ETS Niess Agri, Niess Viti
Manfred tire sa révérence
ETS Niess Agri, Niess Viti
Publié le 10/02/2020
Pilier identitaire de l’agriculture bas-rhinoise, et même alsacienne, soutien indéfectible de toutes les fêtes et manifestations agricoles d’envergure, Manfred Niess prend sa retraite et mérite bien un hommage. Retour sur un demi-siècle de succès pour celui qui a hissé l’établissement d’Hoffen au rang d’acteur majeur du machinisme agricole en Alsace. Tout en privilégiant la dimension humaine contre les vents et les marées parfois turbulents de l’économie agricole…
Le communiqué est paru la semaine dernière, les établissements Niess sont repris par les frères Ackermann, Philippe, Jérôme et Gilles à Morange en Moselle, une PME familiale. Plusieurs options étaient sur la table : « J’ai privilégié la PME familiale plutôt qu’un grand consortium », explique Manfred Niess. Traduisez : la dimension humaine. Comme toujours d’ailleurs ! C’est une constante chez Manfred : il privilégie l’humain. Ce qui lui a d’ailleurs causé parfois quelques difficultés, par exemple quand il a repris les établissements Wahl à Fénétrange, pour honorer l’engagement qu’il avait pris auprès des éleveurs d’Alsace Bossue de les servir. Une affaire qui lui a coûté la bagatelle de quelques centaines de milliers d’euros. Il ne souhaite pas se prononcer précisément sur le montant. Un animal social et sentimental Manfred est un animal social au tempérament passionné, sentimental aussi… Et d’une grande humanité de l’avis unanime des agriculteurs alsaciens qui l’ont côtoyé. Manfred a facilement les yeux humides et brillants. Mais c’est devenu difficile de concilier les sentiments et les affaires. Ces dernières années, le marché du machinisme agricole s’est considérablement tendu, durci, et les opérateurs se sont concentrés pour prendre en compte les exigences du commerce moderne, parfois ou souvent déshumanisantes. Fini les visites inopinées et de courtoisie dans les exploitations modernes, « tout se fait sur rendez-vous », et le temps est désormais compté pour les décideurs agricoles, souvent à la tête de centaines d’hectares ou de centaines de vaches. « Je n’ai pas eu d’autre hobby que mon entreprise » Pour Manfred, ses commerciaux, son personnel d’atelier et son service administratif, c’est toute sa vie. « Même le dimanche ! Je n’ai pas eu d’autre hobby que mon entreprise. » Marielle, son épouse, confirme en levant les yeux au ciel, laissant paraître un brin d’admiration devant cette forme d’abnégation et devant cet homme qui a voué sa vie à l’agriculture alsacienne. Et quand on demande à Manfred de raconter une anecdote, il en cite trois. La première, et la plus récente, ce sont ses 70 salariés qui lui ont fait une fête surprise au restaurant de la Gare pour son départ. « Un moment mémorable. Ils étaient tous là ! C’est ma plus belle récompense. » La deuxième, c’est ce commercial qui, parti un matin à 7 h chez un agriculteur à Schleithal, a conduit des négociations pour finalement conclure la vente de la moissonneuse à une heure du matin. Et la troisième, c’est cet agriculteur du terroir : « On arrivait chez lui, il ne serrait la main pour dire bonjour que lorsque le verre de schnaps posé sur la table avait été bu. » « J’ai dit à mon père : il faut sortir » Revenons sur le parcours de Manfred et de l’entreprise familiale. L’entreprise de ferronnerie a été fondée en 1885 par Bernard Niess, son grand-père. Après la Grande guerre, les établissements Niess ont pignon sur rue. À leur actif, plusieurs réalisations assoient leur réputation : le coupe-racines pour les betteraves fourragères, le pressoir mécanique vertical, la soufflerie à foin, la pompe à purin, une vanneuse et surtout en 1920, la batteuse baptisée immanquablement l’Alsacienne, dont il sortira 600 unités des ateliers d’Hoffen. La crise de 29 et la Guerre mondiale font leur œuvre. Manfred naît en 1949. Dès l’âge de 15 ans, le gamin d’Hoffen se destine au travail dans l’entreprise familiale. Et, dès ses 18 ans, son père Bernard lui confie des responsabilités. On est en 1967, les Ets Niess sont concessionnaires pour Vandoeuvre et Fordson. Les Ford jouissent d’une excellente image. Des tracteurs increvables et une motorisation novatrice avec les premiers moteurs turbo en agriculture au sifflement unique, comme pour le Ford 7000. Signe d’une époque qui change : « J’ai dit à mon père : il faut sortir, aller chez les agriculteurs ». Le « vendeur de coupe-racines » prend sa revanche Les débuts sur la route ne sont cependant pas évidents. Les agriculteurs réservent un accueil plus que réservé à ce « jeunot ». Un jour, se sentant toisé par un marchand de Massey-Ferguson le qualifiant de « vendeur de coupe-racines », il n’en prendra pas ombrage, mais trouvera en son for intérieur les ressources d’une motivation inébranlable pour conclure des affaires. Cette « revanche », Manfred l’a savourée à chaque fois qu’il a repris un Massey pour placer un Ford et plus tard un Fiat, puis un New Holland… Des tracteurs de légende, il en a vendu ! Jusqu’à occuper 50 % du marché des tracteurs sur sa zone de chalandise. Plusieurs dates marquent ensuite le développement des établissements : « la sortie d’exploitation » en 1976, pour quitter le centre d’Hoffen, le franchissement de la frontière naturelle de l’Outre-Forêt en 1992 et l’installation d’un atelier à Berstheim. Les Ets Niess mettent alors un pied dans l’Ackerland. S’engage une extension de la zone de chalandise jusqu’en 2002, une année charnière, car Manfred rachète Agrimat au Comptoir agricole à Hochfelden et ajoute Case à son offre. L’extension de Niess se poursuit avec une succursale à Fenétrange en 2006 et surtout en 2007, avec la base de Marlenheim-Kirchheim, « stratégique », selon Manfred car à l’épicentre de l’agriculture alsacienne. « Si nous ne l’avions pas fait, nous n’en serions pas là » 2012 est une autre année charnière. Les Ets Niess mettent un pied dans la viticulture - œnologie, en s’installant à Dambach. Ce choix se sera en réalité avéré hautement judicieux : « Si nous ne l’avions pas fait, nous n’en serions pas là. » Explications : le marché du tracteur connaît un boom artificiel en 2012 sous l’impulsion d’avantages fiscaux substantiels consentis lors des investissements. Il préfigure en réalité un marché qui s’annonce très difficile. Et le marché du machinisme viticole, sur une filière qui pèse plus de 40 % du produit brut agricole alsacien, arrive à point nommé pour compenser la chute drastique qui va suivre de 50 % des tracteurs de grande culture et de polyculture. Au cours de ce demi-siècle, Manfred aura été un grand témoin de l’agriculture alsacienne, un témoin unique et privilégié de son évolution. Cependant, il ne quittera pas de sitôt ce métier « qui lui a tant apporté » et pour lequel il a tant donné. Il conserve un pied sérieux dans le métier à Hochfelden, chez Agrimat, avec Marielle.












