Vie professionnelle

Changement climatique

Produire et réparer

Publié le 11/08/2022

Pour sa traditionnelle conférence donnée aux professionnels du monde du vin dans le cadre de la Foire aux vins de Colmar, le Comptoir agricole avait invité la géographe Sylvie Brunel. En deux heures de conférence, elle a remis les sujets d’actualité dans des perspectives historiques et géographiques plus longues et plus larges que l’ici et maintenant. Le climat et son évolution ont tenu une place centrale dans sa présentation.

« Insécurité alimentaire mondiale. Quel rôle pour la France ? » Tel était le thème de la conférence donnée par Sylvie Brunel, qui a abordé bien d’autres thématiques en déroulant ce fil rouge. Il a été question de faim dans le monde, d’aide humanitaire, d’image des agriculteurs, de maïs, de protection des cultures, d’eau, de développement durable… La question du changement climatique, notamment, a émaillé le discours de la conférencière. Elle a commencé par regretter que « les questions environnementales se traduisent souvent par de l’écoanxiété alors qu’il faudrait adopter un discours qui incite à l’innovation ». Néanmoins, cette écoanxiété ne doit pas être balayée, mais bien « prise au sérieux ». Car il y a des raisons objectives d’être inquiet. « Le climat a toujours évolué. Mais nous assistons à une accélération du changement climatique, qui ne se fait plus sur plusieurs siècles mais sur quelques décennies. Le 6e rapport du Giec dit qu’il faut agir rapidement. Car les conséquences de cette accélération sont réelles. Si rien n’est fait, 8 % des terres cultivables ne le seront plus ». L’augmentation de la population mondiale fait que de plus en plus de gens vivent dans des milieux vulnérables, qui risquent d’être dégradés par le changement climatique. « Les fragilités sont plus grandes. Les récoltes sont plus incertaines. Les vendanges sont plus précoces. Les vagues de chaleur sont plus longues. Les sécheresses et les canicules estivales se répètent. Les épisodes violents se multiplient, comme les orages de grêle, le gel. Ce sont des réalités. Les systèmes agricoles sont les premiers impactés. Les agriculteurs, qui travaillent le vivant, vivent ce changement climatique. » Face à ce constat, « la volonté de réduire les émissions de GES s’impose dans les politiques européennes ». Et ce même si l’Europe ne représente que 8 % des émissions de GES mondiales, pointe la géographe. Elle explique : « Comme l’Europe a du mal à mener une politique étrangère, elle s’approprie les questions de droits de l’homme et d’écologie sur la scène internationale. Mais dans le contexte actuel, elle réalise que certains de ses choix sont dangereux car ils se traduisent par une certaine précarité énergétique. Où va l’Europe sur la question énergétique ? ce n’est pas bien clair. Mais il y a un risque que l’accès à l’énergie devienne l’apanage des classes aisées. » Sylvie Brunel évoque aussi la stratégie Farm to fork, un « pacte vert élaboré alors que l’Europe voulait montrer l’exemple sur les questions environnementales ». L’objectif est d’atteindre la neutralité carbone en Europe d'ici 2050, avec le fléchage d’investissements en ce sens, mais qui risque aussi de se traduire par des pertes de rendement. Une stratégie que Sylvie Brunel désapprouve car, « les préoccupations climatiques évincent les problématiques humanitaires ». Produire plus en respectant mieux les ressources, un défi colossal Alors, que faut-il faire ? Rien ? Certainement pas. Car « si on ne fait rien, des terres ne seront plus cultivables, la production agricole va devenir de plus en plus complexe alors que la population mondiale augmente, ainsi que le niveau de vie dans les pays en voie de développement ». Produire moins, pour plus cher, mais mieux ? Non plus : « Actuellement, on va vers un black-out alimentaire. La faim est une réalité. L’ONU parle d’un ouragan de famines. Les prix actuels des denrées alimentaires se rapprochent de ceux de 2011, qui ont entraîné les émeutes de la faim. Il faut revenir au principe de réalité. Concilier la préservation des ressources et la souveraineté alimentaire. » C’est compliqué, admet Sylvie Brunel, mais pas impossible. D’ailleurs, l’agriculture constitue une partie de la réponse : « L’agriculture peut capter du carbone dans les sols en adoptant des pratiques agricoles qui peuvent être encouragées par les crédits carbone. » La conférencière va plus loin : « L’agriculture dispose de toutes les solutions : food, feed, forest, fiber, fuel et fix. Soit l’alimentation, les animaux, la forêt, les fibres, les carburants et la capacité de stocker du carbone. L’agriculture produit de la nourriture, de l’énergie, de la biodiversité… Mais sa vocation première est nourricière. Cela signifie qu’il faut associer les différents modèles agricoles et non les opposer. Cela signifie aussi qu’il faut une reconnaissance du rôle fondamental des agriculteurs, qui passe par le respect et la juste rémunération. » Des conditions sine qua non à ce que les agriculteurs continuent à apporter des réponses innovantes à un enjeu à la fois simple et colossal : « En novembre, la Terre comptera 8 milliards d’habitants à nourrir. Il faut donc continuer à produire dans les zones où c’est possible, en respectant les ressources. »

