Lors de la journée « installation » organisée le 1er mars par les JA du Haut-Rhin et la Chambre d'agriculture, quatre jeunes exploitants ont partagé leur parcours, de la « petite idée de départ » jusqu’à sa mise en œuvre. Un cheminement durant lequel il faut savoir prendre son temps… et ouvrir son esprit.
Finalement, c’est quoi un exploitant agricole ? Entre ce qui est profondément ancré dans l’imaginaire collectif et les réalités du métier, l’écart peut être significatif. Le paysan de 2019 n’a plus grand-chose à voir avec son aïeul de 1980. Mais quelle que soit l’époque, il y a toujours l’étape indispensable de l’installation. Parfois, elle est facilitée parce qu’on a la chance d’hériter du travail qui a été fait avant nous. Dans d’autres cas, il faut tout construire de zéro, gravir chacune des marches pour donner vie au projet qui nous fait tant rêver. Finalement, les porteurs de ces projets rencontrent succès ou desillusions. Mieux vaut donc savoir où l’on met les pieds. C’est pour cette raison que les Jeunes Agriculteurs du Haut-Rhin (JA 68) et la Chambre d'agriculture d’Alsace (CAA) organisent chaque année une « journée installation » destinée à toutes celles et ceux qui veulent faire de l’agriculture ou de la viticulture leur métier. L’édition 2019 s’est déroulée le 1er mars en deux parties : le matin, des témoignages de jeunes agriculteurs au lycée agricole de Rouffach, et l’après-midi, une visite d’exploitation.
Un métier de « liberté » et « d’indépendance »
En préambule, Anne-Laure Dujardin-Rolli, conseillère en accompagnement et installation à la CAA, a rappelé une donnée essentielle à avoir en tête quand on souhaite s’installer : « entre la petite idée de départ et le vrai projet de mise en œuvre, cela n’a très souvent plus rien à voir ». Et pour cause, de multiples facettes sont à appréhender pour devenir non pas un « simple paysan », mais un véritable chef d’exploitation avec tout ce que cela sous-entend. « Notre métier c’est d’abord la production, évidemment. Mais à côté de ça, il y a toute la partie administrative, commerciale et parfois marketing qu’il faut savoir gérer », explique Guillaume Gruneisen, jeune vigneron de 27 ans à Wuenheim, et coopérateur chez Wolfberger. Il s’est installé sur l’exploitation familiale en janvier 2017 suite au départ en retraite de son père. Pour lui, c’était « naturel » de poursuivre ce pour quoi ses parents avaient travaillé. « Toutes ces vignes, tous ces terroirs ce sont autant de patrimoines qu’il faut préserver. Qui plus est dans un contexte de forte mondialisation. C’est un challenge excitant à relever je trouve. » La deuxième raison qui l’a poussé à s’installer est la « liberté » procurée par le métier de vigneron, tout comme Pierre Meyer, céréalier à Dessenheim, Pascal Broly, céréalier à Bischwihr et Pierre-Luc Tischmacher, installé depuis 2017 à Lautenbach hors cadre familial en élevage bovin bio.
Tous les trois font état de « l’indépendance » et de la « diversité » qu’offre leur profession, mais aussi de la satisfaction de voir son entreprise se développer, de travailler à l’extérieur et de se sentir « utile » pour la société en produisant de l’alimentation.
