Publié le 31/12/2022
Par Denis Nass, président, et Denis Ramspacher, premier vice-président, de la Chambre d’agriculture Alsace.
Cette fin d’année 2022 est marquée par un contexte géopolitique difficile. La guerre est installée aux portes de l’Europe, les tensions économiques et commerciales sont vives entre les grandes puissances mondiales, avec en toile de fond de profondes inquiétudes sur l’évolution climatique. L’Ukraine et la Russie sont des acteurs majeurs des équilibres alimentaires mondiaux. Le conflit qui les oppose met en lumière les conséquences d’une mondialisation qui est certainement allée trop loin, en créant une dépendance dangereuse envers certains pays en cas de conflit, mais aussi de tension politique ou encore d’accident climatique. Après la crise du Covid, qui a profondément marqué nos sociétés, et un rebond économique en 2021, la récession guette à nouveau l’Europe sur fond d’inflation et de crise énergétique. Le pouvoir d’achat devient la première préoccupation de nombre de nos concitoyens, ce qui n’est pas sans conséquences sur leurs habitudes alimentaires. Relocaliser les productions essentielles Nos dirigeants français et européens doivent tirer toutes les leçons de ces crises successives qui secouent notre planète. Après plusieurs décennies de mondialisation prétendument heureuse avec pour seule boussole le marché et la recherche du prix le plus bas, l’heure est à présent au retour de la notion de souveraineté, de relocalisation des activités essentielles dans le cycle de production. Les exemples sont nombreux dans l’industrie, l’énergie ou l’alimentation. L’agriculture et l’alimentation sont des biens précieux qu’il serait extrêmement dangereux de délocaliser. Notre capacité de production en France et en Europe constitue plus que jamais un enjeu majeur de souveraineté qu’il faut défendre et accompagner par des politiques publiques sur le long terme. Ainsi, la nouvelle Pac intitulée Farm to fork (de la ferme à la fourchette, en anglais) semble aujourd’hui en décalage par rapport à ces enjeux. La jachère, la réduction planifiée de nos moyens de production, sont autant de signaux négatifs pour notre souveraineté alimentaire, d’autant plus que les dérèglements climatiques vont amplifier les risques de mauvaise récolte ou d’accidents culturaux… Nous sommes favorables à une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux. Mais nous devons engager ces évolutions à un rythme soutenable, en phase avec les capacités d’adaptation des agriculteurs, et non sur des approches politiques voire dogmatiques. Nous devons surtout encourager la recherche, les innovations techniques et variétales, pour progresser dans cette voie, tout en restant productifs et compétitifs. Se préparer aux changements climatiques L’agriculture est certainement l’un des secteurs économiques les plus impactés par le changement climatique. 2022 fera partie des années les plus chaudes jamais enregistrées, avec une sécheresse estivale qui a eu des impacts considérables sur les rendements de nos cultures et de nos prairies. Nous devons trouver des solutions concrètes pour améliorer la résilience du monde agricole face au changement climatique. L’irrigation constitue indéniablement une réponse efficace au manque de pluie, pour sécuriser de nombreuses productions et garantir une alimentation régulière et de qualité à nos consommateurs. Nous devons porter collectivement ce message, pour garantir un juste accès à l’eau dans les secteurs historiques d’irrigation à partir de la nappe, et ailleurs, pouvoir stocker l’eau quand elle est disponible, développer des réseaux collectifs… Nous devons aussi explorer tous les leviers pour trouver des réponses innovantes au changement climatique : nouvelles variétés, nouvelles techniques, nouvelles productions, nouveaux systèmes plus résilients, système assurantiel rénové… Hausse des prix et des charges L’année agricole 2022 a été contrastée au niveau des rendements pour la plupart des productions. Les céréales à paille et le colza s’en sortent plutôt bien, tandis que le maïs et les betteraves font le grand écart selon l’intensité du manque d’eau estival. La vigne a renoué avec une belle récolte, tant en quantité qu’en qualité. L’élevage a été impacté par la hausse des prix de l’alimentation animale et une maigre récolte fourragère, en particulier pour l’herbe. L’année a été techniquement éprouvante pour les fruits et légumes et les cultures spéciales, avec parfois des problèmes de commercialisation dus à l’afflux de production lors des pics de chaleur. Au niveau économique, le fait marquant pour toutes les productions a été la flambée du prix de l’énergie avec l’envolée des prix du GNR, du gaz, de l’électricité, et des engrais, dont le prix a plus que doublé. Toutes les productions sont touchées, avec une intensité particulière pour l’horticulture, certains fruits et légumes, les volailles, le porc. La bonne nouvelle de l’année, ce sont les prix de nos principales productions qui sont bien orientés en 2022, permettant d’absorber, dans la