Vigne

Directive nitrates en viticulture

Bon sens ou non sens agronomique ?

Publié le 16/02/2015

La directive nitrates autorise les engrais chimiques sur tout le vignoble quelle que soit la pente, pourvu que la parcelle soit enherbée pour les zones de pente. Les amendements organiques fertilisants subissent en revanche des contraintes fortes à partir de 10 % de pente et sont interdits au-delà de 15 %.

Le 7 février dernier, est paru au Journal officiel le décret relatif à « la désignation et à la délimitation des zones vulnérables en vue de la protection des eaux contre la pollution par les nitrates d'origine agricole ». Il décrit les conditions qui encadrent le zonage des parcelles agricoles et viticoles, qui seront soumises aux contraintes de la directive nitrates. Tout le vignoble est concerné par la zone vulnérable, sauf les vallées adjacentes de Cléebourg, du Val de Villé, de Munster, de Thann et de Leimbach. Les contraintes de cette directive Elles consistent à interdire tout apport de fertilisants entre le 15 décembre et le 15 janvier, période généralement relativement arrosée et propice au ruissellement. La dose maximale d’apport est plafonnée à 50 unités d’azote par an à partir de la quatrième feuille. L’année de l’implantation, jusqu’à 30 t/ha de fumier frais ou de produit composté sont possibles. Mais les deux années suivantes, aucun apport n’est permis. Autre contrainte : la directive impose une traçabilité des apports. Il faut établir un plan de fumure et tenir un cahier d’enregistrement des pratiques par îlot cultural. Ce plan prévisionnel s’établit avant le premier apport de sortie d’hiver. Les pratiques sont traçables sur 5 ans. Par ailleurs, les zones vulnérables supposent certaines contraintes d’épandage. Les engrais minéraux ne s’épandent pas à moins de 2 mètres des cours d’eau. Mais les composts et autres amendements organiques doivent respecter une distance de 35 mètres sur sol nu ou 10 mètres sur sol enherbé. Enfin, selon la raideur de la pente, tous les produits ne sont pas autorisés. Les fumiers de bovins, équins et amendements organiques normés de type 1 sont autorisés, quelle que soit la pente. Entre 10 et 15 % de pente, tout est autorisé mais les fumiers de volailles, lisiers et composés organiques riches en N (Type 2) ne le sont que si la parcelle dispose d’un dispositif de rétention en aval de la parcelle. Au-delà de 15 %, les fumiers de bovins-équins et les composés organiques de type 1 sont autorisés. Mais les fumiers de volailles, lisiers et composés organiques riches en N (Type 2) sont interdits. Les engrais minéraux sont autorisés si la parcelle est enherbée (cas le plus fréquent en Alsace). Conséquences pratiques Ces contraintes font la part belle aux engrais minéraux, qui sont finalement autorisés partout. En revanche, les matières organiques très fertilisantes subissent une contrainte forte. C’est un aspect de la directive nitrates qui ne va pas dans le sens agronomique des vignerons, qui veulent restructurer leurs terres et améliorer la capacité de fixation des sols autrement que par la voie chimique du chaulage. Les amendements de type 2 sont particulièrement visés : lisiers, fumiers de volaille, et surtout ce qui est beaucoup utilisé dans le vignoble : des matières organiques riches en azote, qui ont un double effet de nourrir le sol et la plante. Dans les rangs des techniciens agronomiques, cette directive est jugée contre productive par rapport à l’effet de protection des eaux souterraines, s’il n’est pas permis par ailleurs d’apporter suffisamment de matières organiques qui ont pour fonction d’améliorer la structure des sols. Et qui contribuent par conséquent à limiter les fuites d'azote vers la nappe.

Journée technique Vitisphère-Alsace

Débats ouverts sur la lutte contre la drosophile

Publié le 26/01/2015

Un programme chargé attendait les vignerons pour la journée technique Vitisphère-Alsace, avec pas moins de six interventions. La drosophile était au cœur du sujet avec une partie fondamentale, et les témoignages d’un vigneron et conseiller viticole d’Outre-Rhin. Débat très ouvert en perspective.

