Ces Bas-Rhinois sont respectivement vice-champion du monde de labour en planche, troisièmes au National en labour à plat et en planche, et qualifié pour le Mondial de 2024 en planche : Thomas Debes, Xavier Blatz, Loïc Fischer et Bertrand Rott ont en commun d’aimer « le travail bien fait ». Ils partagent leurs expériences, avec joie.
Des cailloux gros comme des rochers, « des menhirs », un temps irlandais avec des trombes d’eau suivant un soleil radieux : Thomas Debes est arrivé « miraculeusement » deuxième, au classement général, du dernier championnat mondial de labour, qui s’est déroulé en République d’Irlande, fin septembre 2022. « Les Irlandais sont des roublards, disait Chirac. Ils n’ont pas failli à leur réputation ! Ils ont pris comme prétexte de n’avoir que cinq mois pour préparer le Mondial (il était prévu en Russie, NDLR), pour nous emmener dans des terres avec des pierres de 50 cm de haut et 20 cm de large. Or leurs charrues sont adaptées aux cailloux. Les nôtres, non. Et des terres caillouteuses, comme celles-ci, à une compétition de cette envergure, c’est impensable, c’est même honteux. On n’aurait pas pu le prévoir », résume Thomas Debes, fâché, puisque les charrues sont réglées « comme des horloges suisses » et que ce terrain les a endommagées, mais heureux de sa prestation « contre toute attente ». En effet, le premier jour, au labour sur chaumes, il était classé huitième : le coup du menhir ! Sa performance sur l’herbe, le lendemain, l’a propulsé à la deuxième place, juste derrière… un Irlandais, bien sûr ! « Pendant les entraînements, sur des parcelles bien moins compliquées qu’à la compétition, il me regardait. Avec une autre terre, à la première épreuve, si je n’avais pas dû casser un caillou coincé dans la charrue, à coups de clé, ni la rafistoler en bout de champ, j’aurais eu une chance de le surclasser », estime Thomas.
Éternel deuxième
Le trentenaire de Jetterswiller a plaisanté avec Eamonn Tracey, ex-éternel deuxième place ; aujourd’hui, enfin, champion du monde de labour. Parce que Thomas Debes, lui aussi, est abonné à la médaille d’argent : il est deux fois vice-champion du monde de labour, 2018 (Allemagne) et 2022. Suivra-t-il les traces d’Eamonn Tracey, arrivera-t-il premier ? Qui vivra verra. « Ce loisir est extrêmement chronophage. Si on veut être le meilleur, il faut travailler. En sept mois d’hiver, j’ai passé 80 heures à m’entraîner sur prairie, surtout, et chaumes. Il faut s’entraîner toute l’année, d’autant plus que la sécheresse, l’été, complique le labour, en Alsace. Je compte aussi presque 200 heures d’atelier pour préparer le matériel, depuis 2018. J’aime d’ailleurs autant la mécanique que le labour, puisque le labour est une application de la mécanique. L’investissement est financier aussi : 10 000 € pour la charrue. Kuhn (la marque de sa charrue ; une exception dans la compétition) me donne les pièces d’origine mais je la transforme avec un ami. Nous avons monté des plaques de téflon, par exemple, pour un meilleur rendu visuel : des sillons lisses, une terre brillante. Par rapport aux déports et dévers combinés, les charrues master L et M de Kuhn copient, aujourd’hui, nos créations. Elles ont été conçues à partir de nos modifications pour la compét’ », dévoile Thomas Debes.
Tête de vainqueur
L’éleveur laitier remercie sa famille, dont son épouse Élodie, pour son soutien indéfectible, France Labour, son coach Éric Burger (de Rummersheim, sacré deux fois champion de France de labour) et ses sponsors : Kuhn (qui prend en charge le transport du tracteur et de la charrue, aussi) dont le regretté Jean-Paul Moineau, récemment décédé, mais aussi Alsace Lait, la Région Grand Est… Ils étaient cinq, cette année, au championnat du monde de labour : lui et le concurrent ardennais Thierry Bosserelle, leur coach commun Éric, Freddy Bohr, champion du monde en 2001 (à plat) et membre de l’association mondiale de labour, et Philippe Raguet, juge au Mondial. Ils ont passé entre une dizaine et une quinzaine de jours, sur place ; le temps de s’entraîner ; hors compétition, notamment, sur des parcelles louées à leurs frais. S’il y a presque trente concurrents, au Mondial, arriver deuxième, sur le podium, c’est surtout pour la gloire. L’organisation paie l’hôtel et la nourriture (pas les boissons, même au gagnant) et… il n’y a pas de prix. Il faut être vivement motivé ! « Je laboure en compétition depuis 2000. J’avais 17 ans, à l’époque, et je suis arrivé avant-dernier au concours départemental, se souvient Thomas, le sourire aux lèvres. Comme quoi, il ne faut jamais lâcher ! J’y étais allé pour l’ambiance JA (Jeunes agriculteurs, NDLR). Et l’année d’après, je me suis retrouvé troisième au championnat de France. Je ne m’y attendais pas. Je labourais à plat, avec la charrue de Freddy Bohr. J’ai été champion de France, en 2004, puis en 2012, mais, cette fois, en planche. J’ai arrêté le plat, en 2007. » Il compare sa passion à une drogue : « l’amour du travail bien fait », comme le scande France Labour. Et il salue le bienfait de ce sport : l’apprentissage de la gestion du stress, primordial pour les jeunes.
