Vie professionnelle

Manifestation agricole dans le Haut-Rhin

Le blues des « mal aimés »

Publié le 10/10/2019

Répondant à l’appel national de la FNSEA et des JA, près de 200 agriculteurs haut-rhinois ont perturbé la circulation au niveau de l’échangeur A35-A36 pour dénoncer l’agribashing, les surtranspositions franco-françaises en matière de réglementation et les accords de libre-échange. Le « cri de détresse » d’une profession qui se sent de plus en plus « mal aimée » par la population qui l’entoure.

« What is going on ? » Coincé dans sa berline noire au niveau de l’échangeur A35-A36, un couple de Hollandais s’interroge sur le spectacle qui se dresse devant eux. Venus de tout le Haut-Rhin, près de 200 tracteurs ont élu domicile pendant trois heures sur les deux autoroutes situées aux abords de Mulhouse. Comme leurs homologues bas-rhinois, les agriculteurs haut-rhinois ont répondu à l’appel national lancé par la FNSEA et les JA pour dire « stop » à l’agribashing, aux surtranspositions franco-françaises en matière de réglementation et aux accords de libre-échange Ceta et Mercosur. Le spectacle est impressionnant. Sur la bretelle qui mène à Colmar, un coup d’œil en contrebas donne l’impression d’un paysage suspendu dans le temps. Les deux rangées de voitures sont à l’arrêt total. Le calme qui règne est troublant pour un lieu de passage comme celui-là. La situation est à la fois inédite, agaçante, interminable et désespérée. « Au-delà des raisons économiques, ce sont surtout des raisons psychologiques et morales qui nous poussent à agir aujourd’hui. À écouter les médias ou nos concitoyens, nous sommes responsables de tous les maux. Aujourd’hui, nous nous sentons véritablement mal aimés par la population qui nous entoure », se désole le président de la FDSEA du Haut-Rhin, Pascal Wittmann. Compréhension, résignation et agacement « France, veux-tu encore de tes paysans ? », « France, protège tes paysans », « Que mangeras-tu quand nous aurons disparu ? ». Des slogans évocateurs sont placés à la vue des automobilistes qui attendent, patiemment, que la situation se décante. Beaucoup ne comprennent pas ce qui se passe ici. Josine revient d’Allemagne où elle vit une partie de l’année. Cette jeune retraitée hollandaise estime que la situation vécue par les agriculteurs d’aujourd’hui est juste « honteuse ». « Il faut toujours produire plus à des prix toujours plus bas. Je les comprends. À titre personnel, j’achète tous mes produits en magasin bio, et de préférence local. Cela a, à mes yeux, bien plus de sens que d’abattre un animal en France, le transformer en Italie et le conditionner en Pologne. Tout cela est profondément stupide ! » Mais Josine s’étonne tout de même du déroulé de la manifestation : « Pourquoi personne ne vient me parler ? Il faudrait un petit papier avec leurs revendications. Je ne demande que ça de comprendre un peu mieux ce qu’il se passe. » Un peu plus loin dans le long cortège de voitures immobilisées, un homme perd patience. D’un pas décidé, les bras croisés, il se dirige vers le gendarme motorisé chargé de réguler le filtrage des véhicules. Sur cette bretelle de l’A35, cela fait près de quinze minutes que les voitures font du sur place. Pour certains, c’est une éternité. La vitre ouverte, le moteur éteint, un couple de quadras dynamiques semble désabusé. « C’est bien sympa tout ça, mais ils nous font perdre des rendez-vous business importants… » Eux non plus ne savent pas concrètement ce qui se passe. Juste des tracteurs qui bloquent la route et leur compteur temps qui défile. Après quelques explications, ils arrivent à relativiser la situation. D’ailleurs, la circulation s’apprête à repartir. Le chauffeur polonais qui les précède est soulagé, avec le sourire du moins. Si quelques coups de klaxons