Vigne

Publié le 13/01/2023

Après les prétailleuses, d’autres outils font leur percée pour faciliter les travaux d’hiver dans les vignes. Les machines à tirer les bois apportent une réponse au manque de main-d’œuvre, tout en réduisant les coûts et la pénibilité du travail.

Petite sœur de la VSE 430, commercialisée depuis une dizaine d’années dans les Charentes, le Bordelais et l’Anjou, la VSE 230 a été spécialement développée pour le vignoble alsacien par l’entreprise Provitis, basée à Sainte-Croix-en-Plaine. Le premier exemplaire a été livré le 3 janvier chez Stéphane et Mathias Schneider, vignerons coopérateurs à Beblenheim. « Nous avons commencé à développer cette machine à tirer les bois il y a sept ans, se remémore Bertrand Heyberger, responsable commercial de l’entreprise. Les machines présentes sur le marché fonctionnaient avec une extraction vers le haut. Avec une vigne en guyot double sur un plan de palissage à 4 ou 5 fils, comme prévu par le cahier des charges de l’appellation Alsace, ce type d’extraction ne fonctionne pas. C’est ce qui nous a amenés à un système d’extraction des bois par le bas. » La mise au point de la VSE 230 s’est échelonnée sur plusieurs hivers, avec des essais et modifications successifs, en collaboration avec les frères Schneider, qui se sont investis aux côtés du constructeur dès le départ, et plusieurs viticulteurs qui, par leurs avis, ont permis de faire évoluer le modèle initial. Avec une trentaine d’hectares de vignes, Stéphane et Mathias Schneider avaient toutes les raisons de s’intéresser à cette machine : la principale étant leur volonté de réduire le coût et la pénibilité du travail. « Tirer les bois, ça use, c’est le travail le plus fatigant, constate Stéphane Schneider. Avec la machine, on est beaucoup plus tranquille. Et c’est un gain de temps appréciable. » Là où une équipe de trois à quatre personnes mettait une semaine entière pour tirer les bois manuellement, un jour suffit à peaufiner le travail effectué par la machine sur une surface équivalente, selon lui. « On arrive à sortir entre 70 et 95 % du bois avec cette machine », précise de son côté Bertrand Heyberger. La VSE 230 se fixe sur un mât polyvalent Provitis installé à l’avant du tracteur. Elle se compose de quatre modules : un module d’arrachage, composé de rouleaux en caoutchouc, qui tire et extrait les bois. Un module de broyage réduit ceux-ci en fragments. Les sarments tombés au sol sont relevés par une brosse, tandis qu’un bras d’amenage muni d’une vis sans fin ramène les bois vers le module d’arrachage. Ce bras est doté d’un système escamotable par palpeur hydraulique. « Nous avons travaillé 350 heures avec la machine en phase de pré-série. Il fallait vérifier l’usure et la résistance des composants pour avoir une machine fiable », précise Bertrand Heyberger. Dans la phase de finalisation, cinq personnes du bureau d’études de Provitis étaient mobilisées. L’entreprise haut-rhinoise a commercialisé 11 exemplaires du modèle pour cette campagne, au prix de 26 000 € HT pièce, indique le commercial. La VSE 230 est capable de travailler entre 1,5 ha et 2 ha/jour en moyenne. « Elle rentre dans toutes sortes de palissages. Il n’y a pas besoin d’un travail de préparation spécifique de la vigne, pas de fil à décrocher ou à raccrocher. La seule contrainte, c’est qu’il faut lier à côté du fil, pas sur le fil. » Utilisable même de nuit grâce à son éclairage, elle nécessite un tracteur rigide avec un débit d’huile de 45 l minimum. Ero : pour des parcelles longues De marque allemande Ero, la Viteco est une autre machine à tirer les bois utilisée en Alsace. Elle l’est plutôt par des prestataires de services et sur des parcelles de grande longueur. 50 mètres minimum, selon Arnaud Bohn, vigneron à Ingersheim, qui s’en est équipé en 2016 pour ses propres vignes et qui depuis, réalise du tirage de bois à façon pour des collègues. Contrairement à sa concurrente Provitis, elle nécessite de préparer la vigne en amont en ouvrant les attaches qui maintiennent les fils de palissage sur les poteaux intermédiaires. Ce qui permet, au moment du passage de la machine, de déclipser les fils supérieurs et de les libérer facilement pour amener les bois vers la tête de broyage. Avec sa machine, Arnaud Bohn estime qu’il parvient à sortir 95 % des bois. « Après, il faut nettoyer les baguettes et reclipser le fil. Mais ça va très vite, une seule personne peut s’en charger. Et on gagne quand même 50 % de temps par rapport à un travail à la main. » À quoi s’ajoute le fait d’économiser deux passages de tracteur, un pour le prétaillage, l’autre pour le broyage, souligne le prestataire. Si la Viteco est capable d’avaler 3 ha/jour, elle requiert un palissage en bon état. « Avec un fil porteur rouillé ou fragilisé, il y a des risques de casse car la machine exerce une forte tension. » Chef de culture chez Dopff au Moulin, à Riquewihr, Frédéric Wenson fait appel à deux prestataires équipés de la machine Ero pour tirer les bois. Les premiers essais ont eu lieu en 2015 sur le domaine de 65 ha. L’efficacité du travail mécanique l’a convaincu au point qu’aujourd’hui, la Viteco est utilisée sur une vingtaine d’hectares. La présence de parcelles longues, suite à un gros travail de remembrement, a fait pencher la balance du côté de la marque allemande. « On a toujours des prestataires qui descendent les bois manuellement mais on en aura de moins en moins, prédit Frédéric Wenson. Maintenant, on prépare les jeunes parcelles dès l’implantation. » Tout en réduisant les coûts, le recours au travail mécanique apporte une solution au problème croissant du recrutement de la main-d’œuvre, relève le chef de culture.