« Forger » sa curiosité
Pour en arriver là, la route est parfois longue. Pierre-Luc Tischmacher, par exemple, a pas mal bourlingué avant de concrétiser son projet d’installation à trente ans. D’abord, il a fait des études passant de Rouffach à Obernai pour terminer par une licence de conduite en élevage laitier à Besançon. À ce moment-là, il n’avait qu’une « petite idée » de ce qu’il voulait faire. Puis sont venus les stages et une expérience d’un an au Canada. Dans le « concret », loin de chez lui et de ses habitudes, il découvre une autre façon de faire de l’agriculture. Il ouvre son esprit et se forge un ingrédient selon lui « indispensable » à toute personne qui souhaite s’installer : la curiosité. « Pour moi, ça devrait être interdit de s’installer sans être parti avant quelques mois ou quelques années. Voir autre chose, cela permet de faire mûrir son projet, cela permet d’apprendre des choses qu’on n’apprend pas à l’école, cela forge un caractère. »
Pierre Meyer a vécu une expérience un peu similaire en s’expatriant dans l’est de l’Allemagne pour un stage d’un mois dans une exploitation laitière alors qu’il n’a pas de bêtes chez lui. « On se rend compte qu’il y a plein de points communs avec notre quotidien de céréalier. Et puis surtout, cela nous permet de relativiser les problèmes que nous pouvons rencontrer au quotidien. En multipliant ces expériences à l’étranger ou dans d’autres régions, on se rend compte finalement que l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. »
Des stages, Guillaume Gruneisen en fait aussi durant ses études - il est titulaire d’un BTS viticulture œnologie. Mais ce qui l’a bien aidé avant de s’installer, c’est de travailler à mi-temps en tant que salarié chez un vigneron indépendant. Pendant l’autre moitié du temps, il était salarié de l’entreprise familiale. « Même si j’étais promis à devenir coopérateur comme mon père, j’avais très envie de travailler chez quelqu’un qui assure lui-même l’ensemble des tâches, de la taille des vignes jusqu’à la commercialisation des bouteilles et du marketing qui va avec. C’est une très bonne école pour mieux appréhender tout ce qui est fait dans ma coop une fois que j’ai livré le raisin. »
Pascal Broly s’est diversifié d’une autre manière en sortant de DUT biologie option Agronomie : tout d’abord un stage à la Coopérative Agricole de Céréales (CAC) au service technique, puis huit années passées chez Sojinal, à Issenheim, en tant qu’agent de production. Ce n’est qu’à trente ans qu’il finit par s’installer, là encore pour continuer ce que ses parents lui léguaient.
Des modèles à pérenniser et à réinventer
Le jeune agricultueur n’a pas eu besoin de « révolutionner » la ferme. « Elle était rentable quand je l’ai reprise, elle l’est toujours. J’ai seulement dû intégrer une troisième culture à cause des directives européennes », raconte Pascal Broly. Le postulat de départ était un peu le même pour Guillaume Gruneisen. Ses parents avaient déjà beaucoup investi durant leur carrière. En revanche, le jeune vigneron a souhaité mieux valoriser certaines parcelles pour en faire des vendanges tardives et a acquis des parcelles de grands crus. Pour le reste, il continue de faire confiance à la coopérative Wolfberger dans laquelle il se sent davantage « producteur de vin » que « producteur de raisin ». En faisant partie d’un grand groupe, cela me permet de sécuriser mon activité et mes revenus. Il peut plus facilement être présent sur des marchés comme les États-Unis ou la Chine où il y a un gros potentiel de consommation. « Pour moi, l’avenir est là-bas. » La coopération, Pierre Meyer y croit aussi dur comme fer. C’est par le biais de la CAC qu’il écoule ses productions de maïs, soja et tournesol semences. Il faut dire que l’exploitation qu’il a reprise hors cadre familial disposait d’une solide base existante en céréales. « Naturellement, je me suis dirigé vers ça. Après, j’ai fait quelques modifications en mettant en place des nouvelles cultures et des nouvelles pratiques culturales. »
Chez Pierre-Luc Tischmacher, pas de coopérative au programme. Depuis le début, son idée était fixe : produire de la viande bio et la valoriser uniquement en vente directe. « Je vends une partie à la ferme et l’autre chez des bouchers locaux. C’est moi qui choisis où vont les bêtes, comment elles sont abattues et à quel prix elles sont vendues. Vu le temps qu’on passe dans son élevage, il était totalement exclu que je brade ma production. Du coup, je fais aussi le commercial. C’est un autre métier, mais ça me plaît. »
Comme ses collègues assis à côté de lui, il sait que son métier a aussi son lot d’inconvénients, voire de difficultés. Avec les aléas météorologiques, la fluctuation des prix, les critiques de la société ou le poids réglementaire, l’agriculteur ou le viticulteur ne dort pas toujours sur ses deux oreilles. « Oui on est indépendant et on a une certaine liberté. Mais il faut savoir ce qu’on veut. Pour certains, le salariat sera peut-être plus adéquat. Ce que je sais, c’est que demain on aura besoin de plus d’emplois salariés en agriculture qu’aujourd’hui. C’est donc une piste à creuser pour celles et ceux qui voudraient travailler dans cette filière sans pour autant s’installer. Et pour ceux qui le veulent, ne retenez qu’une chose : prenez votre temps pour faire les choses bien », conclut l’éleveur de Lautenbach.