se font entendre parmi les plus impatients, la plupart des automobilistes rencontrés disent « comprendre » le ras-le-bol exprimé par les agriculteurs. « Mais sur la forme, je ne peux pas dire que je soutiens, relativise Julien, au retour d’un rendez-vous professionnel en Allemagne. Je sais que c’est dur pour eux, et que l’action est justifiée. C’est juste dommage que ça soit nous qui subissions cela. J’espère tout de même que cette action leur permettra d’améliorer leur situation. » Geneviève est plus compatissante. Cette retraitée mulhousienne est passée au « tout local » il y a un an. « Il faut les comprendre. Qui accepterait de travailler dans ces conditions avec, au final, si peu de reconnaissance ? Même si je suis bloquée, ce n’est pas grave. Il faut qu’ils puissent s’exprimer. » Reconquérir « l’amour » des gens Thierry Grosheny, exploitant agricole à Flaxlanden se dit lassé de cette situation. Ce n’est que la deuxième fois de sa carrière professionnelle qu’il manifeste. « Je suis là pour témoigner de mon ras-le-bol qui est surtout médiatique. On nous fait passer pour des pollueurs. On nous crache dessus du matin au soir. On nous interpelle quand nous travaillons dans nos champs. Alors que, dans le même temps, on tente de faire notre métier le mieux possible. On parle partout de nous, de nos pratiques, de notre métier. Or, rares sont les gens qui nous connaissent vraiment. Pour ma part, je suis fier de ce que je fais. Mais, ces minorités agissantes relayées par les médias, il y en a vraiment marre ! », s’agace l’agriculteur. À ses côtés, on retrouve des professionnels déjà expérimentés comme Paul Deguille de Galfingue et Laurent Rimelin de Heimsbrunn. Il y a également la nouvelle génération. « C’est ma première manif ! Je me suis installé sur l’exploitation familiale à Habsheim il y a trois ans. Je suis désormais associé avec mes parents. Je suis venu car il faut être présent. Que l’on ne fasse rien ou que l’on fasse quelque chose, de toute façon on sera critiqué. Alors, autant agir. », conclut Jean-Philippe, âgé de 23 ans. « Oui, c’est un cri de détresse que nous lançons aujourd’hui », indique Pascal Wittmann. Avec plus de 400 suicides par an, des revenus qui continuent leur lente érosion, l’absence de perspectives pour les plus jeunes et la remise en cause même de l’activité de l’agriculteur, la profession a l’amère sensation d’être devenue la paria d’une société qui semble perdre tout bon sens et notion d’humanité. « On arrive à des cas extrêmes. Dernièrement, un habitant d’un village a porté plainte contre un vigneron parce que le cheval qu’il utilise pour désherber ses vignes faisait du bruit. Dans une autre commune, un agriculteur a reçu une plainte de son voisin à cause de bottes de pailles empilées un peu trop haut à son goût. C’est devenu un grand n’importe quoi et il faut que ça cesse », continue le président du syndicat majoritaire haut-rhinois.   Thierry Grosheny de Flaxlanden: « je manifeste aujourd’hui pour montrer le ras le bol de la profession. Dans les médias, on nous crache dessus du matin au soir. Ça suffit ! » pic.twitter.com/wZW6ELjwO1 — EAVPHR (@EAVPHR) October 8, 2019   Mais comment récréer ce dialogue perdu ? Comment reconquérir « l’amour » des gens pour les paysans ? « Il va falloir qu’on fasse mieux dans la communication, reconnaît Pascal Wittmann. Au niveau départemental, nous avons d’ores et déjà prévu d’organiser une grande manifestation avant la fin de l’année, probablement à Colmar et Mulhouse, pour présenter tout notre savoir-faire. Pour le reste, nous demandons à nos politiques d’être cohérents entre ce qu’ils attendent de nous et ce qu’ils sont prêts à accepter en ratifiant des accords de libre-échange que nous ne voulons pas. Il faut que ça change dans le bon sens, et vite. »

