Élevages ovins
Lynx, y es-tu ?
Élevages ovins
Publié le 13/02/2023
Depuis quelques mois, les éleveurs ovins retrouvent des brebis égorgées et partiellement dévorées dans leurs parcs. Étant donné le contexte et les caractéristiques de ces attaques, ils soupçonnent le lynx. Et regrettent le manque de clarté et de cohérence dans les réponses qui leur sont faites par les services de l’État.
Ils se sont donné rendez-vous à cinq, dans la bergerie de Nicolas Schaeffer, située à Offwiller, à flanc de colline et en lisière de forêt… Un poste d’observation idéal, pour un prédateur aussi discret qu’efficace : le lynx. Car c’est lui que les cinq éleveurs soupçonnent d’être derrière les scènes de crime qu’ils ont découvertes ces derniers mois dans leurs parcs. En effet, le mode opératoire est identique : une seule brebis à chaque fois, saisie au niveau de la gorge, mise à mort par section de la trachée, et consommée au niveau de la tête. Le reste du troupeau, lui, est indemne et calme. Rien à voir avec les attaques de loups, qui font généralement un carnage et laissent derrière eux une troupe affolée. Rien à voir non plus avec les effets d’une intrusion de chien errant. Ici, on a plutôt affaire à un gentleman prédateur, qui choisit sa proie (ce sont souvent des brebis avec un agneau), la guette, et l’attaque au moment opportun. Mais tout de même, c’est bien du gagne-pain des éleveurs dont il s’agit. Et ces supposées attaques de lynx se répètent. Nicolas Schaefer en a relevé deux : début août et fin novembre 2022, avec à chaque fois une brebis prédatée, dans deux parcs différents. Christian Nagel et Sandrine Roth, éleveurs à Gundershoffen, ont eu deux brebis attaquées, le 6 puis le 7 décembre, dans un parc situé à Niederbronn. Quant à Stéphane Huchot, éleveur à Preuschdorf, il a déjà trouvé une première brebis avec ces marques caractéristiques à l’automne 2020. « Je n’ai pas fait de déclaration à la préfecture. Mais mon père, âgé de 72 ans, m’a dit qu’il n’avait jamais vu ce type de morsure. » Au printemps 2021, rebelote. Cette fois, Stéphane Huchot fait venir des chasseurs. Eux aussi trouvent les traces laissées par l’attaquant « bizarres ». Cette fois, Stéphane Huchot fait une déclaration auprès des services de l’État et, suite à l’expertise des agents de l’Office français de la biodiversité (OFB), le cas est « avéré ». Tout comme un autre cas, avéré à l’automne 2022. Rapidement suivi d’un autre, perpétré le 27 novembre, avec des symptômes très similaires au précédent. Stéphane Huchot s’attendait donc à ce que cette attaque soit également « avérée », et donc à pouvoir bénéficier de l’indemnisation qui s’ensuit. Mais, à sa grande surprise, le cas n’a pas été « avéré », et l’indemnisation s’est envolée. Un doute difficile à supporter Et c’est bien ce qui chipote les éleveurs. « Nous ne sommes pas contre la réintroduction du lynx. Mais on aimerait bien que la gestion des conséquences évolue. En l’état actuel des choses, on n’est jamais sûr de rien. Tout ce qu’on sait, quand une attaque est « avérée », c’est qu’une prédation est soupçonnée et que le lynx ne peut pas être écarté. Mais on ne sait rien de plus, notamment s’il s’agit plutôt d’un lynx, d’un loup, d’un chien errant… Il n’y a pas vraiment de conclusion, uniquement des présomptions », expose Stéphane Huchot. « Nous pouvons tout à fait comprendre que la situation est compliquée. C’est nouveau pour tout le monde. Y compris pour les services de l’État, qui doivent apprendre à distinguer les traces laissées par le lynx. Mais c’est notre gagne-pain qui est en jeu, et nous avons du mal à supporter d’être laissés dans l’incertitude, d’autant plus que le phénomène prend de l’ampleur », renchérit Nicolas Schaeffer. Autre sujet de frustration