« Nous avons besoin de votre confiance. » C’est le message qu’a martelé Jean-Paul Bastian, vice-président de la Chambre d'agriculture d’Alsace, en ouvrant la réunion d’information de vendredi dernier à Schiltigheim, après l’annonce de la reprise de l’abattoir de Holtzheim par le groupe Bigard.
« Cette réunion est un point d’étape, pour faire le bilan et se projeter dans l’avenir. Nous sommes conscients du séisme financier, de la perte de confiance, de la peur de l’avenir que cette affaire a provoqués. Notre rôle de responsables professionnels est d’être à vos côtés pour gérer ce dossier extrêmement délicat. » Jean-Paul Bastian l’avoue, c’est le dossier le plus compliqué de toute sa carrière. Mais, prévient-il, « le sauvetage de l’abattoir n’est qu’une étape. Nous avons besoin d’unité pour nous en sortir. »
Un constat s’impose : le liquidateur judiciaire, Me Weil, a tenu ses engagements. « Tous les animaux livrés jusqu’à aujourd’hui seront payés à J + 10. Les animaux livrés à partir de lundi seront payés par Bigard », précise Jean-Paul Bastian. Il faut maintenant organiser l’avenir. « Nous avons fixé un ordre de priorités. » La première était de continuer à faire fonctionner l’abattoir. Jean-Paul Bastian a remercié les éleveurs qui ont accepté de livrer leurs animaux, les techniciens qui se sont occupés de la collecte. La baisse d’activité a été limitée à 10 %, les ventes se sont poursuivies et les stocks ont été résorbés. « Cela nous a permis de continuer à travailler sur ce dossier. »
Le nouveau patron est arrivé
La deuxième priorité était de trouver un repreneur. Si plusieurs personnes se sont intéressées au dossier, en particulier Thierry Schweitzer, une seule a déposé une offre, Jean-Paul Bigard. « C’est sans nul doute la reprise de l’abattoir par un grand groupe qui est la solution la plus viable, car il faudra avoir les reins solides financièrement. » Cette affaire a un goût de déjà-vu : le groupe Bigard était partie prenante dans la construction de l’abattoir et, il y a quelques années, il a été approché par Copvial pour un éventuel partenariat.
Jean-Paul Bigard a accompagné son offre de reprise à l’euro symbolique d’un engagement de poursuivre l’abattage des porcs et des bovins et d’injecter 15 millions d’euros (M€) dans la modernisation de l’outil. Ses objectifs sont d’abattre 3 000 cochons et 500 bovins par semaine et de rapatrier progressivement ses trois sites de découpe de Strasbourg, Sélestat et Sarrebourg à Holtzheim. « À terme, quand tout sera opérationnel, il devrait y avoir 160 salariés à Holtzheim. »
Vu l’onde de choc engendrée par cette affaire, il était difficile de demander aux éleveurs de s’engager par écrit à continuer à approvisionner l’abattoir et Jean-Paul Bigard n’a pas posé cette exigence. « Mais nous nous sommes engagés à ce que les éleveurs jouent le jeu. » L’abattoir est à présent géré par Socopa, filiale du groupe Bigard, et dirigé par le directeur de l’abattoir de Metz, arrivé sur le site la semaine dernière. « Nous allons le rencontrer dans les prochains jours », indique Jean-Paul Bastian.
Franck Sander, président de la FDSEA du Bas-Rhin, ajoute : « Imaginez-vous s’il n’y avait plus d’abattoir ! Il fallait tout faire pour assurer la pérennité de l’abattoir et garantir l’avenir de la filière, notamment de l’élevage de porcs. Pour qu’une exploitation puisse investir, se développer, installer un jeune, si le marché le permet, il faut offrir des perspectives. » Ces perspectives sont des plus encourageantes : le groupe Bigard est le premier transformateur de viande en France et il détient le plus de labels rouges en viande…
Son homologue de la FDSEA du Haut-Rhin, Denis Nass, ajoute : « Nous voulons construire ensemble une filière viande avec des fondations solides. Mais si vous avez des questions plus personnelles, il ne faut pas hésiter à échanger avec vos responsables professionnels, vos comptables, vos banquiers. »
« À l’initiative du groupe jeunes, les éleveurs de porcs ont décidé la semaine dernière de faire confiance au groupe Bigard », indique Thomas Gillig, président des Jeunes Agriculteurs du Bas-Rhin. Pour lui, le développement de la filière viande repose sur le maintien d’un outil de proximité. Il a remercié le Comptoir agricole qui a consenti un effort important pour permettre de construire l’avenir.
« Nous avons accompagné les difficultés de Copvial il y a sept ans pour permettre à l’élevage alsacien de conserver un outil d’abattage et de développer sa production, rappelle Marc Moser, président du Comptoir agricole. Cela n’a pas suffi et les partenaires de la SCI ont fait un effort considérable pour soutenir cette filière en difficulté. »
Un éleveur s’est inquiété du devenir des parts sociales souscrites par les éleveurs auprès de la coopérative Copvial. « Une entreprise ne peut pas rembourser des parts sociales si elle a un capital négatif, explique Jean-Paul Bastian. Depuis lundi, Copvial n’existe plus. Il faudra créer une nouvelle organisation de producteurs et choisir de nouveaux représentants. » La reprise du centre d’allotement de Brumath se pose aussi car on aura besoin d’un tel outil pour bien fonctionner, indique Denis Fend, directeur général de la coopérative.
