regrette que les plateformes aient « rendu le don payant ». Seules les semences aromatiques provenaient de l’exploitation des jeunes femmes qui voulaient deux serres mobiles.
Des plateformes et des hommes
Il est aussi possible de se passer des plateformes de financements participatifs, a conclu Marie Balthazard. Les autres solutions sont notamment la cagnotte solidaire (initiée par les Amap pour préfinancer des maraîchers à taux 0), le parrainage (ciblé sur un support de production et rétribué, selon le contrat), le modèle GartenCoop (préfinancement de l’activité et contre-don sans valeur marchande, selon les rendements), les clubs d’investisseurs (type Les Cigales, avec prise de participation au capital sur cinq ans) et la prise de part dans une société collective d’investissement (pour un engagement jusqu’à trente ans).
Olivier Guillembet, « banquier itinérant » à la Nef, qui compte 50 000 épargnants dont les produits d’épargne sont versés à des associations partenaires à hauteur de 25, 50 et jusqu’à 70 %, a pris le relais de cette après-midi de formation. « Nous finançons à 95 % des entreprises », a-t-il cadré d’emblée, tout en insistant sur la transparence des fonds employés. La force de la Nef est d’être réactive, a-t-il encore remarqué, admettant une édition des offres de prêts peut être plus longue qu’ailleurs. « Nous collections plus d’argent qu’on en prêtait », a-t-il encore confié. La banque « sociale et solidaire », dont le total bilan s’élève à 500 millions d’euros, réaffecte aujourd’hui ses ressources à 55 % dans le financement.
« Le financement de projets agricoles qui valorisent l’humain est dans notre ADN. Le risque est plus important en agriculture qu’ailleurs mais France Active apporte une garantie », a révélé Olivier. Le taux de l’emprunt est plus élevé à la Nef que dans les autres banques : + 2 % sur 37 ans. Alsace Active est la branche alsacienne du réseau associatif France Active qui garantit (en excluant les cautions personnelles, comme la Nef), finance et investit pour l’emploi et les précaires, en plus de les accompagner gratuitement. Si Alsace Active est peu présente dans le monde agricole, elle finance des trésoreries de démarrage pour de la vente en circuits courts, notamment. « L’alimentation durable est un axe privilégié », précise Bénédicte Antoine, responsable de financements. Le taux d’intérêt d’un prêt participatif Alsace Active est aussi à 2 %. Pour en savoir plus, la Région Grand Est propose un module gratuit sur l’économie sociale et solidaire : Be EST Entreprendre, à retrouver sur son site Internet.