Étienne Fourmont, Agri Youtubeurre

La réalité agricole en vidéo

Publié le 06/10/2019

Étienne Fourmont est éleveur laitier dans la Sarthe et « Agri Youtubeurre » depuis 2017. Sur sa chaîne, il présente chaque semaine en vidéo la réalité d’une ferme française. Une communication simple, directe et sans filtre qui a déjà conquis plus de 17 000 abonnés.

Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs qui ne vous connaissent pas encore ? Étienne Fourmont : « Je suis éleveur laitier dans la Sarthe. Je représente la cinquième génération d’agriculteur dans ma famille. Avant de m’installer, j’ai suivi un parcours classique en lycée agricole avant d’enchaîner par un stage de six mois en Nouvelle-Zélande. » Comment êtes-vous arrivé sur les réseaux sociaux et sur Youtube ? « Je suis très présent sur Twitter depuis 2015. En tant qu’élu JA national, je parlais beaucoup de syndicalisme. Puis sont apparus des messages anti élevage de personnes ne connaissant pas l’agriculture. C’est là que j’ai commencé à expliquer mon métier. Mais avec le format de Twitter, les messages étaient trop courts. Cela devenait compliqué de bien communiquer. De là m’est venue l’idée d’utiliser un autre canal dans lequel je pouvais plus facilement faire passer mon message. C’est comme ça que je suis passé tout naturellement à la vidéo en créant ma chaîne Youtube sur laquelle je partage le quotidien de la ferme laitière française. » À quel public s’adressent vos vidéos ? « Environ 80 % de mes abonnés sont issus du monde agricole, majoritairement des jeunes de 15-25 ans. Le reste, c’est le grand public. Dans tous les cas, j’essaie d’expliquer le plus simplement les choses, sans trop rentrer dans la technique. Il faut que ça reste accessible. » Même les sujets plus sensibles ? « Oui, l’essentiel est de rester simple dans sa communication. Mais c’est vrai que lorsque je parle de l’écornage des veaux, ou de la pollution imputée aux élevages, je travaille plus mon sujet. Dans ce genre de situations, il faut faire attention à ce qu’on dit afin d’être inattaquable derrière. » Depuis la création de votre chaîne Youtube en 2017, le nombre de vos abonnés ne cesse d’augmenter et vient de passer le cap des 17 000. Qu’est-ce qui, selon vous, explique ce succès fulgurant ? « Je dirais que c’est peut-être parce que je parle seul, dans ma ferme, en tant qu’un simple agriculteur qui veut vivre de son métier, et non pas en tant que syndicaliste dont l’image est souvent associée à des lobbys ou des entreprises. Du coup, il paraît malhonnête aux yeux de beaucoup de personnes. Pourtant, je suis aussi syndicaliste. Mais quand je m’exprime sur ma chaîne, c’est juste en tant qu’Étienne Fourmont, éleveur laitier et citoyen. » Vous commencez tout doucement à avoir une petite notoriété. Est-ce que cela modifie les objectifs que vous vous êtes fixés au départ avec cette chaîne ? « En effet, je sens bien qu’il se passe quelque chose autour de moi. Des médias m’interviewent, etc. Mais la célébrité ne m’intéresse pas du tout. Évidemment, plus mes vidéos génèrent des vues, plus je suis content. Cela veut dire que les messages que je veux faire passer se diffusent davantage. Tant mieux. Ma priorité reste de toute façon mon travail d’éleveur. La chaîne Youtube, c’est une passion. Tant que ça me plaît, je continue. » Êtes-vous malgré tout victime de commentaires négatifs ou insultants ? « J’ai quelques commentaires très agressifs, voire violents. Mais cela ne représente qu’un ou deux pourcents des commentaires que je reçois. Honnêtement, cela ne me touche pas du tout. Je pars du principe qu’ils sont ignorants. Et puis c’est largement compensé par les très nombreux commentaires positifs et encourageants que je reçois. Je reçois notamment pas mal de demandes de jeunes qui me demandent comment on fait pour devenir agriculteur. Ce genre de messages est une belle source de motivation pour continuer ce que je fais. » Est-ce que vous vous êtes formé pour devenir vidéaste sur Youtube ? « Déjà, j’ai toujours aimé les montages vidéos. J’en ai fait pas mal pour des anniversaires et des mariages. Après, j’ai regardé beaucoup de vidéos de Youtubeurs célèbres pour voir comment ils filmaient, ils montaient et le rythme. À partir de là, j’ai essayé de m’en inspirer pour les miennes. » Mais la plupart de ces vidéos sont scénarisées. Les vôtres aussi du coup ? « Quand je filme le travail du jour, je n’écris pas de scénario. Tout est spontané. J’explique ce que je fais comme ça vient. Pour des sujets plus approfondis, je prends le temps de réfléchir à mes angles de vue, à ce que je vais dire et comment. Si je veux être crédible sur des sujets sensibles, c’est essentiel que mon argumentaire soit béton et le plus sourcé possible. Du coup, c’est vrai, cela demande du travail en plus. » Y a-t-il des sujets que vous n’avez pas encore abordés que vous souhaiteriez mettre en avant ? « Je pars du principe qu’on peut tout montrer. J’aimerais bien par exemple parler des traitements phytosanitaires, du glyphosate, etc. Faire un vrai reportage en somme. Mais cela demande beaucoup de travail de recherche. Il faut être capable de citer ses sources et des études sérieuses pour être crédible. » Comment faites-vous pour gérer cette charge en plus en plus de votre métier d’éleveur déjà très prenant ? « Disons que les nuits sont courtes ! (rire) Surtout avec le rythme que j’ai pris [N.D.L.R. : il diffuse au minimum une vidéo par semaine]. J’envisage d’embaucher quelqu’un pour travailler sur l’exploitation. Ça va me soulager un peu. » Quel (s) conseil (s) donneriez-vous à un agriculteur ou à un viticulteur qui souhaiterait lui aussi communiquer efficacement sur les réseaux sociaux ? « Tu as un téléphone qui peut faire des photos et des vidéos, alors utilise-le. Par exemple, fais une photo par jour que tu publies sur Facebook. Explique ce que tu fais, comment tu le fais. Parle de ton métier, et sois factuel. Tout le monde peut faire ça. » Même parler face caméra comme vous le faites ? « C’est vrai, ce n’est pas facile de se mettre en avant comme je le fais. Il y a des personnes plus timides que d’autres. Tout le monde ne pourra pas faire ce que je fais, ou ne voudra pas. Mais on a la chance d’avoir plusieurs réseaux sociaux complémentaires, avec plusieurs manières de communiquer. Il suffit de choisir celle qui nous convient le plus. L’essentiel est d’être présent d’une manière ou d’une autre. » Pourquoi ? « Si on ne parle de pas de nous et de ce qu’on fait, qui le fera ? Je pense que le monde agricole en a de plus en plus conscience. Nous sommes dans une période où notre image est mise à mal par les grands médias. En parallèle, il y a un éloignement progressif qui s’est créé entre le monde agricole et les citoyens. Il y a quarante ans, tout le monde avait un membre de sa famille, proche ou moins proche, qui était dans l’agriculture. Cette période est révolue. Il faut que l’on recrée ce lien avec les consommateurs. Et les consommateurs sont sur les réseaux sociaux. Nous n’avons donc pas le choix : il faut y être. Et je suis persuadé que si l’on communique bien, nous avons la capacité d’insuffler un changement d’état d’esprit chez eux comme chez les politiques. Nous devons croire en nous. »