« Cloé est notre future structure aval »
La priorité actuelle est de mettre en place une nouvelle organisation pour assurer la collecte et la commercialisation des animaux à Socopa, poursuit Denis Fend. Socopa poursuivra l’abattage de bovins et de porcs sur le site de Holtzheim et achètera les animaux à Cloé qui s’appuiera sur les coopératives de base pour les relations avec les éleveurs. « Concrètement, cela signifie la création d’une section élevage au sein du Comptoir agricole et de la Coopérative agricole de céréales (CAC) et, dans la foulée, l’adhésion des deux coopératives à Cloé », explique Denis Fend. Mais il n’est pas exclu que le Comptoir agricole gère l’activité porc en direct car Cloé, spécialisée dans les bovins, n’a pas de réseau en porcins.
Cloé s’occupe du planning des animaux, des annonces, du transport, de l’allotement et des ventes aux abattoirs régionaux, et même au-delà selon les débouchés. Les animaux sont payés à la coopérative régionale (Comptoir agricole ou CAC) qui se charge de la rémunération de ses adhérents. Les coopératives de base s’occupent des techniciens et de l’animation du groupement. Les interlocuteurs des éleveurs seront donc les techniciens des coopératives. « Nous devrons obtenir un agrément de collecteur et un agrément de groupement de producteurs. Mais pour cela, nous devons attendre que la liquidation de la coopérative soit prononcée. » Reste la question des services. « La vente d’aliments humides pour les porcs a déjà été reprise par Lorial. Et nous pouvons assurer la vente de matériel d’élevage », précise Denis Fend. Il faudra aussi veiller à la continuité des prestations vétérinaires, en reprenant l’agrément PSE (Programme sanitaire d’élevage).
Le Comptoir agricole propose d’appliquer à l’élevage le même schéma que pour le houblon ou la pomme de terre, en créant une commission élevage où toutes les productions animales seront représentées. Mais attention, prévient Denis Fend, « chaque filière doit assurer son équilibre financier et les comptes seront présentés en toute transparence. » Marc Moser ne le cache pas, les débats étaient assez houleux au sein du conseil d’administration de la coopérative, qu’il s’agisse de l’abandon des créances de la SCI ou du rôle que peut jouer le Comptoir agricole au sein de l’élevage alsacien. « Le schéma lorrain fonctionne bien, nous avons décidé de le copier. » En s’appuyant sur le premier transformateur français de viande, l’union de commercialisation Cloé, le sérieux des coopératives céréalières, l’élevage alsacien a encore de belles années devant lui, estime le président du Comptoir agricole.
Le vice-président de la CAC, Jean-Michel Habig, est sur la même longueur d’onde. « Nous sommes prêts à accompagner les éleveurs, dans le Haut-Rhin comme dans le Bas-Rhin. Le projet n’est pas totalement finalisé, il faut encore l’améliorer, en s’inspirant d’une méthodologie qui a fait ses preuves. Un gros travail a été fait pour maintenir l’abattoir, à vous de voir ce que vous voulez en faire. » À l’avenir, prévient Jean-Paul Bastian, il faudra que les éleveurs s’engagent, fassent vivre les organisations de producteurs, représentent les producteurs au sein de Cloé.
« Nous allons nous bagarrer jusqu’au bout »
« Il y a encore beaucoup de choses à régler, poursuit Franck Sander. Tout au long de l’été, nous continuerons à nous voir, à discuter, pour faire avancer les dossiers et reconstruire l’avenir. » Et bien sûr trouver une solution au problème des créances des éleveurs. Elles seraient de l’ordre de 2 M€, dont la moitié concernerait les producteurs de porcs. « Je comprends que les éleveurs qui ont des impayés importants soient préoccupés. Mais les choses ne sont pas calées. Nous avons un certain nombre d’engagements et nous avons besoin de confiance réciproque », affirme Jean-Paul Bastian.
L’ensemble des responsables agricoles se mobilisent pour permettre aux éleveurs concernés de passer le cap. Il faut actionner tous les leviers, les pistes les plus sérieuses étant l’État et la Région. « Le président, Philippe Richert, a dit qu’il ne laissera pas tomber les éleveurs », rappelle Jean-Paul Bastian. Il espère que le Conseil départemental soutiendra lui aussi la filière, même s’il n’a plus la compétence économique. En attendant, un financement transitoire a été négocié avec les banques. Trente producteurs ont des créances importantes, précise-t-il. « Il faudra trouver une solution pour chaque cas. Aucun producteur ne doit être obligé d’arrêter son exploitation à cause de ces impayés. » Pour compléter ce dispositif, la création d’un fonds de solidarité professionnelle est même envisagée.
« Je peux comprendre l’inquiétude des éleveurs, dans un contexte où les trésoreries sont au plus mal, ajoute Denis Nass. Mais nous avons réussi à sauvegarder l’abattoir, les éleveurs ont accepté de continuer à livrer et la structuration de la collecte est en cours. Nous allons nous bagarrer jusqu’au bout. » Bruno Colin a fait passer un message : « Nous avons connu une expérience similaire à la vôtre, il y a quelques années en Lorraine, et nous avons trouvé une solution car tout le monde a adhéré au projet. Vous n’y arriverez que si vous partez tous ensemble. Il faut préserver l’unité des éleveurs. »