La relève est assurée
Thomas Debes n’est pas avare de conseils. Il est souvent en contact avec la relève, que représentent fièrement Xavier Blatz, ouvrier agricole, et Loïc Fischer, salarié au Comptoir agricole, à Wiwersheim. Les deux JA du Bas-Rhin sont arrivés troisièmes (sur une quinzaine de participants, dans chaque catégorie) au championnat de France de labour, début septembre 2022 : Xavier pour la seconde fois consécutive, à plat, mais Loïc, en planche, était, lui, deuxième, en 2021. « Le terrain était dur, cette année, à Outarville, dans le Loiret : plus dur qu’ici, même ! Ma parcelle, c’était un fond de cuvette, d’où ma troisième place, au National 2022 », confie Loïc Fischer, que Thomas Debes voyait déjà premier. Les deux hommes ont eu un début de carrière similaire, puisque Loïc aussi était avant-dernier, à sa première départementale, en 2014. Ils ont aussi déjà eu l’occasion de concourir, ensemble, lors de cantonales. « Lui et Bertrand Rott (lire ci-dessous) sont très, très forts. On se challenge, on apprend avec eux. Ils sont au top et ils le démontrent encore une fois, cette année », lâche Loïc Fischer, admiratif. Le laboureur de 27 ans cherche à améliorer sa charrue, actuellement. Tout comme Xavier Blatz, qui a laissé sa Kverneland (la même marque que Loïc et que la plupart des compétiteurs), près de l’établi, à son retour de la Nationale. « Une charrue, c’est personnel. Ça ne se copie pas, dit le jeune homme d’Heidolsheim, qui procède à des ajustements. Je vais persévérer, remettre mon titre en jeu, l’an prochain. » « Par chance », Loïc et lui, étaient qualifiés ensemble, en 2022, comme en 2021, ajoute-t-il. Ils se sont donc organisés pour transporter leurs engins. Et vite ! Les JA n’ont eu qu’une semaine de battement entre la finale régionale et la nationale. Jamais deux sans trois ? Loïc est aussi motivé pour 2023.
Un œil sur le monde
Le double champion de France Bertrand Rott, lui, a un objectif à plus long terme : 2024, et le Mondial, en Estonie, les 16 et 17 août. Le quadragénaire, éleveur de vaches allaitantes à Hatten, vient de se qualifier, à Outarville, en planche. Après cinq championnats du monde, il a arrêté le labour à plat, en 2007, juste après sa consécration nationale, dans cette catégorie. En planche, il avait remporté le titre, en 2000. Et c’est donc avec sa charrue Kverneland catégorie en planche, qu’il s’est classé septième sur plus de 25 candidats, en 2019, aux États-Unis. « J’avais annoncé que j’arrêtais les championnats de labour mais j’ai repris. C’est un hobby. Je maîtrise. Alors, pourquoi ne pas retenter ma chance ? C’est motivant, quand on bat les meilleurs », lance Bertrand, qui se mesurerait bien à Thomas Debes encore, en sélection. Bertrand Rott, qui est aussi jury, jusqu’au National, depuis ses titres, est tombé dans le labour… quand il était petit ! Contrairement aux jeunes qui ont suivi leurs amis, en finales, pour s’amuser, Bertrand a des antécédents familiaux. « Le père, qui a 78 ans aujourd’hui, a semé la graine. Il nous a donné envie à tous de labourer. C’était notre entraîneur », résume le champion. Ses deux frères et sa sœur sont arrivés, avant lui, en finale départementale ou en régionale. Lui est le plus doué. Bertrand Rott aime le labour, « le travail soigné » et la compét’. « En 2000, je suis aussi arrivé troisième aux championnats de France de karaté. Je suis têtu. Je me donne du mal pour y arriver », glisse-t-il. Quel plaisir aussi de retrouver les autres finalistes d’Angleterre, d’Irlande du Nord, de la Suisse, etc. Bertrand garde contact avec tout ce beau monde. Et essaie d’aller au Mondial, même quand il ne concourt pas.