Twitter, Facebook, Instagram

Choisir son réseau

Publié le 04/10/2019

Les agriculteurs, viticulteurs et autres professionnels du monde rural s’engagent sur les réseaux sociaux. Ils défendent leur métier, le valoriser et constituent un réseau d’entraide. Selon l’objectif recherché, il faut savoir choisir son réseau. Portraits…

Aurélie Quirin : « On a tous à y gagner en étant présents » La présidente de l’organisation professionnelle de l’agriculture biologique en Alsace et secrétaire de Bio en Grand-Est Aurélie Quirin, de Weyer, n’a rejoint les réseaux sociaux qu’au début de cette année 2019. Elle reconnaît s’y être intéressée au moment de sa prise de fonction à la présidence de l’Opaba. « Je me suis orientée naturellement, et en premier lieu, vers Twitter. J’ai identifié ce réseau social comme un bon moyen de communiquer et de partager intra et hors réseau. Twitter trouve toute son utilité pour interpeller les médias, les élus à tous les échelons, ou encore les leaders d’opinion. Je m’en suis pas mal servi au moment du débat sur les serres chauffées en bio. Précisément pour interpeller le ministre de l'Agriculture Didier Guillaume, ou de grands chefs cuistots, pour les inciter à se mobiliser sur le sujet. Twitter me permet également de faire de la veille sur les sujets qui m’intéressent : agriculture bio, alimentation, environnement, vélo… », souligne-t-elle. Elle a également rejoint Facebook il y a trois mois. « Je trouve que ce réseau présente l’avantage de faire rapidement réagir les gens sur des sujets qui les touchent, mais dont ils ne se saisissent pas spontanément, comme le lien entre le citoyen, son alimentation, et l’impact direct de celle-ci sur l’environnement, la santé et l’économie locale. Il est urgent que les citoyens se réapproprient leur alimentation. Facebook permet aussi de mettre en avant la dimension humaine du métier de paysan, de partager des moments du quotidien de la vie de la ferme afin de sensibiliser les gens à certaines questions, certains sujets dont ils ne connaissent pas le fonctionnement, voire, l’existence. Sur Facebook, contrairement à Twitter, je publie régulièrement des posts privés, pour partager un poème par exemple, ou bien en rapport avec la famille, les enfants, le quotidien, le vélo. » Dans les deux cas, elle évite de multiplier les posts. Elle préfère des interventions rares et espacées, mais claires. Enfin, elle estime que les professionnels doivent être présents sur les réseaux sociaux. « On a tous à y gagner en étant présents et à s’investir davantage dans la communication. Mais ce sont des outils que beaucoup d’entre nous, moi la première, ont encore besoin d’apprendre à apprivoiser, afin d’en tirer le meilleur, et d’apporter des réponses diplomatiques et correctes à certains commentaires. » Les naissances à la ferme se passent quasi toujours au pré, et les vaches savent très bien faire seules... jolie surprise hier ! À droite la maman, le nouveau-né, une tatie et un autre #veau né plus tôt... des idées prénoms en P pour les deux chéries ? ??❣️ pic.twitter.com/G7KfJ1raLD — aurélie quirin (@AurelieQuirin) September 6, 2019

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