Publié le 05/01/2023

Ingénieur de recherche à l’Inrae de Colmar, Christophe Schneider a pris sa retraite en octobre dernier. Il revient sur ses 40 ans passés dans la recherche viticole et sur les travaux conduits pour résoudre les problématiques du vignoble alsacien.

Alsacien d’origine, Christophe Schneider a fait ses études supérieures à l’Ensa de Montpellier. Il en est sorti en 1981 avec un diplôme d’ingénieur agronome, spécialité viticulture-œnologie, et un diplôme d’œnologue. Alors que ses camarades de promotion se tournaient vers des carrières administratives ou vers le commerce des vins et des fournitures viticoles, lui a choisi la recherche. En quête d’un premier emploi, il postule à l’Inra de Colmar - devenu Inrae depuis - où un poste se libère : il y est recruté au printemps 1982. Son poste d’ingénieur de recherche est plutôt orienté vers la recherche appliquée. « Cela me convenait parfaitement car dans ce domaine, on a un objectif - qu’on atteint ou pas -, contrairement à la recherche fondamentale qui n’implique pas de résultats directement applicables. » Adapter la géométrie du feuillage à l’écartement C’est dans l’écophysiologie de la vigne, autrement dit le fonctionnement de la vigne dans son milieu, qu’il fait ses premières armes. « Une question pratique nous intéressait : dans le cadre des systèmes de conduite existants, comprendre comment la vigne réagissait et avec quel système elle fonctionnait le mieux », retrace Christophe Schneider. L’Inrae de Colmar n’est pas le seul à s’intéresser à cette question, les chercheurs bordelais et angevins de l’Inrae conduisent également des travaux dans ce sens. C’est l’époque où, dans toutes les régions viticoles françaises, les vignerons cherchent à augmenter l’écartement entre les rangs pour faciliter la mécanisation. La baisse de densité de plantation qui en résulte se ressent sur la qualité des vins. Il faut réagir. En étudiant la disposition des plantations (écartement des rangs et espacement entre les pieds sur le rang) et la géométrie du feuillage, les chercheurs de l’Inrae se rendent compte que toutes les densités de plantation ne se valent pas. « Nous sommes arrivés à une règle de base consistant à adapter la géométrie du feuillage à l’écartement entre les rangs. Quand les vignerons écartaient les rangs sans toucher au rideau de feuillage, à plus forte raison quand ils arrachaient un rang sur deux, l’équilibre était rompu. Il fallait augmenter la hauteur du feuillage, ce qui n’était possible que dans une certaine limite. » C’est pourquoi il n’y a plus guère de vignes avec des écartements supérieurs à 2 m. La conduite en lyre, forme plus complexe à mettre en œuvre est certes adaptée à des rangs larges, mais elle ne l’est pas à la récolte mécanique. D’où son abandon, à l’exception de quelques bassins de production de raisins de table comme Moissac et le Ventoux où la récolte est de toute façon manuelle. Un modèle pour prévoir le rendement Ces dix ans de recherche ont soulevé d’autres questions, notamment sur l’élaboration du rendement. En Alsace, où la récolte pléthorique de 1982 a engendré un effondrement des prix, l’idée d’un modèle prédictif du rendement à l’échelle de la région se fait jour. Elle séduit tout de suite l’interprofession, qui soutient l’Inrae dans ce projet. « Cette année-là, si on avait su en juillet ce qui se préparait dans les vignes, l’interprofession aurait pu inciter à des vendanges en vert ou donner des consignes pour l’extraction et la séparation des jus. Mais aux vendanges, il était trop tard pour intervenir. » Les travaux de Christophe Schneider aboutissent à l’élaboration d’un modèle prévisionnel qui fonctionne à l’échelle du vignoble alsacien. Exporté