À Bennwihr, Julien Minery démarre son domaine en partant de zéro. S’il réalise un rêve d’enfance, celui-ci prend aujourd’hui les allures d’un défi.
Vingt-cinq ans et inconscient Julien Minery ? Pas vraiment. « J’ai abandonné des études d’infirmier pour faire un BTS viti-œno à Rouffach en 2013, d’abord à plein temps, puis en alternance. J’ai enchaîné avec une licence vin et commerce à Colmar. J’ai donc eu beaucoup de temps pour réfléchir à mon projet d’aller du raisin à la bouteille, à mes choix, ma manière de m’organiser et de travailler. Et mes parents me soutiennent à fond » lance-t-il. Son principe ? « Faire les choses dans l’ordre ». En 2016, il signe un CDD d’un an chez un viticulteur proche de Colmar pour acquérir de l’expérience en vigne comme en cave. En 2017, il crée son domaine, le Vignoble des 5 sens, en nom propre sous le régime du microbénéfice agricole. La même année il loue 20 ares. En 2018, une cessation d’activité lui permet d’augmenter sa surface de 1,9 ha d’un coup. En 2019, une nouvelle opportunité se présente. Julien reprend 50 ares d’un même propriétaire, autant que Thierry, son père, coopérateur sur 6 ha. « Il vaut mieux ne pas être trop gourmand au début. Je ne veux pas me laisser dépasser par les événements, mais garder la maîtrise du temps » justifie Julien, d’autant que ses vignes sont éclatées entre Sigolsheim, Bennwihr, Mittelwihr, Beblenheim et Zellenberg.
En revanche, Julien n’a pas pu faire l’impasse sur l’équipement. Il achète tracteur, faucheuse, prétailleuse, rogneuse, un pressoir de 12 hl, dix cuves inox de 2,4 à 25 hl et même une petite ligne de mise en bouteille qu’il partage avec un collègue… Il finance le tout par un emprunt sur huit ans. Comme un projet de construction d’un hangar avec un collègue échoue, faute d’accord de la commune, Julien se replie sur une maison avec un peu de terrain en face de chez ses parents. Il aménage sa cave dans un garage de 40 m² qu’il isole pour que la température ne dépasse pas les 14°. Ce printemps, il commence à rénover la demeure. Elle doit accueillir un gîte de six à huit lits. « Mon idée est de développer l’œnotourisme, de diffuser dans les offices de tourisme un calendrier de visite et/ou de pique-nique au vignoble » explique Julien. Tout compris, le jeune homme a investi pour plus de 300 000 €. « Ma banque croit en mon projet » sourit-il.
Trouver l’équilibre en cinq ans
À la vigne comme en cave, Julien a préféré ne se fermer aucune porte. « Je débute. Je n’ai pas de droit à l’erreur » rappelle-t-il. Il ne se montre pas frileux pour autant. Sa première décision a été d’expérimenter la piloselle. Il en a semé sur le rang en 2017. « La plante concurrence un peu la vigne, sans que cela soit dérangeant. Il me faut en revanche bien travailler les deux côtés du rang pour empêcher qu’elle envahisse tout. Je ferai le bilan au bout de cinq ans » dit-il. Les autres cavaillons sont désherbés deux fois par saison à l’aide de disques crénelés. Le rang travaillé et alterné tous les deux ans voit également passer des disques. Les fils ont été ramenés à 25-30 cm pour « favoriser la qualité ». Julien réfléchit au bio mais n’est pas décidé à franchir le pas. « Je crains les années pluvieuses qui obligent à multiplier les traitements et à tasser un peu plus le sol. Dans un premier temps je vais plutôt m’orienter vers une certification HVE (1). En 2018, quatre sorties avec du cuivre et une spécialité systémique ont suffi à protéger mes parcelles ». Julien vise les rendements des appellations qu’il produit. Il a récolté 14 hl en 2017 et 90 hl en 2018, tout en livrant quelques raisins au négoce pour se faire de la trésorerie. En cave, il sulfite le moût à 2 g/hl et 4 g/hl à la mise. Il levure. « À terme, je m’en passerai peut-être, mais au début je ne veux pas prendre de risque » assure-t-il. Julien pense écouler ponctuellement un peu de vrac, comme cette année une vingtaine d’hectolitres de gewurztraminer du millésime 2018. Il a vendu ses premières bouteilles en mars 2019. « Uniquement grâce au bouche-à-oreille. Des amis, des connaissances, achètent pour me donner ma chance. Ils veulent découvrir. Ils en offrent ou font déguster. Cela démarre doucement » avoue-t-il. « Le commerce me fait un peu peur car je manque de temps pour m’y consacrer. Je dois encore prospecter en restauration et pour des salons ». Le dernier millésime va lui permettre d’étoffer sa carte. Julien prévoit quatorze vins à dominante sec. Il a également élevé en barrique de chêne un auxerrois, un pinot gris et un pinot noir qu’il a conditionnés en bouteille bourguignonne. « Enfant, mon rêve était de devenir œnologue. Là, il devient réalité. Mais c’est aussi un défi. Le risque climatique, le dépérissement des ceps sont des éléments qui m’inquiètent. J’aimerais parvenir à un équilibre d’ici cinq ans avec cinq hectares afin de pouvoir cesser de proposer la prestation de service. Le fait que mes proches, des amis et mes premiers clients me soutiennent, me rassure ».