pour les éleveurs : lorsque les experts viennent, ils ne se prononcent pas. « Ce ne sont pas les techniciens qui expertisent l’animal qui rendent le verdict, ce sont des gens dans des bureaux. Et nous, on reçoit juste un courrier pour nous dire si oui ou non, on sera indemnisé. On aimerait bien avoir les résultats de l’expertise, pour savoir sur quelles preuves ou absence de preuves les experts se fondent pour décréter si oui ou non il s’agit d’une prédation qui donne lieu à indemnisation », argumente Stéphane Huchot. Ainsi, une des attaques perpétrée dans la troupe de Sandrine Roth et Christian Nagel va donner lieu à une indemnisation. Mais l’éleveuse n’a reçu aucun compte rendu. C’est l’animatrice du syndicat ovin qui lui en a fait la lecture par téléphone. Il y est noté que l’indemnisation est accordée, « le doute devant bénéficier à l’éleveur ». Pour mieux saisir les mystères que recèle cette formule alambiquée, les éleveurs aimeraient être davantage impliqués dans les expertises. « Nous ne sommes pas des experts en grands prédateurs, certes. Mais nous sommes des experts en élevage ovin. Et nous savons faire la différence entre une brebis morte de maladie et consommée par des charognards, et une brebis prédatée. » Stéphane Huchot a d’ailleurs mené une expérience sur une brebis prédatée un samedi, et qui n’a donc pu être expertisée que le lundi matin : « Je l’ai laissée sur place avec une caméra de vidéosurveillance : aucun charognard ne s’est attaqué au cadavre durant tout ce laps de temps. Donc la thèse de la mort naturelle et de la consommation par des charognards, je n’y crois pas. D’autant que nous passons tous les jours dans nos parcs. » Et puis, pourquoi un charognard se limiterait à consommer la gorge et la tête des brebis alors qu’il pourrait se régaler des gigots, s’interrogent encore les éleveurs. Et les renards ? Les éleveurs sont formels : ils s’attaquent aux agneaux, pas aux brebis. Davantage de concertation et de reconnaissance Lorsqu’ils ont été réintroduits dans les Vosges, certains lynx étaient équipés de colliers permettant de les géolocaliser. Les éleveurs ont donc demandé à l’administration si ce secteur des Vosges du Nord abrite des lynx, mais ils n’ont jamais obtenu de réponse claire. Sans doute par crainte que les félins ne soient abattus. Rappelons que le lynx est une espèce protégée, et que sa chasse est donc interdite. Reste que « les chasseurs du coin constatent des attaques similaires sur le gibier », rapporte Stéphane Huchot. Enfin, les éleveurs regrettent d’avoir à supporter d’autres contraintes liées à la prédation sans indemnisation. Certains ont par exemple investi dans des patous, des chiens qui peuvent certes faire fuir un prédateur, mais qui coûtent cher en croquettes et qui peuvent aussi effrayer les promeneurs. Tous les éleveurs ceinturent aussi plutôt deux fois qu’une leurs parcs de protection, à l’efficacité limitée, comme en attestent les attaques constatées. Lorsqu’elle est avérée, la prédation donne lieu à une indemnisation de quelque 150 €, selon la valeur de l’animal, soit la valeur de la viande. « Or une prédation c’est aussi une journée passée à remplir des papiers, à recevoir des experts », souligne Nicolas Schaeffer. Certains éleveurs en arrivent à hésiter à prendre la peine de déclarer les dégâts. « Mais il faut le faire pour que les statistiques soient justes », encourage Stéphane Huchot. « Nous savons que nous devons cohabiter avec les grands prédateurs. Et nous sommes prêts à le faire. À condition d’être davantage informés et impliqués. Pourquoi pas en étant formés, pour que les expertises puissent être menées en concertation, en bonne intelligence et en toute transparence », résume Stéphane Huchot.