en Bourgogne et au Luxembourg, il permet de connaître, deux mois avant les vendanges, le niveau de récolte attendu à plus ou moins 5 %. « Cet outil est toujours utilisé en Alsace, c’est l’interprofession qui le fait fonctionner. Il est moins déterminant aujourd’hui car le potentiel productif de la vigne a beaucoup diminué mais il a permis de maîtriser le rendement quand celui-ci s’annonçait pléthorique en 1992, 1998, 2002. » Les essais visant à élaborer un modèle prédictif de rendement à l’échelle de la parcelle, en revanche, n’aboutiront pas. Cépages résistants : un pari sur l’avenir Les années 2000-2001 font émerger une nouvelle thématique de recherche : les variétés de vigne résistantes aux maladies. Christophe Schneider s’y intéresse suite à des échanges avec des collègues allemands et suisses. C’est une recherche qui fait appel à l’innovation variétale, plus complexe que la simple sélection clonale sur laquelle le chercheur alsacien travaille en parallèle (lire en encadré). Contrairement à celle-ci, l’innovation variétale repose sur la reproduction sexuée, c’est-à-dire le croisement entre vignes existantes, ce qui permet la recombinaison de leurs caractères. L’objectif est de créer une gamme de nouvelles variétés naturellement résistantes au mildiou, à l’oïdium et aux autres maladies fongiques et donnant des raisins et des vins de qualité, y compris en AOC. « À l’époque, c’était assez ambitieux car on ne savait pas où on allait arriver, ni si ces cépages intéresseraient quelqu’un. C’était une grande prise de risque. » C’est aussi un travail de longue haleine puisqu’au début des années 2000, il faut 25 ans pour aller de l’obtention des graines à l’inscription au catalogue de la variété répondant aux critères recherchés. Le challenge sera de raccourcir ce délai en utilisant de nouvelles connaissances sur la génétique des facteurs de résistance, des techniques modernes de sélection basées sur les marqueurs moléculaires et en réalisant des essais multisites dans la France entière, grâce au renfort de l’IFV (Institut français de la vigne et du vin) et de son réseau de partenaires en région. « On y est parvenu. On a réussi à réduire le délai à 15 ans, ce qui est encore long. Mais cela m’a permis de porter à l’inscription les premières variétés résistantes en 2018 : Artaban et Vidoc en noir, Floreal et Voltis en blanc », retrace Christophe Schneider. Ces variétés, qui permettent de réduire drastiquement l’usage des produits phytosanitaires (de 80 à 90 %), semblent promises à un bel avenir. Voltis a été reconnu variété d’intérêt à fin d’adaptation en Champagne. Une nouvelle série a été inscrite en 2022 comprenant cinq variétés supplémentaires (Coliris, Lilaro, Sirano en noir, Opalor et Selenor en blanc). En 2023, ces nouvelles variétés résistantes pourraient atteindre 1 300 ha de surface plantée en France. En Alsace, Voltis et Opalor sont les deux variétés susceptibles d’être utilisées. L’ensemble de ces travaux a été récompensé en 2022 par le prix collectif « Impact de la recherche » des Lauriers Inrae, décerné à l’équipe Vignes résistantes de Colmar et de Bordeaux. Même si le programme de recherche n’est pas terminé, l’aventure s’arrête là pour le chercheur, mais il n’en conçoit pas de frustration. « Quand on s’engage dans la création variétale, on sait que c’est pour de longues années. Et que si le travail n’est pas achevé, il sera poursuivi par des collègues plus jeunes. »

Publié le 04/01/2023

À Scherwiller, les frères Dietrich et leur père se sont entourés d’une équipe de salariés qui partagent leur philosophie : privilégier l’humain. Ce qui vaut dans les vignes vaut aussi au caveau ou dans les relations avec les partenaires commerciaux.