Joseph Hemmerlé, chercheur, apiculteur, auteur

Donner à voir l’invisible

Publié le 29/07/2022

Chercheur à l’Inserm sur l’utilisation de biomatériaux pour l’élaboration de dispositifs médicaux, Joseph Hemmerlé est aussi un grand passionné d’apiculture. Il allie ses compétences et sa culture scientifique à sa passion pour donner des conférences et écrire des ouvrages de vulgarisation sur le monde infiniment complexe des abeilles.

Joseph Hemmerlé aime l’infiniment petit, ce qui ne se voit pas, mais qui fait la matière : les atomes, leur organisation en cristaux. C’est la trame de son parcours professionnel, débuté par des études dans l’électronique, complétées par une formation en microscopie qui l’emmène aux Pays-Bas. « Mon premier travail a consisté à réparer des microscopes électroniques », se rappelle-t-il. Attiré par la recherche, il retourne sur les bancs de l’université, jusqu’à obtenir un doctorat en biophysique, qui lui permet de travailler avec le Dr Robert Frank, à la faculté dentaire de Strasbourg. Réunis par une passion commune pour l’infiniment petit, les deux hommes étudient la structure des dents, l’émail, la dentine… « Ce qui m’a le plus passionné, c’est la capacité du corps à fabriquer des cristaux. D’un point de vue atomique, il n’y a pas de différences entre le diamant, le rubis, nos os, nos dents. Ce qui fait la différence, c’est l’organisation des atomes en cristaux. La cristallographie, l’organisation de la matière en cristaux, n’est pas visible à l’œil nu. Elle n’est pas apparente, mais elle donne leurs caractéristiques et propriétés aux matériaux », explique le scientifique. Pour mieux comprendre l’organisation de la matière dans le corps humain, il se spécialise au gré d’un postdoctorat sur la microscopie électronique en transmission de haute résolution, qui le mène au Royaume-Uni. De retour en France, Joseph Hemmerlé et Robert Frank mènent des travaux remarqués sur l’application de techniques de métallurgie à l’élaboration de prothèses pour le corps humain. « J’ai alors intégré un laboratoire de recherche sur les biomatériaux, ce qui m’a permis de poursuivre mes travaux sur l’élaboration de dispositifs médicaux plus durables et plus pointus. » Des travaux qui, en 2013, ont été récompensés par le prix de l’innovation de l’Inserm.     Durant l’année de sa thèse, Joseph Hemmerlé prend quelques vacances en Savoie. Lorsqu’un essaim se pose à proximité de son gîte, il appelle, vaguement inquiet, le propriétaire qui se trouve être un apiculteur. « Il est venu en sandales, avec un parapluie dans lequel il a fait tomber cette masse d’abeilles. J’étais subjugué. Pour moi, il était comme un dompteur de bêtes dangereuses », se remémore Joseph Hemmerlé. Il échange avec son sauveur, qui lui met entre les mains un ouvrage sur l’apiculture. « Je l’ai dévoré », sourit-il. Immédiatement, il fait le lien avec sa passion pour les cristaux : « Le monde des abeilles est régi par une organisation hyperstructurée qui n’est pas apparente. » Piqué au vif par la passion des abeilles, Joseph Hemmerlé n’en démordra plus jamais. « Je me suis mis à construire des ruches, à aller cueillir des essaims, et à les enrucher. » En 2007, son jardin de Weyersheim accueille 25 ruches, qui produisent une demi-tonne de miel. « J’avais la chance d’avoir un jardin sans voisins directs, dans un environnement