Publié le 08/08/2016
Les températures moyennes grimpent, les mois les plus chauds le sont de plus en plus, les mois les plus froids le sont de moins en moins, les pics de fortes chaleurs se font plus fréquents, les cycles végétatifs se décalent…
À en croire les prévisionnistes météorologiques, les hivers enneigés alsaciens ne seront bientôt plus qu’un vague souvenir dans l’imaginaire collectif, véhiculé par quelques illustrations de Hansi et quelques réminiscences de parties de luge endiablées. Et ce n’est que la conséquence la plus palpable et la plus symbolique du changement climatique. Les agriculteurs peuvent en citer une pelletée d’autres : survie des pucerons aux hivers, cultures grillées par les coups de chaud estivaux, décalage des périodes de floraison, de maturité, dysfonctionnement de certains microclimats propices à l’épanouissement de quelques fleurons de la viticulture française…
« Il n’y a pas que les banquises qui fondent sous l’effet du changement climatique, nous enregistrons aussi des chiffres très nets ici en Alsace où il y a de moins en moins de neige en plaine, voire quasiment plus du tout », indique Yves Hauss, responsable études et climatologie Nord-Est à Météo France, qui dégaine une palanquée de chiffres pour étayer son propos. Depuis 1880, les années les plus chaudes se concentrent dans les plus récentes : 2015, 2014, 2010, 2005, 1998, 2013, 2003, 2002, 2006 et 2009. En France, de 1959 à 2009, les températures moyennes de chaque décennie se sont réchauffées de 0,2 à 0,3 °C.
Lyon à Strasbourg
Pour caractériser le climat alsacien, il se fonde sur les enregistrements issus de la station d’Entzheim, qui ont débuté en 1921. Le nombre de jours correspondants à un pic de forte chaleur affiche une tendance à la hausse, avec une progression de 150 % depuis 1950. Conséquence pour les agriculteurs : « Les plantes souffrent davantage de la chaleur. » Parallèlement, le nombre de jours sans dégel a diminué de 50 % depuis 1950. Et la période à risque de gelée a diminué de 40 jours de 1921 à 2014.
Résultat logique, la tendance des températures moyennes annuelles est à la hausse. Avant de passer à l’analyse des « normales de saison », Yves Hauss en rappelle la définition : « Les normales, c’est la moyenne des températures à une période donnée sur les trente dernières années. » L’analyse de l’évolution de ces normales montre qu’elles ont augmenté de 0,4 °C par décennie depuis 1990 : « La température annuelle normale de Strasbourg aujourd’hui atteint la température annuelle normale de Lyon dans les années 1950 ».
Tunis à Moscou
Lorsqu’on s’intéresse aux températures extrêmes, en pointant les mois les plus froids et les plus chauds, on constate que depuis 35 ans, aucun record mensuel de froid n’a été enregistré. Et certains de ces records peuvent être qualifiés de dérèglements. Par exemple : août 2003 et juillet 2006, où les températures enregistrées à Strasbourg correspondaient plutôt à celles de Marseille à la même saison, ou avril 2007, où cette fois on approchait plus des normales d’Alger, avec à la fois des températures élevées et des précipitations rares, ou encore juin 2003, où on s’approchait des normales de Tunis.
L’Alsace n’est bien sûr pas la seule région concernée, Yves Hauss rappelle les incendies qui ont ravagé la Russie en juillet 2010 : « 20 % des cultures ont été détruites à 100 %. La température moyenne était de 26,2 °C, soit la normale de Tunis, les végétaux n’y ont pas survécu. »
Des cultures désorientées
Le mois d’avril est traditionnellement un mois de bascule, au niveau climatique. Mais Yves Hauss note que depuis 2007, ses températures sont souvent plus élevées. Résultat : « Le printemps est décalé, les plantes fleurissent plus tôt, les fruits mûrissent plus tôt ». Avec des conséquences particulièrement préoccupantes en viticulture : « La date de mi-véraison a tendance à avancer, le degré alcoolique des vins a tendance à augmenter, car les baies sont plus riches en sucre, certains microclimats, comme celui du vignoble du Sauternes où l’alternance entre l’humidité matinale liée aux eaux froides du Ciron et des après-midi chaudes et ensoleillées sont favorables au développement de Botrytis cinerea, sont menacés… »
Et les températures ne constituent pas le seul paramètre impacté par le changement climatique : le niveau des précipitations évolue aussi. « Elles ont tendance à être plus importantes dans le nord-est de la France, et plus particulièrement en automne et en hiver d’après les relevés d’Entzheim », constate Yves Hauss.
Du picon au pastis…
Voici pour le court terme et ce qui est déjà constaté. Que prévoient les spécialistes à plus long terme. Plusieurs scénarios ont été élaborés, selon l’efficacité avec laquelle les éléments perturbateurs du climat seront atténués. Dans les scénarios les plus optimistes, d'ici 2100, les températures moyennes n’auront augmenté « que » de 2 °C. « Au mieux, on aura donc les températures actuelles de Montélimar », illustre Yves Hauss. La tendance, déjà perceptible, à des hivers plus doux et plus humides et des étés plus chauds et plus secs (NDLR : Toute ressemblance avec une exception récente n’est que fortuite) devrait se confirmer. Le scénario qui a été retenu par les autorités, moins optimiste, prévoit une hausse des températures moyennes de 3,7 °C d'ici 2100, soit + 0,45 °C par décennie, ce qui correspond effectivement au rythme actuel. S’il devait ne pas faiblir, on enregistrera à Strasbourg en 2100 les mêmes températures qu’à Marseille actuellement.
… mais sans glaçons
Ces changements climatiques vont inexorablement s’accompagner de bouleversements en tous genres et l’agriculture sera particulièrement impactée. Il faudra adapter les cultures, les variétés, les itinéraires culturaux, sans parler des cépages et des essences forestières… Et puis il ne faut pas négliger les effets de la fonte des glaciers, des neiges permanentes, qui jouent un rôle majeur dans la régulation du débit des cours d’eau : des neiges permanentes qui fondent dans les Alpes, ce sont d’importants à-coups dans le débit du Rhin à prévoir, donc de potentielles inondations, si les digues actuelles devaient ne pas suffire à les juguler, mais aussi des phénomènes de basses eaux plus marqués en été. Le Rhin pourrait alors devenir impropre au transport fluvial, la nappe phréatique serait moins rechargée. Et si sa réputation d’inépuisable devait être remise en question, l’irrigation des cultures pourrait-elle être remise en cause ? Ce ne sont que des hypothèses, mais Yves Hauss prévient : « Dans les Vosges du Nord, de petites sources commencent à se tarir ».