Pour sa journée technique d’information, l’union Vitisphère-Alsace proposait une série de conférences à Saint-Hippolyte, avec une matinée « fertile » en informations sur la drosophile et une après-midi tout aussi dense en œnologie. Les cinq intervenants ont exposé des points de vue relativement divergents sur les solutions à mettre en œuvre, avec un point de crispation sur l’approche chimique, prétendue et revendiquée efficace par certains et inefficace pour d’autres. Les données biologiques connues à ce jour ont été exposées par Patrik Kehrli, de l’Agroscope de Changins en Suisse. Il intervenait la veille à Ostheim et nous avons publié la semaine dernière l’essentiel de son intervention qui démontre toute l’implication de la recherche suisse sur la mouche. La parole était ensuite donnée à Florian Zerulla, de l’université de Hohenheim en Allemagne, qui fournit un travail de recherche fondamentale sur les relations entre la fertilité de la drosophile et sa nourriture, et son comportement en hibernation. Cette drosophile possède d’étonnantes facultés de fertilité, longtemps encore après les vendanges. 75 % des femelles capturées en novembre portent des œufs fécondés murs. Ce qui interroge sur ce comportement biologique : ces œufs ont-ils un rôle de stockage d’énergie pendant l’hivernage ? Ou bien l’hivernage est-il assuré grâce aux sucres accumulés qui ont une fonction antigel ? Quoi qu’il en soit, la suzukii peut trouver des biotopes lui permettant d’hiverner sans dommages, par exemple des mulchs dont la température ne descend pas en dessous de 2,5 à 5 °C. L’équipe de recherche de Hohenheim a évalué le taux d’œufs mûrs dans l’abdomen de l’insecte en fonction de différentes sources de nourriture : pollen, levures, eau sucrée au saccharose, pour montrer que la nourriture à base de levures améliore clairement sa prolificité. Pas de levures, pas d’ovogenèse accomplie chez les femelles. Ce qui démontrerait le lien supposé entre la nourriture azotée (aminée) et la prolifération de l’insecte, estiment certains vignerons. Florian Zerulla conclut, comme Patrik Kehrli, en soulignant que l’hivernation est un facteur limitant, clé de la survie des D. suzukii. « Nous avons maîtrisé ce nouveau ravageur » Si du côté suisse, on ne croit pas à une solution de lutte par voie chimique qui puisse être mise en œuvre sans altérer les biotopes (voir article la semaine dernière), Outre-Rhin, le conseiller viticole Egon Zuberer, district Forêt Noire Breisgau, affirme sur ses retours d’expérience avoir mis en place des solutions efficaces. Le principe réside en une association d’appât alimentaire et spinosad, sous marque Spintor, à la dose de 5 ml/ha au lieu de 160 ml/ha, selon un traitement orienté sur les grappes, mais par le dessous (angle de 45 °), à basse pression et avec des buses formant de grosses gouttelettes. En utilisant un appareil type de désherbage sur le rang mais en changeant les deux buses et leur orientation vers le haut plutôt que vers le bas. Le protocole réside dans six applications à partir du 18 août. Selon Egon Zuberer, la dynamique de population de drosophiles a été enrayée, « ce qui a permis de vendanger dans d’excellentes conditions ». Toutefois, il précise que la réussite repose sur une lutte collective sur de grandes surfaces (plusieurs blocs de 400-500 ha), avec des applications synchronisées et renouvelées tous les 6-7 jours. Les analyses de résidus dans les trois coopératives où ont été appliqués les traitements - cave du Kayserstuhl, cave de Tuniberg, cave Markgraflerland - font apparaître de 0,020 à 0,025 mg/kg de résidus juste après traitement au 3e traitement, et de 0,01 à moins de 0,01 mg/kg, 4 jours après les traitements. Conclusions du conseiller viticole : la drosophile a été maîtrisée en pays de Bade par cette méthode « appât », « qui sera certainement nécessaire à nouveau en 2015 ». Quant aux applications de poudres (talc, kaolin, chaux…), leur efficacité reste à démontrer, estime t-il. Le point de vue de Reiner End, vigneron à Zell-Weierbach, est relativement proche des Alsaciens et Suisses, considérant que les données biologiques de la drosophile ne permettent pas d’envisager une lutte insecticide efficace à grande échelle, a fortiori dans les vignobles en pente, où « la technique de l’application par appât revient trop cher, voire est impossible à réaliser en raison du nombre d’applications élevées qu’elle exige (mécanisation difficile) ». Par ailleurs, il juge que les applications de poudre blanches (kaolin, chaux…) ne sont pas sociétalement acceptables étant donné la couverture très visible des grappes par les poudres. Pour Philippe Kuntzmann, la lutte repose sur la mise en œuvre de tous les moyens disponibles prophylactiques et curatifs, sans omettre le cuivre, qui a un effet bactéricide et permet de lutter contre la pourriture acide. Il note une satisfaction de la lutte insecticide en Allemagne. « Même à 80 %, ce sera autant de gain sur le tri ». Les produits homologués : Deltaméthrine, Spinosad et Karaté Zéon, dont l'efficacité n'a cependant pas encore été évaluée contre les suzukii. Combi Protec est pour l’instant exclu car les traitements sont limités à deux applications. Concernant la faune auxiliaire et abeilles, « le spinosad est classé toxique pour les abeilles, mais cette toxicité vaut aussi lors des traitements contre le ver de grappe. Il faut veiller à faucher les enherbements avant les applications ». Concernant le délai avant récolte, « Karaté zéon laisse une marge de manœuvre ayant un DAR de 7 jours ». Et s’agissant de la proximité de vignes en bio, « Success est un produit homologué, ce qui ne fait pas courir de risques de perte de certification par présence de résidus ». Enfin, selon Philippe Kuntzmann, il faudra se fonder sur le monitoring (suivi de l’insecte) en arboriculture. Quant au monitoring en vigne, « il ne permettra peut-être pas d’évaluer le risque suffisamment tôt, étant donné qu'il faut aussi intervenir assez tôt. Le mode de lutte préventive est donc aussi à envisager sur les cépages sensibles tels que le muscat Alsace, pinot noir, pinot gris ou gewurztraminer ».