« Nous sommes Achillée. Buvons un vin entier, riche et révélateur de terroirs. Disons je t’aime à la terre, à la vigne, au vin, à ses artisans et à ceux qui le partagent. » Six vers inscrits au dos de la carte des vins résument la philosophie du domaine situé à la sortie de Scherwiller. En lettres blanches sur fond noir. Avec en face, un semis de pointillés blancs reprenant la forme d’une parcelle de vigne. L’identité visuelle de la maison se décline avec la même sobriété élégante sur les étiquettes des vins signés Achillée. D’une petite exploitation familiale - 3,5 ha repris à ses beaux-parents en 1990 -, Yves Dietrich et ses fils, Pierre et Jean, ont fait un domaine qui compte désormais 27 ha de vignes et 7,5 ha de fruitiers. Cette croissance a été jalonnée par plusieurs étapes : la conversion à l’agriculture biologique en 1999, le passage à la biodynamie en 2003, puis la construction d’un chai bioclimatique en 2016, au moment où le domaine s’émancipait de la coopérative à laquelle il apportait alors ses raisins. Le parcellaire d’Achillée se répartit sur cinq communes. « C’est un gros avantage par rapport à la diversité des terroirs, qui donne des profils de vins très différents », pose Jean. Du grès sur le Hahnenberg, des sables et des graves en plaine de Scherwiller, du granite sur le grand cru Frankstein, de l’argile plus à l’est et enfin, du schiste sur le Schieferberg à Bernardvillé. Au sein d’une équipe d’une quinzaine de personnes. Jean et son père sont en charge de la partie production, avec cinq salariés, dont trois à temps plein. Le reste de l’équipe, emmené par Pierre, s’occupe de la partie commerciale, dont l’accueil au caveau et de l’administration. La volonté de privilégier « un travail le plus humain possible et de limiter la mécanisation » explique cet effectif important. « Moins de machines, c’est moins de compaction des sols, mais c’est aussi une manière plus sensible de percevoir le comportement de la vigne », justifie Jean. Le choix d’un minimum d’interventions en cave, « voire pas d’intervention du tout », a recentré l’attention sur le travail des vignes tandis que le dérèglement climatique accélérait le changement des pratiques culturales. Convaincue que « chaque espèce joue un rôle tampon vis-à-vis des autres espèces », l’équipe d’Achillée recherche un maximum de diversité. Un rang sur deux est enherbé et simplement fauché en début de saison tandis que le deuxième est griffé. « On laisse les plantes monter en graine pour qu’elles puissent se reproduire et on les roule en été pour faire un paillage qui maintient la fraîcheur. » Laisser s’exprimer les plantes qui ont envie de s’exprimer, quitte à intervenir sur les espèces invasives comme les ronces : telle est la ligne directrice. Le domaine cherche également à augmenter la biodiversité en recourant à des plants issus de sélection massale, de préférence aux clones, en ajoutant des arbres et des arbustes servant d’abri à la faune, déjà très présente dans ses vergers, et en accueillant des ruches sur ses terres. « N’utiliser aucune levure, aucune méthode de clarification des jus ou des vins au sens strict implique de ramener des raisins très sains et de trouver des méthodes alternatives pour mener à bien les fermentations jusqu’au bout. Cela passe par la macération », indique le vigneron, qui considère cette technique comme un outil essentiel pour réaliser des vins nature. Toute la difficulté consiste à trouver l’équilibre permettant de mener la fermentation jusqu’à son terme sans trop déranger l’équilibre organoleptique des vins. Jean le situe entre trois et six jours. Pépin : l’an 1 « La majorité de nos références sont vendues sous allocation. Les volumes sont bloqués à l’avance. Cela nous permet de travailler avec des gens qui partagent la même philosophie, qu’il s’agisse des cavistes, des restaurateurs, des sommeliers ou des importateurs à l’étranger. » La maison se fait fort de ne pas compter « plus que deux intermédiaires entre la production et le consommateur final ». À l’export, elle choisit des importateurs travaillant en direct avec des sommeliers et des épiceries fines. « On va régulièrement sur place pour voir où on est distribué. » La demande étant supérieure à l’offre, les efforts de prospection sont limités. En parallèle, Achillée a développé une activité de négoce avec des vins répondant à un cahier des charges maison. Ils doivent provenir des vignes certifiées en agriculture biologique, voire cultivées en biodynamie et avoir été vinifiés sans intrants ni filtration. La vocation de ces vins, vendus sous la marque Pépin, est « de rendre accessible des vins nature qui sont clean » - entendez par là sans déviance organoleptique - auprès des cavistes. En créant une structure complètement indépendante d’Achillée, les frères Dietrich et leur père ont aussi voulu accompagner des collègues dans leurs méthodes de travail, allant jusqu’à organiser les mises en bouteilles chez eux. Pour la douzaine de vignerons concernés, qui avaient la volonté de s’essayer aux vins nature sans avoir de débouchés commerciaux derrière, c’est une forme de sécurité et une garantie de valorisation. « Pépin a permis de prendre le relais sur une demande qu’on n’arrivait plus à honorer. La structure n’a qu’un an d’existence, mais on arrive déjà à un volume équivalent à celui d’Achillée », souligne Jean. Les deux gammes, ajoute-t-il, ne sont pas concurrentes : celle de Pépin comprend « des produits simples et accessibles » - un blanc, un orange, un rouge et un effervescent - alors que celle d’Achillée repose sur des « vins plus précis, plus identitaires », qui sont vendus 1,5 fois plus cher.

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