plupart des cas, ces hausses de charges. Bien sûr, les situations sont très variées en fonction des rendements et des productions, mais force est de reconnaître que le revenu 2022 sera correct dans l’ensemble. Un bémol toutefois pour l’élevage qui peine parfois à répercuter l’ensemble des surcoûts sur le produit final, au niveau de la distribution. L’enjeu de l’énergie Les craintes se situent beaucoup plus sur 2023, avec des cours qui commencent à montrer des signes d’essoufflement, tandis que l’énergie et les intrants poursuivent leur hausse. L’effet ciseau n’en sera que plus redoutable… Nous devons donc travailler encore davantage sur tous les leviers qui nous permettront de réduire les consommations d’énergie et d’intrants, de rendre nos systèmes de production plus autonomes et résilients. Nous sommes aussi persuadés que l’agriculture constitue une véritable opportunité pour développer les énergies renouvelables sur les territoires, au plus proche des consommateurs. De nombreux agriculteurs sont déjà engagés dans la production de gaz vert ou encore d’énergie photovoltaïque. Or, les objectifs fixés par le Président de la République, dans le domaine des énergies renouvelables à l’horizon 2030, sont très ambitieux et demanderont aux différents acteurs de passer à la vitesse supérieure. Pour ne pas subir des projets ou des modèles que nous ne souhaitons pas, il est important d’avoir des débats entre nous, avec les collectivités, avec les services de l’État, avec les grands partenaires de l’énergie, pour être en mesure de faire des propositions concrètes. Nous croyons que ça serait une erreur d’opposer productions alimentaires et énergétiques. Les complémentarités sont nombreuses au sein des projets de méthanisation entre céréaliers et éleveurs. N’en faisons pas un sujet de polémique, mais travaillons collectivement pour optimiser nos systèmes de production, pour plus d’autonomie, plus de résilience et pour une meilleure valeur ajoutée globale de nos fermes. Pour le photovoltaïque, il nous faut des règles claires et des instruments juridiques efficaces, pour éviter que les terres à vocation agricole ne deviennent des champs d’énergie solaire. En attendant, nous avons encore de nombreuses toitures agricoles qui pourraient accueillir des centrales photovoltaïques. Levons les obstacles qui rendent parfois l’accès au réseau trop onéreux, trouvons des solutions pour désamianter certaines de nos toitures anciennes, pour y installer des panneaux, et pourquoi ne pas y récupérer aussi l’eau de pluie. Ce sujet a été porté récemment auprès de la Région. Il y a là moyen de répondre positivement à de multiples enjeux. Regardons aussi avec attention les projets d’agrivoltaïsme qui émergent ici où là et qui peuvent combiner utilement production agricole et production d’énergie sur une même surface. Enfin, il est essentiel que ces projets d’énergie renouvelables puissent s’inscrire dans un véritable dialogue territorial avec nos collectivités et avec nos concitoyens, pour s’approprier ensemble ces enjeux énergétiques. Tout comme les circuits courts de l’alimentation, l’autoconsommation individuelle ou collective d’énergie produite sur nos fermes, l’approvisionnement de flottes captives de nos collectivités ou de nos entreprises locales, constitue à nos yeux un superbe défi à relever pour les agriculteurs de nos territoires. Préserver la diversité des productions Avec la nouvelle Pac qui s’annonce, et toutes les incertitudes liées à des marchés fluctuants, nous devons garder le cap sur la diversité de nos productions : nous devons préserver l’élevage en particulier, nos cultures spéciales, notre filière betteravière, nos fruits et légumes… Nous devons soutenir les agriculteurs engagés en agriculture biologique, qui voient leurs marchés se rétrécir, car certains consommateurs sont attirés par les prix bas. Nous devons accompagner les producteurs en circuit court, qui subissent, pour beaucoup d’entre eux, une baisse de leurs ventes après le boom du Covid. Nous devons enfin développer toutes les filières qui peuvent mieux valoriser nos productions locales, auprès des entreprises alimentaires alsaciennes. Encourageons nos jeunes à s’installer, aidons-les à relever les défis, donnons-leur l’énergie pour s’engager dans ce métier qui est parfois dur, et qui mérite le respect et la reconnaissance de nos concitoyens. Les élus et les collaborateurs de la Chambre d’agriculture sont pleinement engagés aux côtés des agriculteurs alsaciens pour répondre à ces enjeux multiples. Pour y parvenir, nous aurons besoin de la confiance des consommateurs et du soutien de nos concitoyens. Nous aurons aussi besoin de l’écoute et de l’appui des services de l’État, et d’un partenariat renouvelé avec les collectivités territoriales, la Région Grand Est et la Collectivité européenne d’Alsace. Nous vous souhaitons de passer de paisibles fêtes de fin d’année en famille. Que 2023 puisse vous apporter la santé, la sérénité et beaucoup de satisfaction dans vos projets personnels et professionnels.