Affaire de la S.A Albrecht à Orschwihr

C'est lent, beaucoup trop lent

Publié le 16/01/2015

Les vignerons victimes de l'affaire Albrecht ont manifesté vendredi 9 janvier devant la cour d'appel de Colmar lors de l'audience solennelle de rentrée judiciaire. L'occasion de rappeler aux services de l'État leurs obligations de faire appliquer la justice.

La liquidation judiciaire de la S.A Albrecht à Orschwihr est intervenue en novembre 2012. Elle a laissé un passif d'environ 14 millions d'euros (M€). Une centaine de viticulteurs a ainsi vu ses récoltes impayées. Depuis, rien, ou pas grand-chose. Les professionnels lésés s'impatientent. « On est venu spontanément en apprenant la date de cette audience solennelle de rentrée judiciaire. Nous savons qu'à cette occasion, le préfet, de nombreux élus et les médias sont là. C'est donc pour nous l'occasion de faire reparler de cette affaire. Nous n'avons été envoyés par personne. Mais nous voulons montrer que l'on existe toujours. Certains d'entre nous sont financièrement au plus mal et continuent de survivre tant bien que mal. Il est donc temps que la justice fasse son travail, qu'elle active les choses. Oui, il faut trouver une issue à la créance qui nous chagrine depuis trois années maintenant », explique Jean-Pierre Frick, viticulteur à Pfaffenheim. Les vignerons étaient une quarantaine à se retrouver devant la cour d'appel pour exprimer leur impatience face à ce qu’ils interprètent comme une lenteur de la justice dans la résolution de l’affaire Albrecht. Ils ont passé la matinée à se faire entendre et à distribuer deux tracts différents. Le premier, un memorandum sur cette affaire. Le second indique que « les victimes rappellent que cette faillite avouée et démontrée frauduleuse, a causé 14 M€ de pertes directes. Sans compter le manque à gagner pour toute la filière des vins d'Alsace induits : perte de relation de confiance dans les affaires, prix anormalement bas des vins d'Alsace et du raisin indexé sur le vrac, à cause des faits avérés de cavalerie. La justice s'est-elle interrogée sur toutes les défaillances possibles des services de l'État, le service des douanes, le service des impôts, rappellant que les expertises comptables, réglementées par l'État, ont approuvé des comptes frauduleux sur la base d'estimations de stocks aberrantes à 20 €/l, masquant la faillite ? » Porter plainte individuellement? Parmi les victimes, ce couple domicilié à Balbronn qui, par peur d'éventuelles représailles, préfère garder l'anonymat : « Pour nous, ce sont 70 000 € de créances. C'est révoltant car avec la crise économique, ce manque à gagner est énorme. Nous devons aujourd'hui assumer seuls. Cette histoire est un véritable scandale. Il y avait des commissaires aux comptes, non ? C'est à eux d'assumer, pas à nous. On veut que la justice avance désormais rapidement ». Les viticulteurs touchés sont notamment aidés et soutenus par un collectif représenté lors de cette action par Marc Tempé, de Zellenberg. « Je ne suis pas concerné à titre personnel par cette affaire, mais je fais partie du collectif. Nous essayons d'aider les professionnels concernés. Nous voulons rappeler à la justice qu'il faut activer les choses, mais également que cela ne se reproduise pas. Il faut aller au bout de cette action. On parle de justice mais on ne donne pas aux victimes les outils pour savoir ce qu'il faut faire », indique Marc Tempé. Le collectif et la confédération paysanne conseillent aux professionnels de porter plainte individuellement.

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