varié, avec des tilleuls, des châtaigniers, des acacias, dans un périmètre suffisamment proche pour pouvoir pratiquer une apiculture sédentaire sans problème. » Quand la profession sert la passion En parallèle de ses travaux de recherche, grâce à ses microscopes, Joseph Hemmerlé scrute le monde des abeilles de fond en comble. « Je me suis d’abord intéressé à la nutrition des abeilles, notamment en pollen, qui constitue leur principale source de lipides et de protéines. Je ramenais des pelotes de pollen au laboratoire. Je les pesais, je les observais au microscope… » Se faisant, il a accès à des connaissances qui échappent aux autres apiculteurs. « J’ai donc voulu les partager. C’est ainsi qu’en 2011 j’ai écrit un article sur le pollen dans la revue Abeilles de France, qui a été assez remarqué. Écrit par un scientifique, il avait l’intérêt d’être vulgarisé pour les hommes de terrain. » À partir de là, Joseph Hemmerlé poursuit son œuvre de vulgarisation. En 2013, il est invité à intervenir dans le cadre du congrès national d’apiculture à Colmar. « J’ai construit une conférence, « L’abeille au microscope », dans laquelle j’utilise des images microscopiques pour expliquer des phénomènes macroscopiques aussi variés que la composition du miel, la structure des alvéoles, l’architecture du nid… » Comme tous ses confrères, Joseph Hemmerlé a été confronté à des problèmes sanitaires dans ses ruches au cours de sa carrière. « Comme trop peu de vétérinaires sont formés à la santé des abeilles, les apiculteurs s’organisent en Groupement de défense sanitaire des abeilles (GDSA), qui forment des agents sanitaires, capables de poser des diagnostics, de donner des conseils de soins… », explique-t-il. Une fois formé à son tour, Joseph Hemmerlé, s’est engagé au sein du GDSA du Bas-Rhin (1 200 à 1 400 apiculteurs) d’abord en tant que trésorier, puis comme vice-président. Il accumule donc des connaissances sur les maladies des abeilles. Toujours pour les partager, il écrit son premier ouvrage « À la santé des abeilles », paru en 2021 aux éditions de Terran. Un ouvrage à la fois académique et teinté d’une certaine ouverture aux techniques apicoles alternatives. L’année suivante, Joseph Hemmerlé réitère l’exercice de l’écriture avec un livre consacré au miel, « Le miel, résurgence d’un remède millénaire », un ouvrage dans lequel il décrit et explique les diverses vertus du miel. Davantage accessible au grand public que le précédent, cet ouvrage a suscité une vague d’intérêt, qui a agréablement surpris le vulgarisateur.   Comment est fabriqué le miel ? De la fleur à la conserve, les explications de Joseph Hemmerlé, apiculteur, ingénieur & docteur en biophysique dans Bienfait pour vous sur #Europe1 pic.twitter.com/ZBCBmwVviA — Europe 1 ??? (@Europe1) April 20, 2022   Aujourd’hui, Joseph Hemmerlé ne travaille plus en laboratoire. Il manage un groupe de chercheurs qui travaillent au sein du Groupe de recherche national (GDR) « Réparer l’humain ». « L’objectif est de fédérer les forces vives de différents instituts de recherche pour éviter les redondances dans les travaux et, au contraire, chercher des complémentarités, fluidifier les échanges de connaissances », décrit le chercheur, devenu organisateur. Un peu comme une abeille au sein d’une colonie très structurée, ou comme un atome dans un cristal bien ordonné.

