Transmission et installation
« Elle va devenir quoi, ma ferme ? »
Transmission et installation
Publié le 04/12/2022
Dans le cadre du Mois de la bio, la transmission et les difficultés d’installation des jeunes dans le milieu agricole étaient au cœur de deux soirées de théâtre-forum, organisées à Strasbourg et Orbey, les 7 et 8 novembre.
Leur diplôme agricole en poche, Cécile et Magali s’apprêtent à rentrer dans la vie active. « La première installée fait une méga-fiesta ! », se promettent les deux jeunes femmes. La voie de Cécile semble toute tracée : avec « son » Matthieu, elle va reprendre la ferme des beaux-parents. Magali, elle aussi, a un projet : s’installer pour produire des plantes aromatiques et médicinales. Problème : elle n’a ni les surfaces, ni l’argent pour se lancer. Il lui faut convaincre Madame Gervais de lui laisser un bout de prairie, et son père de lui avancer l’argent nécessaire à son installation. Imaginée par la compagnie Force nez, qui s’est inspirée d’anecdotes réellement vécues, l’histoire met au jour les principaux obstacles que rencontre une jeune femme qui cherche à s’installer en agriculture. Son inexpérience, sa condition de femme - qui plus est célibataire -, son origine - elle n’est pas issue du milieu agricole - lui sont unanimement renvoyées à la figure. Pas soutenue par son père, qui voit dans son projet une lubie vouée à l’échec, Magali doit se résoudre à travailler comme salariée sur une ferme maraîchère dans l’espoir de succéder à son propriétaire, François. Nouvelle déconvenue ! Le bougon François, qui n’a jamais cultivé que des légumes, voit d’un mauvais œil ce projet de culture de plantes aromatiques et médicinales. À force de petites réflexions vexantes, on sent Magali gagnée par le découragement. Dévier le cours de l’histoire Dans la vraie vie, il est probable que la jeune femme aurait jeté l’éponge. Mais la force du théâtre-forum est de pouvoir dévier le cours de l’histoire, en embarquant les spectateurs dans la pièce. « Ça vous parle, une histoire comme celle-là ? », interroge Claire, chargée d’établir le dialogue avec le public. Ce soir-là, dans une salle bien remplie, celle du Centre d’initiation à la nature et à l’environnement (Cine) de Bussière, les réactions démarrent timidement. « On va rejouer la scène, propose Claire. À tout moment, vous pouvez dire stop pour prendre la place d’un des personnages et aider Magali à s’installer. Vous remplacez qui vous voulez… » Un volontaire prend la place de Magali et tente d’amadouer Madame Gervais. « Il joue sur l’idée de transmission, il met en avant l’idée de terroir… », approuve Claire. Mais l’agricultrice est coriace. Il échoue à la convaincre. Une jeune femme lui succède, sans plus de résultat. « Est-ce qu’il faut vraiment insister face à une personne qui n’est pas prête à céder ? », interroge un spectateur. Madame Gervais étant persuadée que l’agriculture est avant tout un métier d’homme et une affaire de couple, la jeune femme tente une autre approche en revenant accompagnée de celui qu’elle présente comme… son futur mari. L’argument porte. « On a fait avancer la cause », mais avec des moyens discutables et sans remettre en cause les préjugés, relève Claire. « Est-ce qu’elle va être aidante pour la suite ? Est-ce qu’il ne vaudrait pas mieux changer de cédant ? », objecte un spectateur. Comme la scène initiale, les scènes suivantes sont rejouées avec la participation du public. Pour emporter l’adhésion du père de Magali et « retourner » François, chacun y va de sa suggestion. Il s’agit de trouver les arguments ou les situations qui vont permettre de faire avancer le projet de la jeune femme dans la bonne direction : parler le même langage que son interlocuteur, le mettre dans des conditions d’écoute favorables et « y aller par petites touches » pour ne pas le brusquer, quitte à ne pas dévoiler immédiatement l’intégralité du projet d’installation. Le dilemme des cédants La psychologie des cédants est au cœur de la deuxième saynète. Cette fois, c’est un couple d’agriculteurs proche de la retraite qui se divise sur l’avenir de la ferme : Bruno veut la transmettre à un jeune pour voir l’activité agricole perdurer tandis que sa femme, Colette, s’y oppose. Elle préfère vendre les terres aux voisins, les Lemoine, pour améliorer une retraite étriquée et rester dans la ferme où elle est née. Survient leur fille Amandine. Après une carrière dans le tourisme, celle-ci leur annonce son intention de reprendre la ferme pour y organiser des week-ends détente et bien-être. La scène concentre les principaux choix qui se posent aux agriculteurs en fin de carrière : laisser les terres partir à l’agrandissement ou au contraire laisser sa chance à un jeune ? S’assurer une certaine sécurité de revenu en liquidant la ferme ou prendre un pari sur l’avenir avec les risques que cela implique ? Partir ou rester sur place ? Les réactions du public sont moins tranchées qu’à la scène précédente. Il est difficile de ne pas comprendre la position de Colette quand on connaît le montant des retraites agricoles : moins de 1 000 €, témoigne un agriculteur fraîchement retraité, persuadé que « la retraite, ça se prépare avant ». Les risques d’une cohabitation entre un jeune qui démarre et les cédants qui restent sur la ferme sont évoqués. « Si tous les matins, le cédant critique le jeune, c’est terrible ! », s’émeut Rémi Picot. « Pour le repreneur non plus, ce n’est pas évident d’accepter le regard du cédant », réagit un autre spectateur. La scène, rejouée à deux reprises, aboutit à un compromis : « OK, on vend aux Lemoine mais pas tout : on garde un peu de surface pour installer quelqu’un. » Une proposition qui, cette fois, semble faire consensus.