Chambre d’agriculture Alsace et Collectivité européenne d’Alsace

« La vraie inflation va arriver maintenant »

Publié le 24/07/2022

Entre la hausse de leurs coûts de revient et la peur de perdre des marchés, les agriculteurs se retrouvent pris en tenaille. Jeudi 13 juillet, la sortie conjointe de la Chambre d’agriculture et de la Collectivité européenne d’Alsace a permis d’attirer l’attention sur un phénomène qui touche de nombreuses filières agricoles.

Producteur de poulets de chair, Damien Schultz a accueilli les représentants de la Chambre d’agriculture (CAA) et de la collectivité européenne d’Alsace (CEA) jeudi 13 juillet sur son exploitation. Située à Artolsheim, en Centre Alsace, l’EARL de la Basse-cour est une ferme de polyculture-élevage qui a diversifié ses activités avec des asperges, des pissenlits et des légumes de saison. À Frédéric Bierry, président de la CEA, Damien Schultz explique que la conjoncture actuelle profite aux céréaliers, mais pas aux éleveurs. Ceux-ci subissent en effet l’augmentation des coûts de l’aliment. Pour l’instant, le mécanisme d’indexation des prix de reprise des volailles sur le coût des matières premières a permis de limiter les dégâts. Mais il est inquiet : « La vraie inflation va arriver maintenant. » Fabriquer l’aliment à partir de ses propres céréales ne serait pas pertinent, juge Damien Schultz. L’éleveur d’Artolsheim met le doigt sur l’une des particularités de la filière volailles : un cycle de production très court, où toutes les étapes sont calées en fonction des besoins des abatteurs. Si chaque éleveur se met à produire son aliment, le risque est de perdre en performance et de désorganiser la filière, dit-il. Les éleveurs ne sont de toute façon pas autosuffisants en protéines, ajoute Mario Troestler, responsable des productions avicoles chez Lorial. Ils achètent du soja qui contient 44 à 45 % de protéines extrêmement digestibles. « Le soja, c’est LA protéine des volailles. On peut le produire en Europe, mais c’est autant de céréales en moins. » Autre préoccupation de la filière avicole : la possible baisse de la consommation due au retour de l’inflation. Pour Damien Schultz, qui vend essentiellement en filière courte, rien ne sert de produire si le consommateur n’est pas prêt ou pas en capacité d’acheter. Pour se démarquer du poulet standard et se placer en grande distribution, l’abattoir Siebert a créé la marque Poulet du Grand Est. Au président de la CEA, qui tique sur le nom, Cyril Besnard, directeur commercial de l’abattoir Siebert, précise que la dénomination Alsace est réservée au poulet label rouge. Depuis le lancement de cette marque Poulet du Grand Est, « on n’a jamais vendu autant de volailles locales en grande distribution. On a trouvé notre place dans la plupart des enseignes ». Cyril Besnard constate que cette initiative a permis de créer « une vraie chaîne de valeur qu’on arrive à respecter ». La gamme proposée « garantit un socle à tous les maillons de la filière et une vision à long terme ». La crainte de la rentrée Néanmoins, le directeur commercial des volailles Siebert s’inquiète de l’évolution des ventes à la rentrée. Jusqu’ici, l’abattoir a réussi à répercuter la hausse des coûts de revient mais pendant combien de temps va-t-il pouvoir le faire ? Comment vont évoluer les ventes en septembre-octobre ? Denis Nass, président de la CAA, se fait l’écho d’autres filières confrontées à la même situation : « Dans le lait, c’est tendu. » Mario Troestler insiste sur la structuration de la filière et sur le mécanisme d’indexation, qui permet d’encaisser les fluctuations de coûts en les répercutant sur le prix final. « Cela n’existe pas en œufs ni en porcs. » Le responsable des productions avicoles chez Lorial pointe également les efforts faits pour améliorer le bien-être animal, même dans une production non labellisée : animaux à croissance lente, limitation de la densité, lumière naturelle… Mais les éleveurs ne peuvent élever indéfiniment les standards de production sans conséquence sur les prix. « 50 % du poulet consommé en France est importé », précise Mario Troestler. Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin, rebondit : avec la baisse du pouvoir d’achat, les consommateurs se détournent des produits biologiques, voire de la production locale. Une partie du lait bio est désormais écoulée en lait conventionnel. De ce fait, le surcoût de production n’est plus compensé. Franck Sander met en cause la grande distribution qui, selon lui, n’accepte pas de répercuter les hausses et « qui marge trop sur nos produits ». « La hausse des prix qu’on connaît aujourd’hui, c’est comme si tout le monde mangeait bio (au prix d’hier) », affirme-t-il encore, pour relativiser la hausse des prix de l’alimentation. La CEA dépense 22 millions d’euros (M€) pour l’alimentation dans les collèges. « C’est nous qui payons mais nous n’avons pas la main » sur les approvisionnements, indique Frédéric Bierry. Ce sont les gestionnaires des collèges, dépendant de l’Éducation nationale, qui ont cette compétence. La CEA se bat pour la récupérer. Son président reconnaît que l’alimentation est un véritable enjeu, aussi bien dans les collèges que dans les Ehpad. Mais avec la hausse du coût de l’énergie, « il va falloir rogner ». Et faire en sorte que la hausse des coûts ne pèse ni sur les ménages ni sur les agriculteurs, ajoute-t-il. « Depuis l’après-guerre, la part du budget consacrée à l’alimentation diminue, réagit pour sa part David Herrscher, président de la MSA d’Alsace. Il faut faire comprendre que ce temps-là est terminé. » Pour la CEA, la priorité est d’assurer les besoins vitaux des concitoyens, quitte à reculer certains projets non essentiels. « C’est pour ça qu’on investit 2 M€ dans l’abattoir de Cernay. » Chercher les poussins… à Orléans La question de la souveraineté alimentaire est posée. Pour qu'elle soit assurée, il faut des producteurs, mais ceux-ci ne représentent qu’un maillon de la filière. Dans le cas de la volaille, il faut aussi un accouveur, en amont, et des abatteurs. Or, le devenir des Couvoirs de l’Est, qui approvisionnent les éleveurs de volailles en poussins, est incertain. L’outil est « en fin de vie industrielle » et son propriétaire est proche de la retraite, indique Mario Troestler. « Si on ne règle pas ce problème, il n’y aura plus de couvoir dans le Grand Est et il faudra chercher les poussins à Orléans. » Le président de la CEA se dit prêt à travailler sur ce dossier, en lien avec la profession. « Si on veut être autonomes, il faut que tout le monde mette des billes et qu’on ait une visibilité sur le long terme », insiste Franck Sander.

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